
Pourtant, les blessures causées par les excès nationalistes du siècle dernier ne sont pas totalement cicatrisées, et dans les mémoires reviennent encore les images de ces camps où l'animosité humaine a atteint son paroxysme. Auschwitz, Treblinka, Birkenau, Dachau ou Buchenwald. Personne n'a oublié que le racisme a laissé dans l'Histoire des pages entières écarlates souillées par le sang de millions d'innocents. Mais l'on continue à penser que les "chambres à gaz" avec leurs morts en millions ne furent pas "particulièrement atroces", que la colonisation a eu des "effets positifs" (la construction de routes par la mise en indigénat des "autochtones", l'extermination culturelle au nom de la chrétienté, etc.) de façon à faire de "la repentance une haine de soi". L'oubli, la volonté de relativiser les souffrances passées et le révisionnisme viennent conforter les intolérances actuelles, contribuant à l'éclosion de comportements "légitimes". Comme si l'on pouvait justifier l'inacceptable.
La colère et les frustrations nourrissent-elles le racisme ?
Entre cimetières musulmans et juifs profanés, entre jeunes étudiants africains assassinés dans le froid russe et les expatriés occidentaux brutalisés par la police zimbabwéenne, le racisme revêt toutes les formes de notre perversité. Au point d'être intellectualisé, idéalisé et même idolâtré. On en est fier, on l'exhibe en revendiquant sa haine pour autrui. Cet autrui responsable de tous les maux sociaux (pauvreté, précarité, chômage, insécurité), de la perte identitaire, du cannibalisme économique et de l'autoritarisme politique.
La colère et les frustrations sont les fertilisants qui font grandir le racisme, les préjugés et l'ignorance des excuses qui encouragent les actes les plus honteux.
Comment le racisme se transmet-il de génération en génération ?
Malgré les effets d'annonce, les collectifs et les multiples associations, des législations courageuses et des condamnations heureuses, le racisme est une tare qui se transmet de générations en générations d'une manière plus ou moins assumée. En pensée, en parole, par omission ou par action, un jour ou l'autre nous avons tous été racistes. Et la jeunesse africaine n'échappe pas à cette "tradition".
La jeunesse africaine, pourtant ouverte à une mondialisation inéquitable et principalement fondée sur le marketing de l'illusion, n'est pas exempte de tout reproche. Au contraire. On retrouve en son sein deux formes de racisme. Le racisme anti-blanc, le plus répandu. Le racisme africain anti-noir, présent en Afrique du Nord. Et la xénophobie, qui est un phénomène omniprésent. Le tribalisme quant à lui, touche toutes les couches des sociétés africaines, expression des pires conflits armés et motif des plus grandes boucheries.
En marchant dans les rues des capitales africaines, il n'est pas rare de croiser des occidentaux pris à partie par des groupes de jeunes, ou traqués, violentés lors de crises sociales, au nom d'une colère totalement injustifiée, illégitime et trop facile. Il n'y a pas si longtemps à Abidjan, au plus fort de la guerre civile, la chasse au "frenchy" était devenue un sport national. Aujourd'hui, c'est à Harare où il n'est pas bon d'être "britannique". Entre insultes dans la rue, regards méprisants et rancœurs historiques tenaces, parfois dans les capitales africaines, les occidentaux subissent l'antipathie de ces jeunes africains qui semblent y trouver un moyen de dire leurs frustrations. À tort.
Pourquoi l'histoire ne suffit-elle pas à expliquer le racisme ?
Pour rappel, dans l'Égypte antique, hautement glorifiée par un bon nombre d'africains, la mise en esclavage des populations étrangères était monnaie courante, et les égyptiens n'hésitaient pas à sous-humaniser toute personne qui ne parlait pas leur langue. Une pratique que l'on retrouvait chez les romains mais aussi dans la Grèce antique, berceau de la pensée occidentale.
Il est connu le mépris des asiatiques pour les navigateurs étrangers qui foulaient leur sol, et le dédain des espagnols pour les peuplades d'Amérique latine. Les autochtones n'étaient que des animaux, dépourvus de toute dignité et utilisés pour remplir des objectifs dits civilisationnels. En 1865, les États-Unis mettent fin à l'esclavage sans proscrire le racisme, et leur belle déclaration d'indépendance deviendra, pour paraphraser quelqu'une, un paillasson sur lequel durant des siècles, les blancs mais aussi les noirs viendront, tour-à-tour, essuyer la souillure du plus sombre racisme. Il y eut le Ku Klux Klan, les abus des Black Panthers, le Nazisme, le Colonialisme et l'Apartheid, avec le nombre astronomique de victimes que l'on sait, le même sang rouge et noir abreuvant une terre repue. Au 21e siècle, le racisme est devenu plus subtil mais n'en est pas moins efficace. Il se retrouve dans des formules du style "les étrangers, moi je les aime, du moment qu'ils restent chez eux !", "les blancs sentent tous mauvais !", "les chinois, ce sont tous des mangeurs de chiens !", etc.
Qu'en est-il du racisme anti-blanc en Afrique ?
Il aura suffi il y a cinq mois d'un scandale sur l'exclusion d'un immigré clandestin gabonais et un reportage sur les conditions "musclées" de retournement de sans-papiers pour mettre le feu dans le cœur de jeunes gabonais et exiger le rapatriement illico presto de tous les "blancs" sans carte de séjour qui vivent depuis des années dans ce pays. Un discours repris par le gouvernement qui exigea le droit de "réciprocité". On pourrait croire que le racisme anti-blanc en Afrique se nourrit exclusivement des dérives racistes occidentales, qu'il est une réponse spontanée aux attitudes paternalistes, mais le mal est plus enraciné qu'il ne paraît. En fait, le racisme anti-blanc est comme tous les racismes du monde, il est historique, générationnel et contextuel. Comme partout ailleurs, il suffit de peu de chose pour radicaliser les esprits et les pousser à l'extrémisme.
Vers un "clash" des civilisations ?
Du chinois qui vit sous les tropiques à l'africain qui étudie à Pékin, souvent la soif d'acceptation et de reconnaissance se heurte à l'hermétisme culturel, individuel et social. Lentement sans s'en rendre compte, le monde va vers un "clash" des civilisations qui risque d'être encore plus sanglant que toutes les autres guerres réunies. Un scénario catastrophe que l'on ne souhaite pas mais que l'on ne devrait pas trop minimiser.
La jeunesse africaine doit donc jouer un rôle majeur dans le rapprochement des peuples, en commençant par se reconstruire elle-même, en essayant de comprendre les peurs des autres, en mettant fin aux déchirements fraternels, et en s'ouvrant encore plus aux autres cultures (non pas à leur matérialisme ou modernisme mais à l'essence – la profondeur – de chaque culture). C'est là-dessus que réside tout espoir.