
« Monsieur Abidjan, direct, départ tout de suite », me dit un « coc sert ». Un autre me parle du Burkina, un autre encore de Dakar. Mais ayant déjà mon billet, je m'empresse de leur signaler l'inutilité de leur intervention, car j'ai déjà en ma possession les fameux billets des compagnies vous donnant l'accès au car. À mon arrivée, ma surprise est grande de voir qu'il n'y a dans le parking que de vieux bus plus âgés que moi et dont la vétusté n'est plus à montrer, tant cela est visible à l'œil nu.
Le constat est clair : une fois de plus, comme pour les dizaines de voyages précédents que j'ai eu à effectuer, mon arrivée à bon port dépendra de la volonté du Tout-Puissant. Je m'avance alors vers les personnes chargées de l'enregistrement des bagages. Celles-ci, avec une arrogance déconcertante, me font savoir que pour ma seule valise, je devais payer la somme de mille francs. Je les rappelle alors qu'ayant pris le ticket dans leur gare, j'ai le droit à un bagage au moins. Ils me font savoir que c'est le règlement. En tirant sur la discussion, ils se rendent compte que je connais très bien les règles et cèdent pour ne pas que j'influence les autres passagers. On finit par s'entendre et je décide alors d'attendre le départ.
Comme dit précédemment, mon arrivée à la gare aux environs de 6 h était due au fait que sur mon ticket, le départ était prévu pour 7 h. Bientôt 8 heures, aucun départ à l'horizon. Au contraire, de nouveaux passagers se pointent et les soutes étant remplies, les bagagistes décident de charger le toit du car, ce qui n'est pas prévu à cet effet. Nous voilà repartis pour encore une heure d'attente.
Enfin, le gérant décide de faire l'appel. Le temps que le car soit chargé, un ouf de soulagement m'envahit, car ayant hâte de retrouver ma famille perdue de vue depuis plus de deux ans, je me presse à la porte du car. 9 h, 10 h, 10 h 30... enfin, c'est le départ. Mais après quelques kilomètres, les problèmes débutent : un des pneus touche la carrosserie dû au chargement et au mauvais état des amortisseurs. Une vitre du car est brisée et remplacée par du plastique, l'intérieur du car est très sale et l'odeur des marchandises transportées la veille continue à occuper l'air. Mon Dieu, on se demande bien à quoi servent tous ces postes de gendarmerie et de police sur la route.
Nous arrivons enfin à Sikasso et la rebibote : il faut changer de car. Puisque le précédent n'était pas plein de personnes allant en Côte d'Ivoire, il faut donc attendre l'arrivée des autres cars de Bamako afin de remplir un bus qui partira enfin sur Abidjan. Finalement, ces derniers arrivent et le car octroyé pour cette distance encore très longue a un état digne d'une poubelle, un vrai « cercueil roulant » avec la porte arrière verrouillée et des tabourets dans l'allée pour les voyageurs supplémentaires.
Nous ne savons plus, entre nous et les bagages, qui est le passager et qui est le bagage. Enfin, c'est le départ avec des passagers en surnombre. Une femme avec ses deux enfants n'a qu'une seule place, alors ceux-ci sont assis dans l'allée. Des étudiants et des commerçantes désireux de voyager à moindre frais sont assis dans les mêmes conditions. Malgré toute cette surcharge, nous réussissons à passer tous les postes de police et de gendarmerie.
Arrêtons de faire les médecins après la mort
Cette histoire ci-dessus, je ne la raconte pas parce qu'on me l'a racontée, je la raconte parce que je l'ai vécue à maintes reprises. Je pense qu'il est temps qu'on fasse quelque chose et j'espère que cet article pourra faire son petit bonhomme de chemin pour terminer dans les mails de ceux qui disent « développez ou construisez l'Afrique de demain ».
Arrêtons de faire les médecins après la mort et acceptons de dire les choses comme elles sont : les transporteurs de l'Afrique ne prennent pas en compte la sécurité de leurs clients. Mais nous pouvons dire qu'ils ne sont pas les seuls responsables ; j'y ajouterais les États (gouvernements) de nos pays, qui eux ont décidé de fermer les yeux sur ces pratiques pour le moins dangereuses.
Il est facile pour un ministre d'aller sur les lieux des accidents et dire devant les caméras des chaînes nationales que l'État mettra tout en œuvre pour que tout ça change, mais le constat est clair : rien n'a changé jusque-là. Le manque de statistiques dans le domaine de la circulation routière montre encore le peu d'intérêt accordé à vouloir changer les choses. Je peux dire déjà que de 2009 à ce jour, les routes ont tué et continuent de tuer en Afrique de l'Ouest plus que certaines maladies auxquelles on accorde des milliards pour la sensibilisation.
Hélas, personne n'en parle, encore moins ne fait quelque chose. Le comble dans l'histoire, c'est que les passagers qui n'ont pas le pouvoir d'acheter un billet d'avion sont condamnés à mettre leur vie dans les mains de Dieu à chaque fois qu'ils décident de voyager, car ils le savent très bien : il est le seul à pouvoir leur permettre d'arriver à bon port.
Où sont les autorités de transport ?
Pas plus tard qu'en 2009, les Ministres des transports des pays de l'UEMOA se sont réunis à Ouagadougou pour parler de l'amélioration des axes routiers et de la sécurité routière sur les axes inter-pays de l'espace. Il en était ressorti que « les États membres de l'UEMOA qui ont enregistré pour l'année 2007, 32 tués pour 100 000 habitants, bien au-delà de la moyenne mondiale qui se situe à 18 tués pour 100 000 habitants » (Bulletin hebdomadaire de l'UEMOA N° 247 du 03 au 09 août 2009).
Au cours de cette rencontre, l'une des recommandations était « la mise en place de fonds nationaux de sécurité routière dotés de mécanismes et de moyens de financement pérennes pour contribuer au financement des actions en la matière » a été énoncée, mais jusque-là, rien de vraiment concret. Les différents pays de la zone continuent à ne pas respecter l'accord pendant ce temps, tandis que de pauvres personnes meurent chaque jour sur le bitume.
Nous, consommateurs, espérons que jusqu'à preuve du contraire, les personnes que nous avons élues et en qui nous avons mis notre confiance pour assurer notre sécurité décideront enfin de faire quelque chose pour nous sortir de ce triangle des Bermudes (rempli d'incertitude) qu'est le voyage par la route en Afrique.
Comme on dit les au revoir à la malienne : « Qu'Allah fasse que ta route se passe bien et te soit agréable ».