
Ce qui s'est passé en Espagne est tragique et totalement condamnable. Cela suscite une légitime indignation, et je ne serai certainement pas celui qui dira le contraire. Cependant, accorder ces trois minutes de silence aux victimes des attentats de Madrid me semble être un bel exemple d'égocentrisme occidental — d'autres y verront peut-être un rapprochement au sein de l'Europe...
En effet, chaque jour, des milliers de personnes — si ce n'est plus — meurent dans des circonstances bien plus effroyables. Mais ces individus, qui vivent loin de notre petit confort européen, dans ce qu'on appelle communément le « tiers-monde », ne suscitent l'attention de personne et finissent dans l'oubli. Pour eux, point de minute de silence ; forcément, ce n'est pas chez nous ! Alors pourquoi s'intéresserait-on à eux ? Peut-être parce que nous sommes, en grande partie, responsables de leurs maux. Je voudrais évoquer ici quelques cas concrets.
Brevets pharmaceutiques : quand le profit prime sur la vie
Dans un premier temps, je voudrais incriminer les grands laboratoires pharmaceutiques qui, au nom du libéralisme et du droit à la propriété (les brevets sur tel ou tel médicament...), comptent parmi les plus grands assassins de cette planète. Ces brevets empêchent les laboratoires des pays pauvres de « copier » les médicaments. Ils sont contraints de les acheter à prix d'or, pour les revendre encore plus cher à une population qui n'aura jamais les moyens de se les offrir. Peut-on contraindre les gens à mourir parce que c'est la loi du marché ? Ou s'agit-il plutôt de la loi de la jungle ? Et pour peu qu'un État ose « copier » un médicament pour en créer un dix fois moins cher, il se retrouve avec une tonne de procès sur le dos. C'était le cas du Brésil il y a deux ou trois ans, qui avait eu la prétention « anti-libérale » de fabriquer ses propres traitements contre le sida.
Sida en Afrique : une épidémie délaissée par l'Occident
À propos du sida, il ne faut pas perdre de vue que dans certains pays d'Afrique australe, l'épidémie a atteint des proportions tragiques. Parfois, jusqu'à 40 % de la population est séropositive, et l'espérance de vie a chuté de 10 ou 15 ans par endroits. Bien sûr, la population n'a pas accès aux soins les plus élémentaires. Comment le pourrait-elle, alors qu'elle peine déjà à se nourrir et à survivre ? En fait, quand on y pense, c'est déjà bien beau qu'il existe des traitements contre le sida. Car au fond, si la maladie n'avait pas touché l'Occident aussi — donc les « riches » —, qui se serait préoccupé de les fabriquer ? Sûrement pas les laboratoires qui n'auraient rien eu à y gagner. Cynique, moi ? Pas du tout : cela se vérifie actuellement en Amérique du Sud.
Maladie de Chagas : 20 millions de malades ignorés
En Amérique du Sud sévit une maladie que peut-être vous ne connaissez pas, car on n'en parle jamais. Moi-même, je ne suis au courant de son existence que depuis quelques jours. Et pourtant, on estime qu'elle touche 20 millions de personnes (sur les 100 millions vivant dans son aire d'influence) et qu'elle est responsable de 13 % des décès dans les régions atteintes ! On l'appelle la maladie de Chagas. Elle est transmise par une variété de punaise qui vit dans les habitations insalubres. Qui dit habitations insalubres, dit habitations de pauvres. Qui dit habitations de pauvres, dit maladie de pauvres. Si bien que les laboratoires compétents ne s'y intéressent pas, n'ayant pas de gros profits à en retirer. Il n'existe que deux traitements, conçus à des fins vétérinaires, vieux d'une quarantaine d'années chacun, et responsables d'effets secondaires terribles. Mais bon, qu'est-ce que les laboratoires peuvent bien avoir à faire de 20 millions de personnes menacées de mort ?
Guerres oubliées : Soudan et Irak, deux poids deux mesures
Oublions un instant les laboratoires et les maladies, et penchons-nous sur le cas des conflits. Je ne m'attarderai pas sur le cas de l'Irak, quand on pleure le sort de 100 ou 150 GI américains, alors que celui des milliers de civils irakiens victimes de la guerre nous interpelle à peine. No comment... Mais prenons le cas du Soudan. Êtes-vous au courant qu'il y a là-bas une guerre civile qui dure depuis environ 40 ans ? Et que cette guerre, qui oppose les chrétiens aux musulmans, a déjà fait des centaines de milliers de morts (je ne saurais vous donner le chiffre exact, d'ailleurs nul ne le sait) ? Et ces victimes-là, qui les pleurera ? Qui ira se recueillir silencieusement pour elles ? Absolument personne. Le Soudan, le plus grand État d'Afrique, est aussi l'un des plus pauvres. Alors laissons aux pauvres ce qui concerne les pauvres. Après tout, c'est un des principes de base de la philosophie occidentale, née de notre nombrilisme affligeant.
Pourquoi l'Occident ferme-t-il les yeux ?
Il y a bien d'autres cas que je pourrais encore souligner, mais la liste serait longue, et je n'ai pas l'intention de l'éterniser... J'aimerais seulement que les gens enlèvent leurs œillères, qu'ils considèrent le monde d'une autre façon, qu'ils cessent de croire ce que racontent les journaux, uniquement soucieux de faire un maximum d'audience... J'aimerais qu'on cesse de pleurer pour quelques Occidentaux qui sautent avec une bombe et qu'on se penche sur les cas de ces milliers d'autres personnes qui, chaque année, sautent sur des mines antipersonnelles. En quoi le sort de nous autres Européens devrait-il être plus dramatique que celui des Oubliés de la Terre ? D'où tenons-nous ce droit divin à deux balles ? Les hommes ne sont-ils pas censés être tous égaux ? Alors pourquoi choisit-on d'ignorer certains d'entre eux ? L'ignorance n'est-elle pas l'une des plus grandes formes de discrimination ?
Laissez donc tomber les JT. Et la prochaine fois qu'on vous demande d'observer une minute de silence, s'il vous plaît, ayez aussi une pensée pour tous les Oubliés de la Terre.