
Voici trente ou trente-cinq ans à peine, l'adverbe aurait été escamoté. Changer le monde, d'ailleurs, n'était pas une question, mais un impératif. Dans tous les pays, à l'ouest comme à l'est, des dizaines de millions de jeunes descendaient dans la rue, entraient en révolte et contestaient les institutions. C'était le temps d'« Imagine », la chanson de John Lennon. Celui de La Classe ouvrière va au paradis, un film italien emblématique des années 70 qui mettait en scène les tribulations d'un ouvrier de Fiat. Car le monde du travail lui-même entrait en ébullition. En Italie, mais aussi en France, en Allemagne ou en Belgique. C'était le temps où les femmes découvraient qu'elles pouvaient être « la moitié du ciel ».

Pourquoi changer le monde reste-t-il une question cruciale ?
Peut-on encore changer le monde ? De toute façon, y renoncer ne l'empêchera pas de changer, mais reviendrait à laisser à d'autres — en particulier aux forces de régression — le soin de déterminer la nature de ce changement. Le monde change et changera, en effet, malgré nos démissions, mais dans le sens désiré par ceux qui investissent, eux, le plus de volonté, de fanatisme ou de rage.
N'est-ce pas ce qui se passe aujourd'hui ? Chaque jour, nous reculons d'un nouveau cran… Chaque jour, nous défaisons un nouveau pan de ce que construisirent ceux qui, justement, voulaient changer le monde.
Les leçons de l'histoire : les dangers du renoncement
Imaginez un démocrate allemand qui, dans les années 20, répondait, désabusé, à la question « Peut-on encore changer l'Allemagne ? » : « C'est sans espoir, il faut renoncer à ce rêve ! » Il ne lui restait plus, alors, qu'à constater que, dix ans plus tard, fort de son renoncement, Hitler avait fait changer l'Allemagne, ce que lui-même refusait même d'essayer.
On ne peut plus changer le monde ? S'en convaincre n'empêche nullement que George Bush s'y essaie ou que des milliers de Ben Laden s'y emploient. Tandis que d'ex-révolutionnaires reculent devant toute remise en cause de l'ordre existant, les contre-révolutionnaires, eux, n'hésitent pas à organiser partout un retour à l'ordre ancien.
Changer le monde : redéfinir le principe de centralité
Changer le monde signifie toujours en redéfinir le principe de centralité. C'est ce que fit Galilée en ce qui concerne le système solaire. Au centre, quoi ? Selon que, dans le passé, l'on répondit le totem, la horde, la tribu, les dieux ou Dieu, le pape ou les pasteurs, Rome ou Byzance, le roi ou le parlement, l'aristocratie ou la bourgeoisie, on participa de cette restructuration du monde que l'on appelle une « révolution ».
Remplacer le papier par l'écran au centre du système de production culturelle, décentraliser le masculin au bénéfice du féminin au niveau social, constituèrent, en ce sens, autant d'authentiques révolutions. Des révolutions en chaîne, de Moscou à Prague, en passant par Varsovie et Bucarest, permirent de changer ce monde-là.
Quelles forces veulent remodeler le monde aujourd'hui ?
D'autres voudraient, à la place de l'État, centraliser le profit. C'est-à-dire la recherche systématique et généralisée d'une appropriation et d'une concentration privée des richesses collectives. De Rio à Calcutta, de Johannesburg au Caire, de Stockholm à Marseille, on rêve de changer ce monde-là.
Pour le reconstruire autour de quel centre ? C'est ici que l'acceptation passive du cours des choses devient criminelle. Car à notre soumission répond alors l'activisme militant de ceux qui répondent : à la place du profit-centre, à la place de l'État-centre, réinstallons Dieu, la race, la tribu, la terre !
Conclusion : un droit à l'espoir
Il ne s'agit pas de faire table rase pour dessiner sur une page blanche l'humanité nouvelle. Mais, après les désastres obscurs du siècle écoulé, nous revendiquons ce droit d'œuvrer à rendre possible ce qui nous paraît nécessaire. Car il ne faut jamais oublier qu'une période de crise est toujours trop longue pour un individu, mais courte au regard de l'histoire. L'espoir se situe toujours du côté de celles et ceux qui se font respecter.