Le 9 octobre 2026, les ministres des Finances de l'Union européenne se sont réunis à Luxembourg pour mettre à jour leur liste des paradis fiscaux. Deux noms en sont sortis : le Vietnam et, surtout, le Panama. Dix ans après la fuite qui a donné son nom au scandale, le pays où siégeait Mossack Fonseca est récompensé pour ses progrès en matière de transparence. Cette décision dit beaucoup du bilan des dix dernières années : les procédures fonctionnent, les symboles changent, et l'argent, lui, met beaucoup plus de temps à revenir.

Le Panama sort de la liste noire
Le Panama figurait sur cette liste depuis 2020, le Vietnam depuis février 2026. L'instrument, créé en décembre 2017 après les Panama Papers et LuxLeaks, peut aller jusqu'au gel de fonds européens pour les territoires sanctionnés. Il reste huit pays ou territoires visés : les Samoa américaines, Anguilla, Guam, les Palaos, la Russie, les Turks-et-Caïcos, les îles Vierges américaines et Vanuatu.
Le communiqué des 27 parle d'une "tendance positive en matière de conformité aux normes internationales de bonne gouvernance fiscale". C'est une appréciation procédurale : elle constate des réformes adoptées, pas une baisse mesurée de la fraude. Rien dans ce retrait ne dit que les montants fiscaux sortis du Panama ont diminué. La liste est un tableau de bord administratif, pas un indicateur de recouvrement.
Dix ans de chiffres, avec des unités différentes
L'enquête de l'ICIJ, publiée le 3 avril 2016, a été menée avec 109 médias de 76 pays et 370 journalistes. Elle reposait sur 11,5 millions de documents de Mossack Fonseca. Elle a mis en évidence plus de 210 000 sociétés-écrans créées dans une vingtaine de juridictions, 12 chefs d'État dont six en fonction, 128 hauts responsables publics et 29 personnes du classement Forbes des 500 plus grandes fortunes.
Dix ans après, l'équipe de données de l'ICIJ estime à au moins 1,3 milliard de dollars les sommes récupérées par les autorités dans le monde et directement attribuables à l'enquête. L'organisation insiste sur deux points : ce chiffre est un plancher, car de nombreux États ne publient pas les montants effectivement perçus, et il ne doit pas être confondu avec ce qui a été identifié.
La distinction est essentielle. En Inde, les autorités fiscales annoncent environ 13 800 crore de roupies, soit 1,4 milliard de dollars, d'investissements offshore non déclarés repérés dans le cadre des affaires Panama et Pandora Papers. Ces sommes figurent dans des avis d'imposition : elles sont identifiées, pas encore perçues. Ajouter ce chiffre aux 1,3 milliard de dollars de recouvrements mondiaux produirait un total faux. L'Inde a par ailleurs déposé 46 plaintes pénales et instruit 84 dossiers liés aux Panama Papers.

Autre chiffre à manier avec prudence : l'ampleur du scandale. Le seul chiffre documenté des entreprises-écrans, plus de 210 000, n'a aucun rapport avec le montant des actifs cachés, que personne n'a chiffré de façon fiable.
Ce que la fuite a brisé n'était pas un procès
Pascal Saint-Amans, négociateur en chef des réformes fiscales mondiales à l'OCDE, se souvient du moment de la publication : "J'étais à mon bureau et, tout de suite, j'ai vu l'opportunité politique de faire tomber les derniers verrous du secret bancaire" (traduction). L'enquête est sortie le 3 avril 2016, une semaine avant un G20 à Washington.
C'est la mécanique la moins visible du bilan : la fuite n'a pas fourni de preuves judiciaires partout, elle a surtout ouvert une fenêtre politique. C'est ainsi que Saint-Amans décrit la chute des derniers verrous du secret bancaire, puis l'extension de l'échange automatique d'informations entre administrations fiscales. L'analyse citée par l'ICIJ et réalisée par Oxfam attribue de son côté le recul de la part non imposée de la richesse offshore aux programmes d'échange d'informations entre pays : la richesse offshore a augmenté depuis 2016, mais la fraction qui échappe à l'impôt a nettement baissé.
Des procès qui traînent, des acquittements
Le dossier le plus avancé est peut-être allemand. À Cologne, l'ex-partenaire de Mossack Fonseca Christoph Zollinger comparaît pour complicité d'évasion fiscale, risquant jusqu'à sept ans et demi de prison. Les procureurs lui imputent une perte fiscale d'environ 13 millions d'euros liée à 50 sociétés offshore. En audience, il a nié avoir dirigé une organisation criminelle mais admis la complicité d'évasion fiscale. Un mandat d'arrêt international avait été émis contre lui en 2020.
À l'inverse, le procès panaméen s'est terminé par un acquittement. En juillet 2024, le parquet avait requis la peine maximale contre Jurgen Mossack, Ramón Fonseca Mora - décédé - et plusieurs salariés du cabinet pour blanchiment ; tous les accusés ont été relaxés.

En France, le résultat est intermédiaire. L'enquête sur Isabelle Adjani a été ouverte en 2016 après l'apparition de son nom dans les Panama Papers, comme détentrice d'une société aux îles Vierges britanniques. Aucune poursuite n'a été engagée sur ce volet offshore. Les investigations ont néanmoins révélé d'autres faits : le 14 décembre 2023, le tribunal correctionnel de Paris l'a condamnée à deux ans de prison avec sursis et 250 000 euros d'amende pour fraude fiscale aggravée et blanchiment, pour une domiciliation fictive au Portugal et un prêt de 2 millions d'euros requalifié en donation déguisée.
C'est la mécanique judiciaire réelle : la fuite sert de sonde, ouvre des enquêtes, mais la condamnation porte le plus souvent sur des faits connexes découverts ensuite. Les dossiers mettent des années, parfois dix.
Ce qui a reculé
Deux reculs marquent la décennie.
Le premier est européen. Après l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne jugeant que l'accès du public au registre luxembourgeois des bénéficiaires effectifs portait atteinte à la vie privée, plusieurs registres de propriété effective ont été restreints ou fermés. L'objectif d'une information accessible à tous s'est heurté à un droit fondamental : la transparence des sociétés n'est plus, partout, un dossier consultable.
Le second est américain. Le 11 août 2026, FinCEN, l'agence du Trésor américain, a publié une règle finale retirant définitivement l'obligation pour les sociétés et les personnes américaines de déclarer leurs bénéficiaires effectifs au titre du Corporate Transparency Act de 2021. Seules les entités étrangères immatriculées aux États-Unis restent concernées, avec de nouveaux délais. C'est dans ce contexte que le Tax Justice Network place les États-Unis en tête de son classement mondial des fournisseurs de secrets financiers, le Financial Secrecy Index, devant 140 autres pays sur les 141 évalués.
Le chiffre qui remet tout en perspective
Oxfam estime que les richesses non imposées cachées à l'étranger par les 0,1 % les plus riches dépassent la fortune totale de la moitié la plus pauvre de l'humanité, et que ce 0,1 % détiendrait environ 80 % de toutes les fortunes offshore non imposées. Ces deux constats avancent dans des directions opposées : l'inégalité de la répartition reste entière, la part échappant à l'impôt diminue.
"Si l'on regarde uniquement les changements de politique des dix dernières années, les résultats ont été remarquables", conclut Gary Kalman, directeur exécutif de Transparency International États-Unis (traduction). C'est une remarque sur les textes, pas sur les budgets.
Le Panama ressort donc de la liste noire européenne, pour ses réformes : les procédures ont bougé, les montants récupérés, eux, avancent plus lentement.