Le 27 mars 2026, Balendra Shah, 35 ans, prêtait serment comme Premier ministre du Népal. Son parti, le Rastriya Swatantra Party (RSP), fondé quatre ans plus tôt, venait de remporter 182 des 275 sièges de la Chambre des représentants : la première majorité absolue d'un parti depuis 1999, dans un système électoral mixte conçu justement pour rendre les majorités absolues improbables. Six semaines plus tôt, le Bangladesh avait lui aussi voté pour la première fois depuis le soulèvement qui avait chassé Sheikh Hasina à l'été 2024. Le National Citizen Party (NCP), né de ce mouvement étudiant, y a obtenu six sièges sur 300.

Le contraste est si violent qu'il faut résister à deux lectures faciles. La première consiste à célébrer une "vague de la jeunesse" qui aurait simplement mis plus de temps à produire ses effets selon les pays. La seconde, à conclure que la rue bangladaise s'est trompée. Aucune des deux ne tient. Ce qui a divergé, ce n'est pas l'intensité de la colère, c'est la forme de l'offre électorale qui s'est présentée ensuite. Le Népal est l'exception ; le Bangladesh, la règle.
Deux soulèvements, deux issues
Au Népal, la séquence a été d'une brièveté remarquable. Le 4 septembre 2025, le gouvernement bloque 26 plateformes sociales en application d'une nouvelle loi sur les médias. Le 8, des dizaines de milliers de personnes, très majoritairement jeunes, manifestent à Katmandou ; la police ouvre le feu. L'interdiction est levée le jour même, mais les violences se poursuivent le 9, avec des incendies de bâtiments publics. Le Premier ministre K.P. Sharma Oli démissionne dans l'après-midi. Bilan humain : entre 75 et 77 morts selon les décomptes, plus de 2 000 blessés, et des dégâts économiques estimés par le Congressional Research Service américain à plus de 586 millions de dollars.
Le 12 septembre, l'ancienne présidente de la Cour suprême Sushila Karki devient la première femme à diriger le pays, désignée par un vote en ligne organisé sur Discord par des meneurs de la contestation. Le Parlement est dissous, les élections fixées au 5 mars 2026. Environ 19 millions d'électeurs s'inscrivent, dont 800 000 primo-votants : près d'un million de plus qu'en 2022, hausse que plusieurs observateurs rattachent à l'intérêt suscité par le mouvement.
Au Bangladesh, le renversement de Sheikh Hasina remonte à l'été 2024, après des semaines de mobilisation étudiante et une répression de plusieurs centaines de morts. Le scrutin du 12 février 2026 s'est déroulé sans l'Awami League, suspendue et absente de la compétition, avec 51 partis en lice sur 59 enregistrés. Le BNP de Tarique Rahman a obtenu entre 209 et 212 sièges sur 300 selon les décomptes, soit une majorité des deux tiers. L'alliance de onze partis conduite par le Jamaat-e-Islami en a raflé entre 68 et 77, devenant pour la première fois l'opposition principale du pays. Le NCP, lui, s'est arrêté à six sièges.
Le même jour, les Bangladais étaient appelés à se prononcer sur la "Charte nationale de juillet", le document de réforme issu du soulèvement : environ 48,2 millions de "oui" contre 22,1 millions de "non", soit près de 70 % des suffrages exprimés, pour une participation d'environ 60 % des 128 millions d'inscrits.
À Dacca, l'antisystème avait déjà un nom
La première différence est institutionnelle, et elle est décisive. Au Bangladesh, le vote anti-Hasina disposait d'un réceptacle naturel : le BNP, principale formation d'opposition, absent du pouvoir depuis dix-sept ans, donc indemne du bilan de l'Awami League. Le raz-de-marée de Tarique Rahman n'est pas une adhésion enthousiaste à un programme ; c'est le vote utile d'un électorat qui veut tourner la page sans inventer une page blanche.
Dans ce paysage, le NCP arrivait avec un double handicap. Il lui fallait exister entre l'establishment revenu en grâce et un Jamaat-e-Islami resurgi, décrit par Al Jazeera comme l'un des deux pôles du scrutin. Et il devait choisir entre l'isolement et l'alliance : Reuters rapporte que l'alliance nouée par le NCP a été perçue comme un "repli sur la vieille politique". Même son meilleur résultat est une victoire de justesse : son dirigeant Nahid Islam a emporté la circonscription de Dhaka-11 avec 93 872 voix contre 91 833 à son adversaire du BNP.
Le scrutin bangladais s'est donc structuré en duel entre deux forces installées, l'une hégémonique, l'autre identitaire, dans un pays où la question de la transition était déjà tranchée par le départ de Hasina. La jeunesse y a obtenu une place au Parlement, pas le pouvoir de former un gouvernement.
Au Népal, il ne restait aucun parti "propre"
Au Népal, la configuration inverse s'est produite : les deux formations qui se partageaient le pouvoir depuis des décennies, le Congrès népalais et le CPN-UML, faisaient toutes deux partie du gouvernement renversé. Aucune ne pouvait revendiquer l'extériorité. Le Congrès a terminé à 38 sièges, le CPN-UML à 25, le Parti communiste népalais à 17. Oli lui-même a perdu sa circonscription face à Balendra Shah.
Face à ce vide, le RSP présentait trois atouts que le NCP bangladais n'avait pas. D'abord l'antériorité : le parti existe depuis 2022, il dispose d'un appareil, d'élus locaux, d'une notoriété - on ne construit pas une machine électorale en six mois. Ensuite, un visage : Shah est maire de Katmandou depuis 2022, ingénieur et ancien rappeur, figure nationale au moment où les manifestations éclatent. Enfin, et c'est le point le plus fin, une distance calculée. Selon le Congressional Research Service, Shah a soutenu les manifestants mais aurait décliné l'offre de devenir Premier ministre par intérim, laissant ce rôle à Sushila Karki. Le gouvernement intérimaire a ensuite déçu, y compris sur la responsabilité des morts de septembre - le Council on Foreign Relations note que l'électorat s'est montré mécontent de son manque de résultats. Shah, lui, est resté du bon côté de la frontière entre ceux qui protestent et ceux qui gouvernent.
Le mode de scrutin a amplifié le phénomène. Sur 275 sièges, 165 sont pourvus au scrutin majoritaire uninominal : une vague, même imparfaite, s'y traduit en raz-de-marée. Le RSP a ainsi gagné dans des circonscriptions où, selon le CFR, les électeurs ne semblaient même pas connaître l'identité de son candidat. C'est le revers de la victoire : le vote du 5 mars était un plébiscite contre une classe politique plus qu'un choix de représentants locaux, et il envoie au Parlement un groupe de 182 élus largement novices.
La démographie n'explique pas tout
L'argument démographique circule beaucoup : le Népal compterait 56 % de sa population sous trente ans, contre environ 30 % au Bangladesh, ce qui donnerait à la jeunesse népalaise un poids électoral sans équivalent. Il faut le manier avec prudence. Le chiffre avancé pour le Bangladesh, dans l'analyse du CFR, porte sur les 15-29 ans, quand celui du Népal porte sur les moins de 30 ans : deux tranches d'âge différentes, donc deux mesures qui ne se comparent pas. L'écart réel entre les deux pays est très probablement bien plus faible que le contraste affiché.
Surtout, une classe d'âge n'est pas un mécanisme. Si la jeunesse nombreuse suffisait, le Bangladesh - où les moins de 30 ans représentent environ la moitié de la population - aurait dû produire le même résultat. Ce qui convertit un réservoir démographique en sièges, c'est un véhicule crédible au bon moment. La même analyse du CFR le reconnaît en creux, en rappelant que la Thaïlande et le Japon, où des mobilisations de jeunesse ont eu lieu, n'ont rien produit de tel dans les urnes.
Ce que la majorité ne règle pas
La victoire népalaise n'est pas une fin. Le pays a connu 32 gouvernements depuis 1990 ; aucun n'a achevé son mandat de cinq ans. La campagne du RSP a précisément promis de sortir de cette instabilité par une majorité, ce qui est fait. Mais 182 sièges sur 275, c'est deux de moins que la supermajorité : toute réforme constitutionnelle exigera des partenaires.
Le premier test est celui de la redevabilité. Une commission d'enquête a recommandé de poursuivre les responsables de la répression de septembre, dont l'ancien Premier ministre K.P. Sharma Oli, interpellé sur les morts de la contestation. L'analyste Puranjan Acharya en fait le premier examen du nouveau gouvernement ; les familles des victimes aussi. Un pouvoir qui devrait sa légitimité aux morts de septembre et ne jugerait pas leurs auteurs perdrait rapidement son capital.
Le second test est économique, et il est redoutable. Un cinquième de la population vit sous le seuil de pauvreté, environ 1 500 personnes quittent le pays chaque jour pour travailler à l'étranger, et les transferts de ces migrants - plus de 10 % des Népalais travaillent à l'extérieur, souvent dans le Golfe - financent une large part de la consommation. Le CRS signale que ces flux sont exposés aux perturbations liées aux opérations américano-israéliennes contre l'Iran, et que le pays subit des pénuries d'énergie. Promettre des emplois à une jeunesse qui émigre, dans une économie qui a subi plus d'un demi-milliard de dollars de dégâts pendant les émeutes, n'est pas un slogan : c'est un budget. Le cadre de gouvernance en 100 points présenté par le RSP ne dit rien, pour l'instant, de son financement.
Les réserves sur l'équipe sont réelles. Plusieurs analystes jugent le bilan de Shah comme maire de Katmandou mitigé et son programme "pauvre en détails" ; sa communication passe surtout par Facebook, et le CRS évoque des tensions possibles entre lui et la direction du parti. Une majorité massive donne du temps ; elle ne donne pas de compétence.
Au Bangladesh, le mandat existe, mais sur un autre bulletin
Le cas bangladais n'est donc pas un échec de la jeunesse : c'est un déplacement. La demande de changement n'a pas disparu, elle a été inscrite dans un référendum séparé, approuvé à près de 70 %, qui prévoit des réformes constitutionnelles lourdes - limitation du mandat du Premier ministre, bicamérisme, indépendance judiciaire, gouvernement intérimaire pour les élections.
Le problème est mécanique. Le BNP dispose à lui seul des deux tiers des sièges : il peut réviser la Constitution sans partenaire, et donc décider seul du calendrier et du contenu de la Charte de juillet. Les 48 millions de "oui" n'ont aucun moyen de contrainte sur lui. Déjà, le Jamaat-e-Islami et le NCP accusent le gouvernement de revenir sur ses engagements ; ces accusations émanent d'opposants et doivent être lues comme telles, mais elles indiquent où se joue la bataille. Le journaliste David Bergman jugeait, lui, la position juridique du BNP sur le serment au Conseil de réforme constitutionnelle défendable - tout en avertissant qu'un refus non expliqué aurait un coût politique immédiat.
Autrement dit : au Népal, la rue a produit un gouvernement ; au Bangladesh, elle a produit une clause, dont l'application dépend du bon vouloir du parti qu'elle était censée contraindre. C'est une différence de nature, pas de degré.
L'exception, pas le modèle
La leçon comparative est moins flatteuse qu'il n'y paraît. Le Népal a réuni une conjonction rare : deux partis de gouvernement discrédités simultanément, un parti neuf déjà structuré, un dirigeant connu et extérieur au pouvoir sortant, un mode de scrutin majoritaire qui transforme une vague en majorité, et un scrutin organisé six mois après la chute du régime, assez tôt pour que la colère reste mobilisatrice, assez tard pour qu'un appareil se mette en place.
Le Bangladesh n'a connu aucune de ces conditions au même moment. Rien ne garantit que la recette népalaise soit reproductible - et rien ne dit qu'elle fonctionne deux fois. Le RSP hérite d'un Parlement de novices, d'une économie dépendante des transferts de ses émigrés et d'une promesse de justice qu'il devra tenir contre les siens s'il veut durer. La véritable victoire de la génération qui a manifesté en septembre ne se mesurera pas aux 182 sièges de mars, mais à ce que le Népal fera, dans deux ans, du rapport d'enquête sur ses morts.