
Qui est Narendra Modi, le nouveau Premier ministre indien ?
Le 16 mai 2014, le principal parti d'opposition indien, Bharatiya Janata Party (BJP), sous l'égide de Narendra Modi (surnommé NaMo), remportait haut la main les élections législatives dans la plus grande démocratie au monde. Modi, l'ancien Chief Minister du Gujarat, un État fédéré situé à l'ouest de l'Inde, a mené son parti à un record historique de 283 sièges, un résultat jamais atteint par un parti politique en Inde depuis plus de trente ans.
La constitution indienne fixe à 272 sièges la majorité absolue pour gouverner sans coalition. Avec ses alliés du NDA (National Democratic Alliance), une coalition de partis de droite, le nombre total de sièges atteint 302, une majorité écrasante à la chambre basse du parlement indien (Lok Sabha en Hindi).
Avec une telle majorité, le BJP peut former un gouvernement sans coalition et modifier la constitution, à l'exception des provisions intangibles.
Pourquoi les États-Unis ont-ils sanctionné Narendra Modi ?
Alors que les messages de félicitation s'accumulent, de la Russie au Japon, les États-Unis semblent particulièrement préoccupés. Pourquoi ? La réponse se trouve dans ce que les Indiens qualifient aujourd'hui de politique américaine "à la va-vite".
En 2002, des émeutes entre nationalistes hindous et musulmans ont secoué l'État du Gujarat, où Narendra Modi était alors Chief Minister (CM). Selon un bilan toujours non officiel, ces affrontements ont causé la mort de plus de 2000 musulmans et d'importants dégâts matériels. En tant que commandant en chef, NaMo a été accusé d'avoir été passif face aux violences. Certaines sources l'accusaient même d'avoir orchestré ces émeutes, lui qui se revendique ouvertement comme un nationaliste hindou.
Sa passion pour l'hindouisme lui était reprochée, un comportement jugé inapproprié pour un Chief Minister par certains. Une enquête pour complicité de violences communautaires a finalement été ouverte contre lui par les familles des victimes fin 2002. La position du BJP sur ce dossier n'a jamais changé, et selon les ténors du parti, l'affaire était politiquement motivée, voire sponsorisée par le parti au pouvoir de l'époque, le Congrès.
Comment l'embargo américain a-t-il affecté Modi ?
En 2005, dans cette même politique "à la va-vite", les États-Unis ont interdit à NaMo l'entrée sur leur territoire, lui retirant son visa gratuit. Cette mesure prise par Washington a duré près d'une décennie. Pour un leader d'une telle stature, ce refus était perçu par les Indiens comme une humiliation.
Des sources non citées indiquent que Narendra Modi se serait senti persécuté par les Américains, un sentiment peu agréable en politique.
Comment Narendra Modi a-t-il remporté les élections ?
C'est au début de la campagne électorale que le leader charismatique Advani, l'un des pères fondateurs du BJP, a proposé de faire de NaMo le candidat Premier Ministre du parti. Profitant de la popularité croissante de NaMo malgré l'embargo américain, le BJP a officiellement présenté NaMo comme son cheval de Troie. En Inde, Narendra Modi bénéficie d'un large soutien dans toutes les sections de la société.
Son ascension, d'une enfance misérable comme fils d'un vendeur de thé ambulant jusqu'à devenir un "maître bâtisseur", séduit une population où plus de la moitié vit sous le seuil de pauvreté. Pour les hommes d'affaires, NaMo est le "Mister Fix-it" indien. Le développement rapide du Gujarat sous sa direction a servi de modèle à toute une nation. Son attitude ouverte envers les micro-entreprises et l'emploi des jeunes offre un regard prometteur sur l'avenir de l'Inde.
Deux mois avant les élections, les sondages devenaient de plus en plus clairs : NaMo et le BJP remporteraient les législatives. Pendant ce temps, à Washington, l'inquiétude grandissait. L'administration Obama a finalement levé l'embargo sur le visa, ce qui a probablement poussé l'ambassadrice Nancy Powell à présenter sa démission quelques jours plus tard.
Durant cette même période, la Cour Suprême de l'Inde a jugé Narendra Modi non coupable, et l'affaire a été classée sans suite. Un tournant dans l'histoire...
Quels sont les défis diplomatiques entre l'Inde et les États-Unis ?
Dans une comédie diffusée en février sur NDTV (New Delhi Television), l'une des chaînes populaires de la capitale, on montre Narendra Modi se rendant à plusieurs reprises à l'ambassade des États-Unis à New Delhi pour un visa qu'on lui refuse systématiquement. Lors de sa dernière tentative, le consulat grave finalement un message sur sa demande : "Les États-Unis ne soutiennent pas les violences communautaires". Une sorte de "Nous ne cautionnons pas les criminels". Déçu par ce message, l'homme n'est plus jamais revenu.
La deuxième partie de la comédie montre l'ambassadrice Nancy Powell rendre visite à Narendra Modi pour lui annoncer la bonne nouvelle de la levée de l'embargo sur son visa, mesure dont il a souffert pendant plus de huit ans. Alors que l'ambassadrice lui tend le communiqué officiel, celui-ci la regarde avec un œil très sceptique.
Ces petites scènes, décrites dans une comédie de moins d'une minute, semblaient résumer toute l'affaire à trois mois du verdict électoral.
Quelles sont les tensions dans les relations indo-américaines ?
Après sa victoire aux législatives, des questions se posent sur l'avenir des relations entre l'Inde et les États-Unis. On ne sait toujours pas si NaMo sera objectif ou subjectif dans ses décisions. Que se passera-t-il si Air India vole vers l'Orient plutôt que vers l'Occident ? L'inquiétude grandit quant à l'avenir des relations déjà tendues entre les deux pays depuis l'inculpation de la diplomate indienne Devyani Khobragade dans une affaire de maltraitance de sa bonne aux États-Unis, sans que Washington ne respecte l'immunité diplomatique. Toute cette série de drames diplomatiques pousse les Indiens à croire que les Américains ne témoignent aucun respect au corps politique indien.
Comment les États-Unis réagissent-ils à la victoire de Modi ?
Dans le pire des scénarios, les États-Unis ne peuvent imaginer perdre leur influence sur le géant indien, leur unique alternative pour contrer la puissante Chine sur la scène internationale.
"Washington prend acte de la victoire de Narendra Modi, il sera admissible pour un visa A1 une fois qu'il aura pris ses fonctions et formé un gouvernement". C'est ce qu'a déclaré Jen Psaki, la porte-parole du gouvernement américain, dans une adresse aux médias le 16 mai 2014. L'investiture de Narendra Modi comme Premier Ministre était prévue pour le 26 mai 2014 à New Delhi. La Constitution indienne stipule que le Premier Ministre est la personnalité la plus importante de l'État. Il est au cœur de toutes les actions, de la politique tant intérieure qu'extérieure du pays. Le président de la République règne mais ne gouverne pas, ses pouvoirs étant réduits à l'émission des ordres militaires et à la dissolution de l'assemblée nationale, des résolutions auxquelles le Premier Ministre peut toujours imposer son veto.
Ces paroles de Jen Psaki, qui reflètent évidemment la position du gouvernement américain, ont provoqué le mécontentement des électeurs qui accusent Washington de réduire leur nouvel homme fort à un simple demandeur de visa. Certains sympathisants du BJP qualifient ouvertement cette déclaration de "sabotage".
Quel sera l'impact international de Modi au pouvoir ?
La chaîne de télévision américaine CNN, dans son programme célèbre Amanpour, a récemment consacré une émission à Narendra Modi. Comme bien d'autres, Christiane Amanpour se demande si NaMo ne va pas se transformer en un second Vladimir Poutine.
Il n'y a pas de doute : NaMo, comme Poutine, est un homme d'action. Seuls les Indiens savent dire que le pays a besoin d'un homme fort comme Vladimir Poutine pour rallumer la flamme du Bharat à travers le monde et sur la scène internationale. L'Inde veut un homme fort, avec des mots qui apaisent mais qui aussi choquent.
D'ailleurs, NaMo l'a bien dit dans son discours de victoire : "Si tu me respectes, je te respecterai". Des mots durs qui en disent long sur le nouvel homme fort de l'Inde. Le Kremlin, pour sa part, reste convaincu d'une bonne coopération avec l'Inde pour les cinq années à venir. C'est en tout cas ce qu'a exprimé Vladimir Poutine dans son message au BJP et à Narendra Modi le 16 mai 2014.