Les conseillers en investissement de Donald Trump ont exécuté plus de 21 000 transactions sur valeurs mobilières durant sa première année de retour à la Maison-Blanche. Ce volume, réparti sur huit comptes, n'a aucun précédent pour un président américain. Joe Biden n'avait réalisé que 13 transactions sur l'ensemble de son mandat.

Un volume sans précédent et des achats autour d'annonces sensibles
La déclaration financière annuelle de Trump, examinée par ABC News, fait état de comptes ayant atteint au moins 858 millions de dollars, avec des participations dans environ 1 600 entreprises. Le portefeuille comprend des entreprises sous contrat avec l'État, comme Palantir, Lockheed Martin, Boeing, Raytheon, Intel ou Nvidia, ainsi que des opérateurs de prisons privées. Plusieurs de ces entreprises bénéficient de décisions de l'administration, ce qui alimente les critiques des démocrates sur les conflits d'intérêts.
En 2026, le rythme s'est maintenu. Plus de 3 700 transactions ont été effectuées sur les comptes de Trump au premier trimestre, soit environ 69 par jour. L'Office of Government Ethics (OGE) a certifié en mai 2026 un formulaire périodique couvrant ces transactions, une première pour un président.

Plusieurs achats sont intervenus le même jour ou peu avant des décisions de l'administration ayant fait bouger les marchés. Le 23 juillet 2025, jour de la présentation du plan d'action sur l'intelligence artificielle de la Maison-Blanche, les comptes de Trump ont acheté entre 1 et 5 millions de dollars d'actions dans six entreprises liées à l'IA : Amazon, Apple, Broadcom, Meta, Microsoft et Nvidia. Notre article sur le briefing d'Anthropic à Trump sur l'IA montre le contexte de ces décisions politiques. La déclaration ne précise pas si les ordres ont précédé ou suivi l'annonce.
Le 6 janvier 2026, les comptes ont acheté jusqu'à 1 million de dollars d'actions Nvidia. Environ une semaine plus tard, l'administration a assoupli les règles d'exportation permettant à Nvidia de vendre des puces à la Chine. Le cours a monté après cette décision. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren a cité cet exemple comme cas de conflit d'intérêts manifeste.
Le 9 avril 2025, Trump a publié sur les réseaux sociaux « THIS IS A GREAT TIME TO BUY!!! DJT », environ quatre heures avant d'annoncer une pause de 90 jours sur les droits de douane. Le S&P 500 a ensuite enregistré l'une de ses plus fortes hausses journalières depuis la Seconde Guerre mondiale. La veille, un compte lié à Trump avait effectué 327 achats. Notre article sur les tarifs douaniers et les bourses mondiales détaille l'impact de ces retournements de politique.
La BBC a documenté des pics anormaux de paris quelques minutes avant des annonces de Trump susceptibles de faire bouger les marchés. Le 9 mars 2026, des paris sur la chute du pétrole ont grimpé 47 minutes avant un message du président sur le conflit avec l'Iran. Avant la pause tarifaire du 9 avril 2025, les contrats S&P 500 sont passés à plus de 10 000 par minute, contre quelques centaines auparavant.
Interrogé sur ces opérations, Trump a déclaré à ABC News que « tout le monde » profitait de la hausse du marché et qu'il ne gérait pas ses investissements. La Trump Organization a indiqué que ni le président ni sa famille ne jouaient un rôle dans les décisions, les comptes étant gérés par des courtiers professionnels via des comptes discrétionnaires.
Ce que la loi américaine autorise et ses angles morts
Le président américain échappe à la loi fédérale sur les conflits d'intérêts qui s'applique aux autres responsables. Le Brennan Center, un groupe de réflexion juridique, rappelle que cette exemption est légale et que Trump a rompu avec une norme établie depuis les années 1970 : tous les présidents avant lui plaçaient leurs actifs dans une fiducie aveugle, gérée par un tiers indépendant et cachée au président. Trump utilise une fiducie familiale révocable. Ce choix n'est pas illégal, mais il supprime la barrière entre les décisions publiques et les intérêts financiers du président.
La loi STOCK Act de 2012 impose aux responsables concernés de déposer des rapports de transactions dans les 30 jours suivant la notification d'une opération supérieure à 1 000 dollars, et au plus tard 45 jours après la transaction. La déclaration de Trump pour le premier trimestre 2026 signale toutes les transactions comme déposées en retard, avec des pénalités payées. Le rapport annuel de 927 pages, déposé auprès de l'OGE, confirme aussi des frais de retard pour des transactions non divulguées à temps.
L'OGE examine et certifie les déclarations, mais le Brennan Center souligne ses limites : l'office dispose de peu de pouvoir d'application et n'est pas réellement indépendant du président. L'application des lois d'éthique relève du département de la Justice, dirigé par des personnes nommées par le président. Ce point crée un conflit structurel : l'instance de contrôle dépend de l'exécutif qu'elle doit surveiller.
Un point de vue concurrent, rapporté par la BBC, estime que ces transactions ne constituent probablement pas un délit d'initié illégal. Des analystes expliquent que certains pics d'activité de marché reflètent des traders qui apprennent à anticiper les annonces de Trump, plutôt qu'une preuve de faute du président. Aucune infraction n'a été établie à ce stade, et l'absence de poursuite sous le STOCK Act depuis sa création en 2012 renforce l'incertitude sur son application aux hauts responsables.
Les élus réclament une enquête, l'administration temporise
En avril 2025, des sénateurs démocrates menés par Elizabeth Warren et des représentants menés par Maxine Waters ont écrit à la SEC pour demander des enquêtes sur d'éventuels délits d'initiés et manipulations de marché autour de la pause tarifaire du 9 avril. La lettre de Waters, signée par 18 élus démocrates de la commission des services financiers, cible la fenêtre du 6 au 9 avril et relève l'usage du ticker « DJT » par Trump, qui est aussi le symbole boursier de sa société médiatique, montée de 21 % ce jour-là. Les démocrates soulignent une question ouverte : qui a eu accès aux informations non publiques et susceptibles de mouvoir le marché avant l'annonce ? La lettre relève que l'ampleur des achats d'options d'achat suggère qu'un proche de l'administration a pu être informé à l'avance de la pause tarifaire.
Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a défendu les transactions de Trump lors d'une audition au Sénat. Selon le titre d'un communiqué de Warren, il a refusé de s'engager à ouvrir une enquête formelle, ce qui a suscité les critiques de la sénatrice. L'administration oppose à ces demandes la défense que les comptes sont gérés par des conseillers professionnels sans contact régulier avec le président.

La Maison-Blanche et la SEC n'ont pas répondu sur le fond aux accusations de délit d'initié. La BBC rapporte que la SEC a refusé de commenter et que la Maison-Blanche n'a pas répondu à ses demandes. Un porte-parole de la Maison-Blanche a qualifié d'« infondées » les implications d'activité illégale sans preuve. Les éléments disponibles se limitent aux déclarations financières et aux données de marché ; aucune enquête publique n'a abouti à une conclusion.
Un précédent au Congrès
Les soupçons de transactions fondées sur des informations privilégiées ont déjà visé des élus américains. En février 2020, le sénateur Richard Burr, président de la commission du renseignement, a vendu entre 628 000 et 1,72 million de dollars d'actions en 33 transactions, peu après avoir rassuré le public sur la préparation des États-Unis au coronavirus. Sa commission recevait des briefings quotidiens sur la pandémie. Le département de la Justice avait ouvert une enquête, mais aucune charge n'a été retenue et les investigations sont closes. Burr était l'un des trois sénateurs ayant voté contre le STOCK Act en 2012.
Le cas Trump diffère : il concerne les transactions gérées par les courtiers d'un président en exercice, et non un élu utilisant des informations de commission. La loi STOCK Act n'a jamais servi à poursuivre un responsable gouvernemental pour délit d'initié. Les garde-fous existent sur le papier, leur application reste la question ouverte.