Aujourd'hui, le Mexique respire difficilement sous les cendres encore chaudes d'une journée qui restera gravée dans les annales sanglantes du pays. La nouvelle de la mort de Nemesio Oseguera Cervantes, le redoutable « El Mencho », au lieu d'apaiser la nation, a agi comme le détonateur d'une bombe à retardement. En quelques heures seulement, ce ne sont pas moins de vingt des trente et un États mexicains qui ont été embrasés par une vague de violence sans précédent, plongeant le pays dans un chaos digne des pires scénarios catastrophe. Des colonnes de fumée noire s'élèvent désormais au-dessus de Guadalajara, de Puerto Vallarta et jusqu'aux frontières du nord, transformant des métropoles dynamiques en zones de guerre urbaine.

Ce qui se déroule sous nos yeux dépasse la simple notion de guerre des cartels ; c'est une insurrection paramilitaire d'une ampleur inédite qui défie l'autorité de l'État. Le paysage est apocalyptique : des véhicules détournés et enflammés obstruent les autoroutes principales, des barrages routiers surgissent de nulle part et des commerces sont pillés ou réduits en cendres par des factions déterminées à faire payer cher la perte de leur chef. Face à cette offensive coordonnée et brutale, l'armée mexicaine, pourtant massive, semble parfois dépassée par la soudaineté et l'intensité des attaques, laissant la population civile prise en étau dans une terreur absolue.
Une riposte asymétrique et coordonnée
La violence qui a embrasé le Mexique ne relève en aucun cas du banditisme ordinaire ou de désordres spontanés. Elle porte la signature tactique indélébile du Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG) : une guérilla urbaine sophistiquée conçue pour paralyser l'État et terroriser la population par une démonstration de force brute. Ce qui se joue dans les rues n'est pas une simple émeute, mais une offensive militaire planifiée visant des infrastructures critiques pour asphyxier le pays. Dans plusieurs villes stratégiques, des pneus ont été percés et enflammés sur les axes routiers majeurs, créant des « narco-barricades » infranchissables pour les forces de l'ordre. Ces barricades ne servent pas uniquement à bloquer la circulation ; elles agissent comme des pièges mortels pour ceux qui tenteraient de s'approcher.
Le niveau de violence a atteint un seuil inédit avec l'attaque directe de biens civils et d'institutions bancaires, symboles de l'État. On recense environ 250 barrages routiers identifiés à travers le territoire national, et des dizaines d'agences de la Banco del Bienestar — une banque gérée par l'État pour distribuer les aides sociales — ainsi que plus de 200 magasins de la chaîne Oxxo ont été saccagés ou brûlés. Ces cibles ne sont pas choisies au hasard : elles frappent l'économie locale et symbolisent la capacité du cartel à détruire les instruments de la gouvernance à volonté.

Le ciblage stratégique des infrastructures
Le choix des cibles par le CJNG révèle une stratégie visant à paralyser le Mexique bien au-delà des simples affrontements armés. En s'attaquant aux branches de la Banco del Bienestar, le cartel envoie un message politique brutal : il peut détruire le filet social de l'État à sa guise. De même, l'incendie massif de supérettes Oxxo, omniprésentes dans le paysage mexicain, vise à déstabiliser le commerce de détail et à priver les populations de biens de première nécessité, créant un sentiment d'insécurité économique généralisé. Les attaques contre les réseaux de transport sont tout aussi dévastatrices : en bloquant les autoroutes principales avec des bus incendiés et des clous semés sur la chaussée, le cartel paralyse non seulement la circulation des biens et des personnes, mais aussi la mobilité des forces de l'ordre.
Plus inquiétant encore, les affrontements ont touché des zones sécurisées comme les aéroports, où des passagers ont dû se mettre à plat ventre sous les tirs, comme ce fut le cas à l'aéroport de Guadalajara. Le CJNG a même visé des hélicoptères militaires avec des lance-roquettes lors de l'opération initiale, prouvant qu'il possède une puissance de feu comparable à celle d'une armée régulière. Cette capacité à cibler simultanément des infrastructures civiles et militaires démontre une organisation militaire redoutable, capable de transformer le territoire mexicain en zone de guerre totale à moindre coût.
Une terreur amplifiée par les réseaux sociaux
L'offensive déclenchée après la mort d'El Mencho n'a pas seulement eu lieu dans les rues ; elle s'est aussi déroulée sur le terrain de l'information. Le CJNG a lancé une campagne de propagande en ligne d'une ampleur inédite pour exagérer l'échelle de ses attaques et semer la panique maximale. Des faux rapports ont circulé massivement sur les réseaux sociaux, affirmant par exemple que l'aéroport international de Guadalajara avait été « pris par des assassins » ou que des villes entières étaient tombées sous le contrôle des narcos. Des vidéos de fumée noire, parfois issues d'autres événements ou réutilisées de précédents conflits, ont été partagées pour donner l'impression que le pays était en feu de toutes parts.
Cette stratégie de « guerre psychologique » vise un double objectif. D'abord, projeter une image de puissance invincible : même sans son chef, le CJNG peut paralyser un pays entier. Ensuite, terroriser la population pour la maintenir sous emprise et dissuader toute collaboration avec les autorités. En créant un brouillard de guerre informationnel, le cartel espère semer le doute dans les rangs de l'armée et du gouvernement, tout en montrant au peuple que l'État est incapable de les protéger. Cette manipulation de la réalité, amplifiée par la viralité de TikTok et d'autres plateformes, rend la tâche des autorités encore plus complexe, car elles doivent lutter non seulement contre les flammes, mais aussi contre les fake news qui attisent l'angoisse collective.
Tapalpa : traquer « El Señor de los Gallos » avec des méthodes antiterroristes
Pour comprendre la fureur qui s'est abattue sur le Mexique, il faut revenir à la source de l'incendie : l'opération militaire qui a conduit à la capture et à la mort d'El Mencho. Baptisée sous le nom de code de Tapalpa, cette intervention s'est déroulée dans une zone rurale montagneuse située à environ 130 kilomètres au sud de Guadalajara. Ce n'était pas une arrestation banale. L'armée mexicaine ne savait pas qu'elle partait pour une simple interpellation ; elle savait qu'elle allait affronter une mini-armée dotée d'un arsenal de guerre impressionnant. La sophistication des moyens déployés par les deux camps marque un tournant dans la lutte anti-drogue, qui ressemble désormais à des opérations de contre-terrorisme menées au Moyen-Orient.
Le choix de Tapalpa n'était pas anodin. Cette zone, connue pour ses forêts denses et son relief accidenté, offrait un refuge naturel difficile à survoler et à pénétrer pour les forces conventionnelles. C'est dans ce décor que l'armée a tendu son piège, s'appuyant sur des mois de travail de renseignement méticuleux. L'objectif était non seulement de capturer l'homme le plus recherché du pays, mais aussi de le faire sans que ses gardes du corps ultra-fanatisés ne puissent organiser une évasion ou une contre-attaque massive. Malgré la préparation, l'opération a tourné à l'affrontement généralisé, prouvant que le CJNG dispose de capacités défensives dignes d'une guérilla organisée.
Une embuscade digne d'un champ de bataille
Le déroulement de l'opération à Tapalpa ressemble à un scénario hollywoodien, mais le sang versé est bien réel. L'assaut a impliqué six hélicoptères militaires, dont l'approche a été rapidement détectée par les hommes du cartel. Dès les premiers contacts, les gardes du corps d'El Mencho ont ouvert le feu, non pas avec des pistolets, mais avec des armes de guerre lourdes. L'un des hélicoptères de l'armée a été touché par un lance-roquettes, un événement rare qui témoigne de la puissance de feu dont disposait la sécurité du baron de la drogue. Miraculeusement, l'appareil a réussi à atterrir malgré les dégâts, mais l'incident a mis en évidence la nature asymétrique de l'ennemi : ce sont des combattants entraînés, équipés et prêts à mourir pour leur chef.

Une fois les premiers éléments de sécurité neutralisés, l'armée a découvert un arsenal digne d'une véritable caserne militaire. Sur place, les forces spéciales ont saisi des fusils d'assaut, des milliers de munitions, des RPG russes (Roquettes Propulsées par Grenade) et des Blindicides, des missiles antichars conçus pour percer les blindages les plus épais. Cette découverte est un électrochoc pour les services de renseignement : elle confirme que le CJNG s'est doté d'une capacité militaire offensive et défensive supérieure à celle de nombreuses petites armées nationales. L'embuscade de Tapalpa n'était pas une simple fusillade ; c'était une bataille conventionnelle à petite échelle qui a coûté la vie à six des gardes du corps du parrain et blessé trois membres des forces spéciales mexicaines.
Le rôle décisif des services de renseignement américains
La capture d'El Mencho n'est pas uniquement le fruit d'un coup de chance ou d'une patrouille opportune ; elle est le résultat d'une coopération intelligence intensive entre le Mexique et les États-Unis. Pour traquer l'homme qui a fui toutes les autorités pendant plus d'une décennie, les services américains ont déployé des méthodes initialement développées pour traquer les membres d'Al-Qaïda et de l'État Islamique. Le Joint Interagency Task Force-Counter Cartel (JITF-CC), une task force inter-agences américaine, a joué un rôle déterminant en fournissant un « dossier de ciblage » détaillé aux forces mexicaines. Le général Maurizio Calabrese a confirmé que les techniques de traque et d'analyse de données utilisées contre les terroristes islamistes avaient été adaptées pour traquer les barons de la drogue.
C'est grâce à cette technologie de surveillance de pointe et à l'analyse méticuleuse des réseaux de communication qu'El Mencho a finalement été localisé. La percée décisive est venue du suivi discret d'un proche d'une femme liée au chef du cartel. Ce dernier, sous surveillance constante, a conduit cette femme à la ville de Tapalpa pour rencontrer le leader du CJNG. C'est à ce moment précis que le filet s'est resserré. Les satellites, les drones et les écoutes téléphoniques ont permis de confirmer la présence du chef suprême sur les lieux, déclenchant l'ordre d'assaut immédiat. Grièvement blessé par des éclats d'obus lors de l'échange de tirs, El Mencho est décédé alors qu'il était transporté par l'armée vers Mexico, marquant la fin d'une traque historique.
L'empire CJNG : d'une scission locale à une puissance de 8 milliards de dollars
L'élimination d'El Mencho est un coup sévère porté au Cartel de Jalisco Nouvelle Génération, mais elle ne signe pas pour autant la fin de l'organisation. Pour comprendre pourquoi la mort d'un seul homme ne suffit pas à faire tomber cet empire, il faut remonter aux origines du CJNG et analyser la machine criminelle qu'il est devenu. Né d'une scission du Cartel Milenio en 2009 dans l'État de Michoacán, le CJNG n'a cessé de croître à un rythme effréné, propulsé par l'ambition dévorante de son chef, Nemesio Oseguera Cervantes. Surnommé « El Mencho » ou « El Señor de los Gallos », ce dernier est parvenu à transformer un groupe local en l'organisation criminelle la plus dangereuse et la plus puissante du Mexique, détrônant le fameux cartel de Sinaloa.
L'ascension du CJNG repose sur une stratégie d'agression et de brutalité sans précédent. Là où d'autres organisations négociaient, El Mencho préférait la conquête pure et simple des territoires rivaux. Cette méthode radicale lui a permis d'étendre son influence sur la quasi-totalité du territoire mexicain et de développer des ramifications internationales directes vers l'Europe et l'Asie. Le CJNG n'est plus simplement un gang de trafiquants ; c'est une entreprise multinationale du crime, structurée comme une multinationale, avec des divisions spécialisées pour le transport, la logistique, les finances et, bien sûr, la « guerre ». Son succès financier est vertigineux : l'organisation génère des revenus annuels estimés à des sommets stratosphériques, lui permettant de corrompre des gouvernements entiers et de s'armer mieux que n'importe quelle armée officielle.
De la misère du Michoacán à la domination du marché mondial
L'histoire d'El Mencho est celle d'une ascension sociale fulgurante née de la misère la plus totale. Originaire d'une famille rurale pauvre du Michoacán, Nemesio Oseguera Cervantes a connu la faim et l'exclusion. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il a traversé la frontière illégalement vers les États-Unis dans les années 1980, cherchant une vie meilleure. C'est là-bas, en Californie, qu'il a eu ses premiers contacts avec le monde criminel, cultivant de la marijuana avant de gravir les échelons du trafic de drogue. Après plusieurs arrestations et une expulsion vers le Mexique à l'âge de 30 ans, il est retourné dans son pays natal pour se consacrer entièrement au cartel.
C'est au sein du Cartel Milenio qu'El Mencho a forgé sa réputation, se taillant le sillage d'un calculateur impitoyable et d'un boss cruel. Lorsque le cartel s'est fracturé, il n'a pas hésité : des cendres de Milenio, le CJNG est né en 2009 avec El Mencho à sa tête. Son pari était risqué : s'imposer par la force dans un milieu déjà saturé de violence. Grâce à une audace tactique et une cruauté sans limites, il a réussi là où d'autres avaient échoué. Il a non seulement repoussé les rivaux, mais a aussi su moderniser les méthodes de trafic, utilisant des sous-marins, des drones et des avions privés pour acheminer sa marchandise. Aujourd'hui, le CJNG contrôle les principales routes d'exportation de la cocaïne vers les États-Unis et l'Europe, dominant le marché mondial des stupéfiants.
Une machine de guerre financière ultra-puissante
La puissance militaire du CJNG n'est que le reflet de sa puissance financière colossale. Les chiffres concernant les revenus du cartel donnent le vertige et expliquent pourquoi l'organisation peut se permettre d'acheter des armes de guerre et de payer une armée de mercenaires. Selon les estimations des services de renseignement, le CJNG était capable de générer jusqu'à 8 milliards de dollars de revenus annuels grâce au trafic de cocaïne, et environ 4,6 milliards de dollars supplémentaires avec la vente de crystal meth. Ces sommes pharaoniques dépassent le PIB de plusieurs petits pays et offrent au CJNG une marge de manœuvre quasi illimitée.
Mais ce qui rend l'organisation particulièrement difficile à démanteler, c'est sa structure décentralisée. Pour transporter ces stupéfiants, le CJNG ne compte pas sur des employés classiques, mais sur un réseau évalué entre 200 000 et 250 000 personnes travaillant de manière indépendante. Ces « transporteurs » ne sont pas directement affiliés au cartel, mais reçoivent des paiements pour des missions spécifiques, ce qui rend l'infiltration et le démantèlement par les autorités extrêmement complexe. C'est cette structure en réseau, financée par des flux de capitaux illimités, qui permet au CJNG de survivre à la perte de son chef. L'argent continue de circuler, les flux de drogue se poursuivent, et tant que la machine économique reste en marche, de nouveaux leaders émergeront pour remplacer celui qui est tombé.

TikTok et recrutement : la stratégie de séduction des nouvelles générations
L'une des facettes les plus inquiétantes de la stratégie du CJNG réside dans sa capacité à se renouveler et à attirer les jeunes générations. Le cartel ne recrute plus uniquement dans les campagnes pauvres ou les prisons ; il a investi l'espace numérique, et plus particulièrement TikTok. Une étude récente du Colegio de México a révélé l'existence de plus de 100 comptes TikTok actifs dédiés au recrutement pour les cartels, dont une majorité écrasante est liée au CJNG. Cette stratégie moderne et viralisée contraste radicalement avec l'image du « parrain » traditionnel : le narco du XXIe siècle est un influenceur du crime, utilisant les codes de la jeunesse pour séduire de nouvelles recrues.
Cette présence sur les réseaux sociaux n'est pas anecdotique ; elle constitue une véritable menace pour la stabilité sociale à long terme. Le CJNG a compris qu'il devait s'adapter pour survivre, et cela passait par la capture de l'esprit des adolescents et des jeunes adultes désœuvrés. En diffusant des vidéos glorifiant le style de vie des sicarios, en promettant de l'argent facile et un statut social envié, l'organisation parvient à endoctriner une nouvelle génération de criminels. Ce phénomène pose un défi majeur aux autorités : comment lutter contre une propagande qui traverse les écrans de millions de foyers sans avoir besoin de franchir de frontières physiques ?
L'armée des « ninjas » sur TikTok : quand le crime devient viral
L'analyse des contenus sur TikTok révèle une stratégie de communication d'une sophistication effrayante. Sur 54 % des comptes identifiés comme liés au CJNG, les recruteurs utilisent un langage codé et des symboles visuels spécifiques pour attirer l'attention. Parmi ces symboles, l'emoji ninja (🥷🏼) est omniprésent pour désigner les personnes travaillant pour les cartels ou les recruteurs. Pour le CJNG spécifiquement, c'est l'emoji coq qui est utilisé, en référence directe au surnom de son chef, « El Señor de los Gallos ». Ces codes permettent aux initiés de se repérer instantanément, tout en restant invisibles pour les profanes.
Les messages de recrutement sont explicites et directs. On retrouve des légendes sur des vidéos affirmant « On cherche des gens pour les 4 lettres » (les 4 lettres de CJNG), précisant que « l'âge n'a pas d'importance » et invitant à « apprendre ma race ». Ces vidéos sont souvent accompagnées de musiques rap ou de reggaeton, et montrent des jeunes hommes armés, souriants, dans des voitures de luxe ou en tenue tactique. Ce phénomène a des conséquences tragiques et concrètes. À Teuchitlán, plusieurs jeunes ont été vus montant dans un bus pour aller « travailler » pour le cartel, avant de disparaître définitivement des radars de leurs familles. Le recrutement par TikTok transforme le crime en carrière séduisante pour des jeunes en quête de sens et d'argent.
De la propagande à la formation : endoctriner les mineurs
Le recrutement sur TikTok n'est que la première étape d'un processus d'endoctrinement systématique. Une fois la prise de contact établie, les jeunes recrues sont intégrées dans une structure pyramidale rigoureuse qui commence souvent très tôt. Selon un rapport de 2021 du ministère de l'Intérieur mexicain, sept recrues sur dix, enfants ou adolescents, proviennent d'environnements à forte criminalité. Ces jeunes, souvent sans repères, commencent leur « carrière » en tant que messagers ou halcones (faucons), servant d'observateurs pour les opérations du cartel. Cette étape initiale permet de tester leur loyauté et leur courage avant de les monter en grade.
La formation des sicarios du CJNG est réputée pour sa brutalité extrême. Des témoignages effrayants rapportent que l'entraînement des tueurs à gages inclut des actes de cannibalisme infligés aux victimes. Cette pratique barbare vise à déshumaniser totalement le recrue, à créer un lien de sang indestructible avec le groupe et à briser tout interdit moral. Ce passage à l'acte irréversible scelle l'appartenance au cartel. Ce système d'endoctrinement précoce crée une génération de tueurs fanatisés, aveuglément loyaux envers l'organisation, prêts à commettre les pires atrocités sans la moindre hésitation. En ciblant les mineurs et en utilisant les réseaux sociaux, le CJNG assure sa pérennité en construisant une armée de demain.

« On a peur, toute la société a peur » : le quotidien des otages du trafic
Au-delà des chiffres des opérations militaires et des analyses stratégiques, il est crucial de ramener le récit à l'échelle humaine, en se concentrant sur l'impact psychologique et social dévastateur sur les civils innocents. La violence qui a embrasé le Mexique ne se mesure pas seulement en morts ou en barrages, mais en peur. Une peur viscérale qui s'empare des habitants de Jalisco et de Guadalajara, transformant leur quotidien en une course à l'évitement et à la survie. Le sentiment d'enfermement est palpable : des couvres-feux auto-imposés, des écoles qui ferment préventivement et une méfiance généralisée qui déchire le tissu social.
Les témoignages recueillis sur le terrain reflètent cette terreur sourde qui s'installe dans les esprits. Serafin Hernandez, chauffeur routier, résume l'ambiance : « C'est tranquille mais bon… je ne veux pas encore sortir. » Plus alarmant encore, Angel Gonzalez, chauffeur de taxi de 45 ans, confie : « On a peur, je crois que toute la société a peur. » Cette parole résonne comme le constat d'un effondrement social. La violence n'est plus une abstraction vue à la télévision ; elle est là, au coin de la rue, elle frappe les voisins, les commerçants. Cette peur paralyse non seulement les individus, mais aussi l'économie locale : les magasins baissent le rideau, les transports s'arrêtent et les rues se vident.
Jalisco sous cloche : des villes fantômes par peur des représailles
Décrire l'atmosphère dans les villes touchées comme Guadalajara après l'annonce de la mort d'El Mencho, c'est dépeindre un tableau de ville fantôme. Les habitants, traumatisés par les violences de la « Journée de terreur », préfèrent rester cloîtrés chez eux plutôt que de risquer leur vie en allant travailler ou en faisant des courses. Les rues, habituellement animées, sont désertes, à l'exception des patrouilles militaires qui passent nerveusement. Cette paralysie est une victoire indirecte pour le cartel : en instaurant la peur, il empêche la vie normale de reprendre son cours et maintient la population sous son emprise psychologique.
Les conséquences économiques sont immédiates. Des commerces comme Oxxo ou des banques ont été incendiés, non seulement pour des raisons symboliques, mais aussi pour empêcher toute reprise de l'activité économique. Les pertes se chiffrent en millions de dollars, mais c'est surtout la rupture du lien social qui inquiète. Quand un chauffeur de taxi n'ose plus sortir de chez lui, c'est toute la circulation urbaine qui est bloquée. Quand un père de famille a peur d'envoyer ses enfants à l'école, c'est l'avenir de la région qui est compromis. Jalisco vit sous cloche, otage d'une violence qui frappe sans discrimination.
Entre l'armée et les cartels : les civils pris en étau
Cette situation crée un dilemme impossible pour la population civile, prise entre deux feux. D'un côté, la réponse militarisée de l'État : présence constante de soldats dans les rues, checkpoints, hélicoptères survolant les quartiers. Cette militarisation accrue de l'espace public, bien que nécessaire pour rétablir l'ordre, crée une tension palpable et un sentiment de vivre en état de siège. Les checkpoints filtrent chaque véhicule, les files d'attente s'allongent et la patience des résidents s'use face à cette occupation militaire permanente.
De l'autre côté, la menace sournoise des cartels qui continuent d'opérer dans l'ombre. Les recruteurs rôdent toujours dans les quartiers pauvres, proposant de l'argent facile à des jeunes désespérés. La violence n'est plus seulement celle des balles, mais celle de la suspicion : qui est qui ? Qui travaille pour qui ? Cette atmosphère de paranoïa détruit la confiance entre voisins. Les habitants ne savent plus à qui se fier, hésitant entre appeler l'armée pour une suspicion et craindre des représailles du cartel s'ils le font. C'est un piège mortel qui isole les civils et les laisse sans défense face à deux forces qui se livrent une bataille sans merci au-dessus de leurs têtes.

La mort du roi ne signifie pas la fin du jeu : vers une guerre de succession brutale
La chute d'El Mencho est sans aucun doute un coup dur pour le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération, mais l'histoire des cartels nous enseigne que la mort d'un roi ne signifie pas la fin du jeu. Bien au contraire, elle annonce souvent le début d'une période encore plus sanglante. La théorie de la « stratégie du baron » (Kingpin Strategy), longtemps prônée par les États-Unis et le Mexique, postule que l'élimination des chefs désorganise les structures criminelles. Cependant, cette stratégie montre ses limites face à des organisations aussi vastes et décentralisées que le CJNG. En tuant le chef suprême, l'État n'a pas tué l'entreprise ; il a créé un vide de pouvoir immense qui va inévitablement provoquer une lutte féroce pour le contrôle.
Les prochaines semaines et les prochains mois risquent d'être marqués par une guerre de succession brutale entre les différents lieutenants et factions du cartel. L'organisation, qui s'était construite autour du charisme et de l'autorité sans partage d'El Mencho, risque de se fracturer sous la pression des ambitions concurrentes. Cette fragmentation est le pire scénario possible pour les civils mexicains : une guerre de tous contre tous pour le contrôle des routes de trafic, des territoires et des marchés lucratifs. La violence, jusqu'alors dirigée vers l'État et les rivaux, risque de se retourner vers l'intérieur, multipliant les règlements de compte.
Le syndrome du vide : quand le chef tombe, la Horde s'émiette
Le CJNG est un empire construit sur l'autorité absolue d'un seul homme. Avec la mort d'El Mencho, le centre de gravité de l'organisation a volé en éclats. Qui va prendre la relève ? De quel côté vont basculer les lieutenants régionaux ? Ces questions laissent présager une tempête interne. Contrairement à des organisations comme Cosa Nostra qui ont des règles de succession anciennes, les cartels mexicains fonctionnent souvent sur la loi du plus fort en temps de crise. Sans un chef arbitre pour répartir les profits et trancher les litiges, la cohésion du cartel est menacée.
Ce syndrome du vide est particulièrement dangereux car le CJNG est une organisation massive, divisée en cellules semi-autonomes. Chaque cellule, dirigée par un lieutenant puissant, pourrait tenter de s'émanciper pour contrôler son propre fief. On pourrait assister à une balkanisation du territoire, avec chaque faction se repliant sur son bastion et attaquant ses voisins pour défendre ou étendre ses intérêts. Cette fragmentation multipliera les foyers de violence au lieu de les réduire. De plus, les rivaux du CJNG, comme les factions affaiblies du cartel de Sinaloa, tenteront sans doute de profiter de cette confusion pour récupérer des territoires perdus, ajoutant une couche supplémentaire à l'insécurité générale.
Une impasse stratégique pour le Mexique et les États-Unis
En définitive, la mort d'El Mencho met en lumière une impasse stratégique majeure dans la politique de lutte contre la drogue. D'un côté, c'est une victoire tactique indéniable pour le Mexique et les États-Unis. La coopération en matière de renseignement a fonctionné, l'opération militaire a été un succès, et l'un des plus grands criminels de la planète a été neutralisé. C'est une preuve que les institutions peuvent frapper fort et haut, et que la Kingpin Strategy peut porter des coups durs.
Mais d'un autre côté, cette victoire ne change rien aux causes profondes du problème. Tant que la demande en stupéfiants aux États-Unis, principal marché mondial, restera aussi forte, l'offre trouvera toujours un moyen de l'alimenter. Tant que la pauvreté et le manque d'opportunités au Mexique offriront un vivier de recrues innombrables, de nouveaux « El Mencho » émergeront inévitablement pour prendre la place de l'ancien. La guerre contre le narco-terrorisme est devenue une « guerre totale » sans fin visible, une guerre d'attrition où chaque victoire individuelle est immédiatement annulée par l'arrivée d'une nouvelle vague de violence. Le Mexique a réussi à tuer le roi, mais le royaume est debout, armé jusqu'aux dents et prêt à se déchirer.
Conclusion
L'élimination de Nemesio Oseguera Cervantes, alias El Mencho, marque une séquence historique dans la lutte antidrogue mexicaine, symbolisant une « victoire » paradoxale pour l'État. D'un côté, l'opération de Tapalpa démontre une capacité opérationnelle accrue des forces armées et une efficacité renouvelée du renseignement international, prouvant qu'aucun baron n'est intouchable. Cependant, l'apocalypse immédiate qui a suivi — vingt États en feu, une économie paralysée et une population sous cloche — illustre la futilité d'une victoire qui ne s'attaque qu'aux symptômes et non à la racine du mal.
Le véritable défi pour le Mexique ne réside plus dans la capture d'un homme, mais dans la gestion du vide de pouvoir qu'il laisse derrière lui. Le CJNG, machine de 8 milliards de dollars et empire virtuel sur TikTok, est désormais menacé d'une fragmentation qui pourrait déclencher une guerre de succession encore plus sanglante et imprévisible. Tuer le roi n'a pas détruit le royaume ; il l'a simplement rendu sauvage et incontrôlable. Le Mexique fait face à une réalité glaciale : la violence s'est institutionnalisée, et la fin d'un règne ne marque que le début d'une ère de chaos asymétrique. Le peuple mexicain, otage de cette guerre sans fin, reste en attente d'une paix qui semble, pour l'heure, plus lointaine que jamais.