Image 1
Monde

Maroc : au coeur du trafic de drogue

Entre trafic et répression, le Maroc, premier producteur mondial de cannabis, fait face à un défi économique et social complexe.

As-tu aimé cet article ?

Image 1
Image 1
Le Maroc est classé premier producteur et exportateur de haschich dans le monde avec une production annuelle de plus de 100 000 tonnes de kif brut, générant près de 2 milliards de dollars de revenus chaque année. Impossible d'ignorer cette réalité : au bas mot, 75 000 hectares de terres sont actuellement consacrés à cette culture.

Difficile à visualiser, dites-vous ? Imaginez alors des champs immenses de cannabis s'étendant jusqu'à l'horizon, des plantations qui semblent pousser naturellement et qui bordent les autoroutes sans aucune discrétion. Bienvenue au Maroc.

Image 4
Image 4

Le Rif, cœur du trafic de cannabis au Maroc

Le Rif, au nord du Maroc, est une région magnifique avec ses montagnes verdoyantes... Un véritable paysage paradisiaque. Des cédraies splendides à perte de vue... Seul détail troublant : en baissant le regard, on découvre rapidement qu'il y a plus de chanvre que d'herbe ! Le cannabis semble faire partie intégrante de l'écosystème, comme si la plante aidait les populations rifaines à survivre et à améliorer leur quotidien. Elles le cultivent au même titre que l'orge ou le maïs. Avec son parfum discret flottant dans l'atmosphère, cette plante à l'esthétique effilée fait partie du charme du Rif où elle est omniprésente.

Malheureusement, l'exploitation du cannabis a transformé la région en une gigantesque usine de drogue à ciel ouvert gangrenée par la corruption, où une poignée de mafieux s'enrichissent sur le dos des habitants.

Image 2
Image 2

Comment fonctionne le trafic de cannabis au Maroc ?

Chefchaouen, Ketama, Ouezzane : ces villes vous sont peut-être inconnues, mais à elles seules, elles approvisionnent le monde en drogue. Des milliers d'hectares sont cultivés depuis des décennies, comme une tradition, avec au milieu des plantations les maisons rustiques des cultivateurs, construites en forme de hangars pour stocker la production locale. C'est dans ces hangars que commence le circuit infernal du trafic de drogue.

Voici à peu près comment cela se déroule : chaque soir, des voitures chargées à bloc (jusqu'à 200 kilos de kif et de résine par véhicule) prennent la route ; après quelques kilomètres, elles rencontrent les premiers barrages. Deux options s'offrent alors : payer un pot-de-vin de 200 DH aux douaniers (environ 19 euros) ou contourner la douane en empruntant de petites pistes dangereuses. Et ainsi de suite. Le barrage de Zoumi, extrêmement surveillé, représente le plus gros danger : une fois franchi, la cargaison sera déposée dans d'autres hangars où le cannabis en poudre sera « pressé » puis coupé pour être distribué partout dans le pays.

Tout cela s'effectue en toute illégalité, au vu et au su des autorités qui ferment les yeux face à un problème insoluble.

Image 6
Image 6

Pourquoi la police n'agit-elle pas efficacement ?

Malgré l'ampleur du phénomène dans le pays, la culture du cannabis au Maroc est formellement interdite par la loi, et tout le monde pratique la politique de l'autruche.

Parfois, des cultivateurs sont arrêtés, mais c'est presque uniquement « pour le principe ». Tout le monde sait ce qui se passe au Rif. Les autorités font semblant de ne pas voir les champs voisins, et les centaines d'autres cultivateurs continuent à dormir sur leurs deux oreilles pendant que la police sanctionne un bouc émissaire. Le système est ainsi fait et personne n'a jamais osé le contester (pressions obligent). Ainsi, les pauvres paysans, après avoir purgé quelques années de prison, reprennent aussitôt leurs champs comme si de rien n'était et continuent à cultiver cette plante illégale.

Tout le monde fait semblant de ne rien voir, de ne rien comprendre. À ce stade, ce n'est plus de l'hypocrisie, c'est plutôt une schizophrénie aiguë. On sait aujourd'hui que la drogue rend schizophrène, et ce, non seulement par les substances toxiques qu'elle contient, mais aussi par les intérêts énormes qu'elle représente.

Si tout le monde se contente de ce système mafieux, c'est parce que tous les maillons de la chaîne s'en mettent plein les poches : Les passeurs qui transportent de 5 à 10 kilos sous leurs vêtements (autour de la taille et du buste) reçoivent seulement 250 DH par kilo acheminé, car ils ne courent pas de dangers spéciaux et ne passent que de petites quantités. Ces passeurs peuvent être des hommes ou des femmes ; ils travaillent pour les dealers moyens.

Image 7
Image 7
Les petits chauffeurs qui acheminent la drogue jusqu'aux hangars dans leur voiture reçoivent près de 5 000 DH par voyage en comptant les frais de carburant et les pots-de-vin (environ 450 euros), ce qui ne représente rien quand on sait que ce seul voyage rapporte près d'1,5 million de DH.

Pour les très grosses quantités, c'est une autre affaire. Là, ce sont d'énormes camions chargés de tonnes de haschich qui traversent le pays et qui empruntent les grandes routes en corrompant tous les barrages ; ces chauffeurs, à la solde des parrains de la mafia locale, sont extrêmement bien payés.

On peut également se demander pourquoi les représentants de l'ordre, censés faire appliquer la loi, se laissent corrompre et contribuent ainsi au trafic de drogue dans le pays ? C'est en partie parce que leur salaire est insuffisant. Si les douaniers laissent passer 5 voitures chargées par jour, ils verront leurs revenus tripler : ils ont donc tout à gagner en se laissant corrompre. De plus, il faut savoir qu'une grande partie de la population marocaine consomme régulièrement du haschich, et les douaniers n'échappent pas à ce phénomène. En laissant passer des camions pleins de drogues, non seulement ils arrondissent bien leurs fins de mois, mais ils sont sûrs d'avoir le haschich dont ils ont besoin.

Pourquoi la répression est-elle problématique ?

Alors que faire ? Réprimer ? Pas si simple.
La production de kif faisait vivre plus de 200 000 familles d'agriculteurs il y a 15 ans. Avec l'accroissement démographique énorme de la région, on peut estimer ce chiffre à plus de 300 000 aujourd'hui. Tous ces gens ne survivent que grâce à leurs champs de cannabis.

Il ne faut pas se voiler la face : la drogue constitue un attrait touristique majeur. C'est le haschich pur de la région qui, en attirant ainsi les touristes, a permis de développer des villes comme Chefchaouen. Autant dire que c'est tout le Nord du Maroc qui vit de ce commerce.

Et si vous demandez au maire de la région pourquoi il ne fait rien, il vous répondra que « le kif ne tue pas ; la faim, si ». Et si l'État devait intervenir, il réprimerait, condamnant ainsi 5 millions de personnes à une faim mortelle... Ce problème n'est donc pas aussi simple qu'il en a l'air.

De plus, une telle population dans le besoin pose un problème encore plus concret : une région montagneuse sans écoles ni réelles infrastructures pourrait vite se transformer en poudrière si le moyen de survie des populations venait à disparaître.

Image 5
Image 5

Quelles solutions pour l'État marocain ?

La situation est complexe. Un projet très audacieux devait être mis sur pied, objectif : l'éradication totale du cannabis à l'horizon 2008. Mais comment faire pour éradiquer le cannabis quand on connaît l'ampleur du phénomène ?

Certains proposent des cultures alternatives, mais il est difficile de trouver un produit aussi rentable que le cannabis. Il est impossible par exemple de lui substituer le blé ou l'orge, car le kif, aussi rentable soit-il, leur permet à peine de vivre !

On envisage également d'autoriser la culture du kif, mais d'interdire sa transformation en drogue. Oui, c'est très sérieux, car selon un rapport scientifique canadien détaillé, la plante peut servir à bien d'autres choses comme la fabrication d'objets (cordes, ficelles, fil grossier, tissus, papier, matériaux de construction), d'aliments (notamment de l'huile) ou encore au traitement de maladies telles que le sida, l'anorexie ou le glaucome.

Mais cette solution requiert l'installation d'industries nombreuses, performantes et accessibles, et si elle était adoptée, il faudrait des décennies pour la mettre en pratique...

Bien sûr, il est impossible de faire entendre le mot légalisation aux gouvernants. Mais envisageons la question : si ce commerce était légalisé et soumis aux impôts, il représenterait la première ressource du pays soit près de 50 % du PIB ! La région deviendrait une grande station touristique : une sorte de gigantesque Amsterdam.

Il est vrai que la légalisation apporterait certains avantages. Les prix actuels sont gonflés par les risques qu'induit l'illégalité, donc une légalisation baisserait significativement les prix, attirant une masse de touristes énorme. La concurrence entraînerait une hausse de la qualité et un contrôle suivi de l'État empêcherait l'ajout de substances nocives pour la santé (comme le henné ou autres). Mais légaliser une drogue, est-ce réellement une solution ? N'est-ce pas un moyen de contourner le problème, ou encore de corrompre la jeunesse marocaine ?

Conclusion sur le cannabis au Maroc

Il est évident que la résolution du problème du cannabis représente un enjeu énorme qui pourrait soit donner le coup de pouce dont le Maroc a besoin pour achever son développement, soit au contraire plonger des populations entières dans la misère. L'État ne veut pas prendre position pour l'instant car la situation est très délicate, et en attendant une réforme concrète, la drogue continue à circuler illégalement dans le pays, faisant la fortune de quelques mafieux qui profitent des failles du système.

As-tu aimé cet article ?
serial-glandeur
H B @serial-glandeur
8 articles 0 abonnés

Commentaires (15)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires