
Monsieur George W. Bush,
Nous pouvons tout à fait comprendre à quel point les États-Unis ont été touchés par l'acte terroriste du 11 septembre 2001. Nous avons été extrêmement révoltés par cet acte sans précédent et l'avons immédiatement condamné en nous alliant avec les États-Unis contre le terrorisme. Mais le deuil des Américains s'est rapidement transformé en esprit de vengeance où les États-Unis semblent endosser un rôle de meneur...

Votre réaction rapide, monsieur Bush, face aux attentats du 11 septembre, a fait de vous, à la surprise de tous, un grand président. Vous avez pris alors, comme l'a déclaré la presse, une tout autre dimension. Vous avez su agir avec détermination, grâce à vos conseillers déjà rodés et aguerris par la guerre du Golfe. Les Américains cherchent à affirmer de plus en plus leur supériorité.
L'ambiguïté de l'aide humanitaire en Afghanistan
Vous nous aviez déjà étonné, monsieur le Président, par votre cocktail « bombes-rations alimentaires ». Nous nous trouvions il y a quelques mois (octobre-novembre 2001) dans une situation assez paradoxale. Nous étions en plein dans le registre de la communication de guerre, de la communication militante, en termes plus nets, de la propagande. Une propagande qui se fonde sur la confusion entre des mots, des notions radicalement différentes. Parachuter quelques sacs de grains ou quelques milliers de boîtes de conserve lorsqu'on est en train de procéder à des bombardements, ça ne peut pas être, et ça ne sera jamais, de l'aide humanitaire. C'est du largage de vivres qui vise à ne pas se fâcher avec tout le monde, à « gagner les cœurs et les esprits ». Cette distribution n'a été rien d'autre qu'un bobard propagandiste. Parler de crise humanitaire, c'est le moyen d'envelopper « d'un manteau de vertu » une opération que l'on peut considérer comme pour le moins discutable.
Certes, le droit à la légitime défense vaut pour tous, y compris pour les États-Unis. Nous comprendrons que vous exigiez des résultats et que vous vous lanciez dans des actions visant à démanteler les réseaux terroristes. Mais en poussant un peu plus loin les propos de votre secrétaire d'État américain à la défense, Donald Rumsfeld, lors d'une conférence de presse, on aurait pu avoir l'impression que les Américains étaient en train d'organiser une vaste opération humanitaire en Afghanistan.

Le traitement controversé des prisonniers de Guantanamo
Vous multipliez les erreurs. Les photos des prisonniers talibans et d'Al Qaïda agenouillés, enchaînés, menottés, les yeux et les oreilles obturés, ont suscité une émotion en Europe et parmi les associations de défense des droits de l'homme. Confiant, le département de la défense avait autorisé la diffusion de ces photos, sans doute pour montrer au public américain que les terroristes étaient entre de bonnes mains. Mais l'onde de choc engendrée a stupéfié le Pentagone, qui regrette aujourd'hui la diffusion de ces images.
Les États-Unis se permettent de ne pas respecter les conventions de Genève. Le traitement des prisonniers de Guantanamo apporte une preuve de plus du mépris américain pour les accords internationaux les plus anciens, à commencer par la convention de Genève. De plus, qui croyez-vous tromper ? Votre décision sur le statut des prisonniers soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponses sur les conditions de détention dans la base américaine. En effet, en séparant volontairement les prisonniers talibans des prisonniers membres d'Al Qaïda, les États-Unis placent ces derniers dans un « no man's land » juridique leur permettant de les traiter à leur guise.
Je vous demande pourquoi, monsieur le Président, le ressortissant américain John Walker Lindh, capturé à Mazâr-e-Charif en Afghanistan, a été transféré vers une prison américaine alors même que les États-Unis ignorent orgueilleusement les demandes d'extradition pour les pays (alliés aux États-Unis) comme la France, l'Angleterre ou l'Australie dont les ressortissants sont détenus à Guantanamo. Il faut savoir qu'en ne traitant pas les prisonniers selon les accords internationaux, vous transformez ces détenus en martyrs de l'islam et vous encouragez les vocations terroristes dans les pays islamistes.

Les conséquences d'une politique belliqueuse
Les propos belliqueux que vous avez prononcés quelque temps plus tard lors de votre discours sur l'état de l'Union ont suscité de nombreuses explications aussi peu satisfaisantes les unes que les autres. Votre intention était bien de faire peur, pour vous préserver de toute surprise extérieure et pour maintenir à l'intérieur de votre pays une immense popularité.
Mais en plus, vous vous permettez d'augmenter le budget de la défense en prétendant que la guerre contre le terrorisme n'est pas terminée. Tout cela au risque de compromettre pour le XXIe siècle l'équilibre des forces dans le monde et, par conséquent, de générer une course à l'armement en Europe, en Chine et accessoirement en Inde et au Pakistan.

Pour un équilibre mondial fondé sur le respect
La paix dans le monde ne peut être stable et durable que si elle est basée sur le respect des nations entre elles et non en instaurant un « super-gendarme » dont les caprices autorisent à semer des punitions à n'importe quel point de la planète.
« La raison du plus fort est toujours la meilleure », Monsieur le Président. (Jean de La Fontaine)