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Monde

Lettre à Chelia (LAC3)

Témoignage poignant sur la guerre en RDC : victoire à Chanzu et hommage au héros Dévalco.

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Chère Chelia,

C'est avec joie et peine que je te rédige cette troisième correspondance. Dans ma dernière lettre, je t'avais rapporté les scènes de terreur qui avaient lieu dans ma maison. Je t'ai raconté comment ces indignes ont mis ma maison à feu et à sang. Comment ils ont forcé mes demi-frères à rejoindre les camps d'entraînement pour ensuite les envoyer sur le champ de bataille. Je t'ai tenue informée de combien ils ont fait du viol une arme de guerre, arrachant ainsi à nos femmes leur dignité.

Qui est Dévalco, le héros de la maison ?

Chère Chelia, nous avions perdu de vue Dévalco pendant autant de lunes que maman avait un fils dont le père restait méconnu jusque-là. Dévalco, ce nom te rappelle quelque chose ? Souviens-toi que papa soulevait souvent son histoire à chaque fois qu'il voulait lâcher sur maman. Oui, la pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l'angle...

Tout excès nuit, dit-on. Car, fatigué de vivre les scènes de terreur dans notre maison, le grand Yaya Olenga s'est finalement prononcé pour une offensive. Sans oublier que Dévalco a été un soutien moral inestimable pour nos troupes.

Au début, lorsque papa a pris la décision de lui rendre le foulard, nous avions vraiment du mal à croire à ses déclarations, Grand Yaya Olenga. Car pour nous, les mêmes causes conduisent toujours aux mêmes effets. Nous gardions encore en mémoire les énormes trahisons de notre frère adoptif Tango lorsqu'il était en tête de file. Tango a rendu le peuple un sanglier blessé ! Certaines sources disaient que Tango avait mis la tête de maman à couper, je ne peux pourtant te confirmer ces accusations. Papa avait sûrement compris que Tango ne portait pas le même niveau d'amour que nous ; et d'ailleurs, c'est toujours le cas avec bon nombre d'enfants adoptifs.

Une grande victoire pour la maison

Chère Chelia, nous nous souviendrons de l'histoire de Dévalco comme étant une histoire de grande victoire et de dignité pour notre maison. Doit-on remercier aussi le Grand Yaya Olenga pour son déterminisme ! Nous avons compris au fil du temps que papa n'avait pas du tout tort lorsqu'il a pris la décision de renvoyer Dévalco à la formation militaire, car disait-il, son physique énorme ne marcherait jamais dans la bureaucratie. Nous pensions tous que la décision de Papa ces années-là était mêlée d'un peu de jalousie. Mais, doit-on rappeler que ce monde est gouverné par des forces que nous ignorons ? Ces formes mystiques qui décident pour nous, qui nous conduisent vers des sentiers irréfléchis, et qui définissent ensuite notre bonheur ou notre malheur ! Exact...

Chère Chelia, nous étions remplis de joie que Dévalco soit revenu se battre à nos côtés. Avec son Coran à la main, il s'est avéré être un grand champion. Que gloire et honneur soient rendus à Allah, qu'il nous remplisse encore de fils dignes et patriotes.

Le récit de la bataille de Chanzu

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Chère Chelia, te souviens-tu des collines chaudes de Chanzu ? C'était là l'Armageddon, la loge des forces du mal. Là, nous avons joué notre vie. Nous sommes arrivés à quatre heures du matin à Bunagana, dans la nuit du 16 décembre 2013, la ville était calme, son soleil timide était déjà au rendez-vous. Chelia, les odeurs nauséabondes des corps en décomposition à Bunagana ne pouvaient passer inaperçues. Là, ces cannibales ont vraiment fait la fête sur la proie humaine. Nous nous préparions à une bataille féroce contre l'axe du mal. Car pour nous, la fête des cannibales devait prendre fin ce jour-là. Mais, à notre plus grande surprise, ces rats qui nous ont tant mordu la main n'étaient plus là. Nous avons fait retentir quelques rafales de Kalachnikov comme un lion rugissant afin de réveiller le loup qui dormait. Nous avons insisté à l'arme lourde, mais aucun bruit ne sortait de la savane calcinée par les jours de terreur, ne venaient de la savane que les cris des âmes perdues. Crime contre l'humanité...

Chère Chelia, nous avons foncé plus loin dans ce silence craintif, jusqu'à arriver sur les maisons en paille du village. Notre peuple s'est approché de nous, il était plein d'émotion. Ils sautaient de joie au coup de Dévalco, le « Mister Fix it » Congolais. Plus loin, nous avons découvert les caches d'armes et les fosses communes. À Dieu soit rendue toutes ces âmes perdues...

L'après-bataille et la libération des populations

Chère Chelia, nos enfants se sont vus torturer. Est-ce un malheur d'être né Congolais ? Mais, pourquoi ces petites filles de 13 à 15 ans portaient-elles des grossesses aussi énormes ? Je n'ai pas de doute que cela provient de ces rats... Pensaient-ils peut-être que l'histoire se souviendra d'eux à partir de ces empreintes ? Balle perdue...

Afin de consoler nos populations, nous avons partagé une nuit ensemble. Nous avons partagé des tasses de café, je les ai vus s'endormir calmement comme des nouveau-nés sur le sein d'une mère... Pour une fois, ils se sentaient en sécurité. Le chef de la collectivité nous a rendus visite à trois heures du matin pour nous offrir des petites femmes aux formes généreuses afin d'embellir davantage la fête. Quelques petites minutes à perdre sous des jambes chaudes ne font aucun mal...

Chère Chelia, tôt dans la matinée, nos bottes se sont mises en marche pour Chanzu, le véritable axe du mal. Nous n'avions aucune connaissance de ces collines chaudes qui ouvrent vers nos anciens camarades devenus notre cauchemar.

À Chanzu, la bataille était féroce, elle a pris trois jours pour être résumée. Dévalco restait en tête de file, il n'était pas prêt à céder. Nous continuions à faire sonner nos Kalachnikovs et à répandre la sauce huilée des obus russes. Nous dansions du moins avec beaucoup de prudence pour ne pas provoquer l'acharnement de nos anciens camarades lorsque nous avons marché sur Chanzu. Les collines de Chanzu longeaient la Ruwenzori, une région pourtant bien connue et comprise par ces vermines. Cette zone aura servi d'axe du mal pendant autant d'années...

Chère Chelia, nous avons marché colline après colline, dans notre camp c'était la solidarité républicaine qui régnait. Je ne sais pourtant dire quelle motivation poussait ces vermines à résister pendant autant de jours. Les pertes étaient énormes pourtant dans leurs camps...

La reddition des ennemis à Ruozi

Dans la matinée du 20 décembre 2013, à la levée du jour, nous apercevions un filet étroit de rats qui remontait les collines de Ruozi. Chapeaux sur leurs mains, la tête basse, le visage râpé de trahisons, ces vermines s'étaient rendues, une scène que nous ne pouvions imaginer. Dévalco nous appelait néanmoins à la vigilance car des insurgés se seraient toujours retranchés vers la Ruozi. Il disait : « Évitons le baiser de Judas... ». Nous avions quand même montré de la compassion pour certains d'entre eux qui voulaient de l'eau, car essoufflés par les collines aiguës de la Ruozi.

Chère Chelia, nous avons fait retentir des trompettes pour signaler à nos enfants que Chanzu, la porte de l'enfer, était conquise. Dans la tombée de la nuit, des demoiselles sont arrivées au pied de Chanzu. Elles nous ont rafraîchis d'eau et de vivres... Nous cherchions encore des explications sur pourquoi ces rats s'étaient rendus. Chelia, nos ancêtres aimaient dire : « Une fourmi revient toujours là où elle a goûté au sucre. ». Car, ont-ils peut-être compris qu'ils étaient dans l'axe du mal...

Dans la tombée du jour, nous avons repris ces prisonniers, les mains sur la tête, les pieds attachés aux mollets. Sic semper tyrannis... « Ainsi en est toujours des tyrans ». Nous avons ouvert quelques petits interrogatoires sur ces terroristes afin de dénicher les positions de nos adversaires. Quoi qu'ils en pensent ces terroristes, ils méritaient bien ce traitement. Ils ont mordu la main qui les nourrissait en portant le foulard de nos ennemis, chose que nos enfants n'oublieront jamais.

La fête de la victoire à Goma

Nous les avons embarqués dans un porte-avions militaire à destination de Goma où la population les attendait avec fureur. Une fois arrivés aux portes chaudes de Goma, nous les avons rendus entre les mains de la Police. De là, a débuté la fameuse fête du 21 décembre 2013. Pendant qu'en cette date les Mayas attendaient la fin du monde, nous dansions le ndombolo. Nous étions si impatients de voir la tombée de la nuit afin de continuer la fête dans les sirènes de Goma où il ne faisait que nuit. Comme toujours, le commissaire de la ville de Goma connaissait le jeu, il nous a ramenés au milieu de la nuit des grandes patates douces aux nez pointus, aux seins robustes et aux formes généreuses. Elles avaient vraiment de la race celles-là, des véritables Blackos. Nous avons célébré toute la nuit. Nous leur avons tout donné jusqu'à traîner leurs sucres...

Chère Chelia, pour une fois dans cinquante ans, une victoire était acquise sans la moindre implication des maillots belges sur le champ. La victoire était bel et bien congolaise... Tout soldat se souviendra de ce jour, nous avons pris de la bière et les Likarts de l'ère du Zaïre jusqu'à ôter nos maillots.

À quatre heures du matin, le brave Dévalco s'est exprimé à la radio communautaire pour annoncer la reprise de Chanzu et de la Ruozi. Qu'ils ne dorment pas ces Gomatraciens ! À peine son intervention finie, ils ont envahi les palais du stade de Goma. Dévalco était le héros du jour.

L'offensive sur Bukavu

Chère Chelia, les linges sales se lavent en famille, dit-on. Après que nous ayons discipliné nos propres fils, les villes de Bunagana, Chanzu et Ruozi étaient calmes. Nous étions désormais en marche afin de mettre à la porte ces voisins qui ont cohabité avec nous pendant autant d'années. Dévalco était définitivement la confiance du chef, certains le surnommaient le Che Congolais. Quand nous nous apprêtions pour nos offensives à venir sur les collines de Bukavu, notre père nous a demandé de faire une fois de plus confiance à Dévalco.

Après que papa ait pris la décision de renvoyer une fois de plus Dévalco au front, nos voisins s'étonnaient pas mal. Dévalco ? Se rétorquaient-ils. La nouvelle s'était dissipée si vite, et nous pouvions lire le sourire sur les lèvres des Kivutiens. Nos amis avaient bien compris la leçon : un Dévalco sur le front signifiait relativement un échec prémédité pour leurs troupes.

La tragédie de Ruozi et la disparition de Dévalco

Chère Chelia, nos ancêtres disaient que là où il y a fête, le malheur n'est jamais loin. C'est avec beaucoup de peine que je te rédige ces dernières lignes. Dans la matinée du 10 janvier, nous avions tous nos maillots et nos foulards en main. Nos chars se dirigeaient vers Bukavu, nous approchions la Ruzizi lorsqu'un obus nous a atteints en provenance de l'Ouest. Nombre de nos artilleries ont été détruites, la confusion régnait toujours car nous ne savions pas l'origine de ces attaques. Pendant ce moment, nous ne pensions qu'à une personne au monde : Dévalco.

Nous étions si malheureux d'apprendre que Dévalco était dans le convoi attaqué. Dévalco a disparu aussi tragiquement. Bien des camarades de lutte en doutent encore, personne ne pouvait comprendre ce qui s'était passé ; le jour le plus noir dans l'histoire de notre armée sans doute.

Pour nos hommes, cet attentat à la voiture piégée n'était autre que la destruction en un jour d'une œuvre que nous n'avions cessé de bâtir pendant des millénaires. Sans doute, ces rats ne pouvaient pas se laisser faire aussi facilement, ils ont mis la tête de Dévalco en jeu pour affaiblir le moral de nos troupes. Un monument s'est écroulé...

L'héritage et le souvenir du héros Dévalco

Dévalco, l'histoire se souviendra de lui. Papa a annoncé dernièrement qu'un mausolée allait être érigé en sa mémoire, nous sommes si impatients de le voir. Dévalco a sauvé la vie de milliers de personnes, il a ramené à des milliers d'orphelins leurs parents ; et à la fin du jour, il a perdu sa propre vie pour nous.

Les collines de Ruozi, Bunagana, Chanzu sont restées silencieuses pendant des heures. C'était sans doute l'écroulement d'un grand baobab.

Chère Chelia, je suis retourné à Kinshasa, car la lutte avait perdu son sens avec cette disparition. Je garderai pour le reste de ma vie la solidarité républicaine qui régnait sur le front ; les petites femmes aux nez pointus, aux seins robustes et aux fesses généreuses. Je porte en mémoire la fraîcheur des collines de Chanzu, Bunagana, Ruozi ; mais au-dessus de tout, Dévalco.

Au moment où je te rédige cette note, nos bottes ont repris le chemin vers Bukavu, je t'en relaterai plus dans ma prochaine lettre. L'attentat à la voiture piégée sur Dévalco les a plus que motivés...

Chère Chelia, la nuit est tombée, Kinshasa souffre toujours du manque d'électricité ; je ne suis plus en mesure d'écrire. Je t'écrirai prochainement à la lumière du jour.

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richie ronsard
Richie Lontulungu @richie ronsard
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