
Les Protocoles des Sages de Sion, parfois sous-titré Programme Juif de Conquête du Monde, est un livre paru partiellement en Russie en 1903, puis intégralement en 1905 et 1906. Sa publication grand public se fera en 1920 par le Times — qui reviendra sur son erreur un an plus tard, révélant qu'il s'agit d'un faux.
En résumé, pour ceux qui ne veulent pas lire l'article
Voici l'histoire d'un livre qui était destiné, au départ, à empêcher un Russe d'accéder aux côtés du Tsar Nicolas II. Ce texte raconte comment des Juifs mettraient en place leur pouvoir. Il est à l'origine de la haine raciale, de la Seconde Guerre mondiale, des conflits sans merci au Moyen-Orient et de la remontée de l'antisémitisme au sein des communautés pauvries partout dans le monde.
Je vous conseille vivement de vous intéresser à cette histoire, de lire ce texte attentivement afin d'apprendre et de comprendre pourquoi les Juifs n'ont jamais été acceptés, et comment d'une haine religieuse, on a créé un ennemi international — l'ennemi unique, responsable de tout ce qui va mal sur Terre.

Antisémitisme et origines historiques de la haine anti-juive
La persécution des Juifs ne date pas d'un siècle. Le peuple hébreu s'est installé entre l'Afrique et l'Asie, sur la route qu'ont suivie les différents conquérants dans leur quête d'expansion. Ainsi, des Grecs aux Arabes, tous s'y sont arrêtés pour les asservir. Jusqu'ici, le peuple juif n'était persécuté que pour une histoire de terre.
En revanche, à l'arrivée de Jésus, l'anti-judaïsme devient religieux. En effet, par une mauvaise lecture — ou plutôt une interprétation à des fins malveillantes — de la Bible, le peuple juif devenait un peuple à part, ne reconnaissant pas Jésus comme l'envoyé direct de Dieu. Ils représentaient aussi la « Vieille Alliance » refusant d'admettre la « Nouvelle Alliance ». Ainsi, de la chute de l'Empire romain jusqu'au XIXème siècle, les Juifs furent considérés en Europe et en Asie occidentale comme un peuple refusant la réalité de Dieu.
Durant tout ce temps, en France notamment, on leur interdit l'accès à certains métiers : il leur était interdit de posséder une terre, donc interdit de campagne, et ne pouvaient postuler qu'à des postes interdits aux chrétiens. Ils furent persécutés en Espagne au point de devoir quitter entièrement la péninsule — leurs descendants convertis étant eux aussi très mal vus. En Russie, des pogroms (lynchages massifs de Juifs ou d'autres peuples) sont régulièrement organisés.
Bref, depuis très longtemps, les Juifs ne peuvent vivre tranquillement.
Mais la haine anti-juive va prendre une autre tournure. Avec le développement de la médecine et de la biologie, les antisémites vont lancer une nouvelle propagande visant à démontrer que les Juifs sont biologiquement différents des autres peuples. On vit alors apparaître le terme de racisme, mettant en place un classement racial où celui qui est juif est, par définition, inférieur à un chrétien.
On doit cela en partie au Mouvement des Nationalités en Allemagne, durant lequel Wilhelm Marr, journaliste allemand auteur d'un pamphlet anti-juif en 1879, décrit pourquoi un Juif serait inférieur et invente par la même occasion le mot « antisémite ».

Mathieu Golovinski : le journaliste de l'ombre et auteur du faux
L'auteur des Protocoles s'appelle Mathieu Golovinski. Il est russe (descendant d'un croisé) et se découvre très tôt un goût pour les histoires louches. Après ses études de droit (où il excelle en « catégorie sans scrupule »), il entre en contact avec Vorontsov, un ministre de la cour du Tsar Nicolas II, et travaille avec lui. Cet homme est convaincu que les Juifs conspirent derrière le dos du Tsar. Il fonde alors la Sainte-Fraternité, organisation répandant la terreur en réponse à la terreur et fabriquant de faux journaux révolutionnaires.
Puis, Golovinski est nommé fonctionnaire à Saint-Pétersbourg au sein du Département de presse, un organisme ayant pour but d'influencer les journaux en leur remettant des articles prêts à être publiés. Son chef ? Un antisémite fanatique. C'est ici qu'il apprit les bases de la propagande.
Suite à des rebondissements politiques, le pouvoir change de direction. Golovinski s'exile à Paris (il est totalement bilingue) et retrouve un ancien compagnon, Pierre Ratchkovsky, ancien membre de la Sainte-Fraternité, dirigeant les services de police politique russe en France. Au sein de ce service, Golovinski doit écrire des articles sur la « bonne politique » du Tsar afin d'influencer la presse nationale, et donc la population et le gouvernement.
Mais Ratchkovsky voit d'un mauvais œil l'arrivée de Witte (chef de file des modernisateurs en Russie) aux côtés du Tsar, en se basant toujours sur cette théorie du complot. Afin d'en convaincre le Tsar, il demande à Golovinski de produire une preuve que la modernisation financière et industrielle de la Russie est l'expression d'un plan juif de domination du monde.
C'est ainsi que Golovinski se mit à écrire ce qu'il nomma Les Protocoles des Sages de Sion.

Les Protocoles des Sages de Sion : contenu du pamphlet antisémite
Ou encore Programme Juif de Conquête du Monde, ce pamphlet est écrit entre 1900 et 1901. Le texte décrit un programme de conquête du monde par les Juifs, mis en place au moyen de réunions secrètes, plus ou moins proches des francs-maçons (d'où le terme « judéo-maçonnique » plus tard). Ce livre est présenté comme une succession de comptes-rendus de réunions. Il expose comment des Juifs de haut rang mettraient en place le contrôle du monde et s'accapareraient le pouvoir au sein des différentes puissances mondiales. Le livre explique qu'après la destruction des monarchies et de la civilisation chrétienne, le plan machiavélique des « Sages de Sion » prévoit d'utiliser la violence, la ruse, les guerres, les révolutions, la modernisation industrielle et le capitalisme pour faire tomber l'ordre existant et installer un nouveau pouvoir juif.
Mais le stratagème de Ratchkovsky n'est plus d'actualité : l'homme attendu aux côtés du Tsar n'a pas été nommé. Alors le texte ne servit à rien ? Les écrits restent, à ce qu'il paraît. Une fois encore, c'est vérifié.
Golovinski continue son travail à Paris et envoie un extrait des Protocoles au journal Znamia, journal russe. En 1905, il écrit et publie Le Grand dans le Petit, livre expliquant l'arrivée de l'Antéchrist sur Terre (processus enclenché depuis la Révolution de 1789), avec en annexe les fameux Protocoles. Il offre son livre au Tsar afin qu'il prenne connaissance du « complot ». À ce moment-là, les Protocoles sortent en version complète.
Mais ce livre ne deviendra connu du grand public qu'en 1920, lorsque le Times de Londres dédie un éditorial à ce « singulier petit livre » évoquant, lui aussi, la thèse possible du complot. Un an plus tard, le journal reviendra sur son erreur, mais trop tard : la bombe était lancée.
En 1921, les éditions Grasset (pourtant déjà réputées) publient les Protocoles avec de nombreuses réimpressions jusqu'en 1938.

Pourquoi ce faux a-t-il eu tant d'impact ? Un livre « prophétique »
En effet, de par sa théorie du complot, les Protocoles des Sages de Sion se présentent comme un livre prophétique : la guerre de 14-18, la révolution russe et le chaos allemand confortent les dires du livre, qui donne, à l'époque, les clés du problème auquel est confrontée la société des pays industrialisés. Il y a aussi le « Jeudi noir » de 1929 et, bien sûr, l'arrivée d'un homme allemand haineux qui se servira du livre comme d'une bible pour son programme de conquête du monde et d'extermination des Juifs. D'ailleurs, à son arrivée au pouvoir en 1933, il fit diffuser le livre en défendant la thèse de son authenticité. Le constructeur Henry Ford ira jusqu'à les diffuser dans la presse sur demande.
Pourtant, ce livre n'est qu'une recopie, presque mot à mot pour certains passages, d'un ouvrage de Maurice Joly, Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu, qui se voulait dénoncer un complot bonapartiste.
Malgré différents procès afin de démanteler le mythe, rien n'arrête la théorie des Juifs dominateurs. Et nous voici donc plongés au cœur de la Seconde Guerre mondiale.
Au sortir de la guerre, on aurait pu penser que ce genre de texte ne survivrait pas. Il a d'ailleurs été interdit dans la plupart des pays européens.

La diffusion des Protocoles après 1945 et au Moyen-Orient
Avec la création de l'État d'Israël, le livre renaît. Une première édition apparaît au Caire en 1951, suivie d'autres un peu partout, dans toutes les langues et dans la plupart des pays musulmans.
« Selon cette réutilisation, si les fiers et valeureux Arabes ont pu être vaincus par les Juifs lâches et fourbes, c'est en raison d'un complot international de forces occultes organisées par les sionistes », explique Pierre-André Taguieff (CNRS, spécialiste de la question des Protocoles). Le texte est repris notamment par le Hamas.
Le livre a été réédité depuis peu aux États-Unis, où ses ventes sont en constante progression, notamment via les mouvements antisémites qui se développent un peu partout, avec pour base les nombreux ghettos — les gens trouvant ainsi, au sein de ce livre, les responsables de leur condition de vie. De même, il est diffusé dans les pays d'Amérique latine et un peu partout dans le reste du monde (sauf en Europe, et heureusement !).

Pourquoi ce faux antisémite perdure-t-il encore aujourd'hui ?
À cette question, il y a peu de réponses. Le problème est que ce livre peut s'adapter car il est très peu précis, flou, indéterminé sur les sujets qu'il aborde, et peut donc être relié à toutes les situations que l'on connaît. C'est de là que tient son succès.
Si vous vous rappelez ce que j'ai écrit au début, les Juifs ont toujours été mal perçus et très souvent martyrisés. Avec ce livre, on entre dans un « mythe politique moderne » où l'on peut toujours désigner le même coupable en cas de guerre ou de misère : l'ennemi unique du monde, celui qui n'aurait jamais pu s'intégrer aux autres peuples (parce qu'on le chassait, mais tout le monde se fiche des détails quand on cherche un coupable).
Aujourd'hui encore perdure la haine contre le peuple juif, relayée par les médias.

Épilogue : le destin de Mathieu Golovinski
Pour Golovinski, l'écriture des Protocoles des Sages de Sion ne fut qu'une toute petite partie de sa vie. En effet, il retourne en Russie dans les années 1910 et se fait désormais passer pour un docteur. Il travaille avec le Ministre de la Justice puis le Ministre de l'Intérieur.
À la Révolution russe de 1917, Golovinski change de bord et devient député de Saint-Pétersbourg. Le Dr Golovinski est célébré par les révolutionnaires et sa carrière devient alors fulgurante : il devient un membre important en ce qui concerne la santé et la jeunesse. Il conseille Trotski sur l'embrigadement des jeunes au sein de l'armée et fonde en 1918 l'Institut de la Culture Physique (d'où sortiront de nombreux champions).
Notable, il meurt en 1920 (à 55 ans), au moment de l'expansion des Protocoles, et ne verra donc jamais les conséquences de son ouvrage.
Qui aurait pu croire qu'un pamphlet sur des réunions secrètes juives, ayant pour unique but initial d'empêcher l'arrivée d'un homme aux côtés du Tsar de Russie uniquement parce qu'il prônait l'industrialisation du pays, mènerait, par effet boule de neige, à une guerre mondiale où les pires atrocités font encore cauchemarer nos vétérans ?
Bibliographie
- Wikipédia
- PHDN - Les origines des Protocoles