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Les Excédences et les Excellences du Congo

En RDC, deux élites rivales façonnent le pays : les Excellences et les Excédences. Cette dualité bloque le développement.

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Tout celui qui parle latin n’est pas un romain, disait Titus. En RDC, ce vaste pays d’Afrique centrale, deux types d’élites se disputent la première place dans l’administration du pays : les Excellences et les Excédences. Face à cette dualité, le pays se retrouve à la recherche perpétuelle de l’équilibre et du bon sens.

Les Excellences sont des personnes pétries de talents, d’aptitudes, de sens de la République et de sens du devoir. Les Excédences, dérivant du mot excédent, sont ces ajouts d’hommes, ces substituts, ces fabriques sociales et politiques. Ce sont des personnes qui ont atterri brusquement à des postes de responsabilité sans assumer leur propre choix. Des gens qui, maintes fois, bénéficient de placements politiques et sociaux sans posséder la moindre formation ni la moindre idée des charges qu’ils assumeront bientôt.

Beaucoup d’analystes s’interrogent : pourquoi, dans ce pays de plus de quatre-vingts millions d’habitants, y a-t-il toujours un manque d’hommes aptes à tracer de beaux plans ? Le phénomène Excellence contre Excédence témoigne de tout. La bataille entre ces deux variantes de l’élitisme en RDC est parfois rude. Si les Excellences ont pour arme les réformes structurelles, les Excédences ont pour dernier credo le conformisme. La société congolaise s’en va vite avec ses contradictions sociales et politiques.

Les réformes, même graduelles, n’existent plus. Il est évident que l’on ne peut s’attendre à grand-chose lorsque ces deux types d’élites doivent ensemble valider les mêmes matières dans un Conseil de gouvernement ou dans un Conseil d’administration. Le choc d’idées est inévitable, et les Excédences, toujours plus nombreuses, l’emporteront haut la main. Le vice et la vertu sont deux produits comme le sucre et le vitriol.

La montée en bloc des Excédences a été plus facile dans un pays sans idéologie politique et où la personne qui quitte la première la ligne de course est dorénavant le vainqueur. Cette anomalie et ce dysfonctionnement sociétal très inquiétants se sont propagés à tous les niveaux de la société. En politique surtout, seules quelques Excellences parviennent à gagner des positions. Ce sont les Excédences qui remportent la course au fur et à mesure. Pistolés par des faiseurs de rois, les Excédences n’obtiennent leurs postes sans aucun effort. Une fois à différents postes de responsabilité, ils obstruent tous les mécanismes qui tendent à inviter toutes les intelligences à rejoindre un processus de sélection ouvert. Ils n’aiment pas la compétition. Une raison suffisante pour réduire la vie à des mécanismes de sélection restreints et restrictifs.

La démocratie, cet exercice qui consiste à confronter les masses et à les faire adhérer à un projet quelconque, n’est pas l’art des Excédences. La méritocratie, cette culture qui veut que l’on gagne une bataille ouverte face à d’autres intelligences procurant de suite le vivre-ensemble, la cohabitation pacifique et l’acceptation sociale, n’est pas l’apanage des Excédences. La devise est devenue : « Ôtes-toi, je m’assois » plutôt que « Ôtes-toi, on avance ».

Si les Excellences ont la certitude de revenir après chaque processus de sélection publique grâce à leurs intellects et à leur capacité d’adaptation aux circonstances nouvelles, les Excédences n’ont pas de certitude de revenir une fois sortis par la grande porte. Ainsi, un excédent conservera son poste aussi longtemps que le parrain aura foi en lui. Poussés par le doute et par le vent, les Excédences ont réduit l’accès aux fonctions de responsabilité à des cercles amicaux et familiaux. Le pays désormais fonctionne à l’aide de réseaux influents. On ne parvient jamais à rien si l’on n’appartient pas à l’un de ces réseaux, et il faut encore jouir d’une grande considération à l’intérieur du réseau pour bénéficier d’une faveur quelconque.

La conséquence directe de cette prise de main sur ce pays-continent est le conformisme. Le conformisme a élu domicile en politique comme dans l’administration publique. Le conformisme dans la gestion est justifié par le fait que les Excédences ne sont pour la plupart pas aptes à assumer le portefeuille soumis à leur gestion. C’est une raison. L’autre chose, c’est que bon nombre des Excédences ne sont que des figurants, des simples paravents au service des undercover boss (des chefs sous-couverts) qui décident de tout dans l’ombre.

Au Congo, il suffit parfois de discuter avec des gens à différents degrés de l’administration pour vous rendre compte que la solution à votre problème est toujours ailleurs. De l’échelle inférieure jusqu’au sommet d’une administration, vous verrez tout le monde se plaindre des mêmes choses. Là, il y a un seul cas : vous êtes perdu en pleine transition. Une telle réalité indique que le changement ne viendra pas d’une Excédence. En vérité, cette dualité élitiste unique au monde bloque l’essor de tous les secteurs vitaux du pays.

Comment imagine-t-on qu’un agriculteur soit chargé de la gestion des Finances ? Un médecin à l’Économie nationale ? Un D4 qui devient Directeur général dans une entreprise publique ? Facilement, vous retrouvez un type qui a été seul chargé de l’Économie nationale, puis de la Fonction publique, ensuite du Travail, puis des Mines, ensuite de l’Urbanisme et de l’Habitat. Mais ce type a-t-il vraiment des talents pour tous ces postes ? Le Congo a-t-il inventé son propre type d’élites à tout faire, comparable à des pièces de rechange ou à des clefs passe-partout ? Comment oser alors imaginer le développement lorsqu’à chaque marche de la gestion publique se trouvent des personnes autres que celles dudit domaine ?

Très souvent, les Excédences sont propulsés à des postes de responsabilité en gage de leur loyauté à un undercover boss, grâce à leur appartenance à une catégorie de privilégiés, ou encore pour leur soumission aveugle aux ordres des dispatchers. Cette forme atypique d’élitisme est renforcée par le fameux système des quotas, un véritable cancer qui pollue la société congolaise. Sans qualification ni distinction, on parvient quand même à décrocher des postes de commandement importants. Il suffit d’appartendre à un parti politique disposant d’un quota, d’être proche d’un individu, ou d’appartenir à un bloc qui en dispose. Triste réalité locale.

Les Excellences, ces gens qui peuvent être de réels réformateurs du système, sont toujours tenus hors du système pour la grande majorité. Machiavel savait dire que le réformateur a pour ennemi ceux qui profitent encore de l’ancien ordre des choses.

Avec un rythme de vie qui tend à faciliter les uns de par leurs noms, leurs accents et leurs appartenances, l’administration publique congolaise est comparable à un chariot transportant des cadavres. Lors des obsèques et des sacrifices funéraires, la coutume chinoise voulait que le défunt auquel était offert le sacrifice fût représenté par un garçonnet de la famille : on l’asseyait à la place du cadavre et il recevait les honneurs destinés au disparu. L’interprétation en déduit qu’un « enfant-cadavre » est assis sur le chariot, c’est-à-dire que l’autorité n’émane plus de celui qui était appelé à l’exercer, mais que d’autres se la sont arrogée. Cette pratique de la Chine antique explique le dérèglement sociétal qui s’observe en RDC.

En 2012, à un certain moment, le Chef de l’État congolais s’était plaint de manquer autour de lui « 15 collaborateurs pour transformer le pays ». Cette seule affirmation du Président congolais indique combien la prise d’assaut des Excédences sur le pays est inquiétante et constitue un véritable fléau.

Lorsqu’on l’étudie attentivement, on s’aperçoit que la société congolaise du moment présent est une accumulation d’erreurs saillantes. C’est seulement lorsqu’une nation est capable de regarder tous ses citoyens sans préférence ni favoritisme pour un individu ou bloc d’individus que se dégage de la vie sociale une compréhension commune des enjeux et des mécanismes grâce auxquels on saura discerner les meilleurs profils pour mener à bien l’action publique.

Au Congo, une grande partie de la masse active apte à assumer des responsabilités est toujours tenue hors du ring. Le principe est simple : une Excédence ne se fera entourer que des Excédences par peur de se faire ravir ce qu’elle a de plus précieux. Dans l’administration publique et même privée, les offres d’emplois sont toutes véhiculées de bouche à oreille et dans des circuits fermés. Difficile d’avoir accès et de savoir ce qui se passe vraiment. Même lorsqu’une offre paraît en public, son aboutissement est déjà connu. Toujours, ce sont des gens très innocents qui vont dépenser les quelques centaines de francs congolais qu’ils ont difficilement acquis pour se rendre à des concours absurdes où l’issue est décidée d’avance. Les contradictions sociales s’exacerbent et personne n’est capable de les stopper.

Depuis 2015, le Congo est entré dans une sonde prolongée. Sa respiration coupée en attendant d’avoir des élections historiques qui, à une certaine mesure, devraient aider à corriger ce qu’on peut qualifier de délit de société et stopper la paralysie sociale causée par la montée trop rapide des Excédences. La très populaire Commission électorale nationale indépendante (CENI) du pays, qui s’est fixée le cap d’aider à réparer ces anomalies sociétales, est bousculée par des contradictions subjectives alimentées par des Excédences qui voient dans ce mécanisme un véritable cauchemar.

À quoi cette nation résumera-t-elle sa bande d’Excellences et ses Excédences ?

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richie ronsard
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