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Monde

Les Enfants volés de nos DOM

Entre 1963 et 1980, près de 1 500 enfants réunionnais ont été arrachés à leurs familles pour repeupler les campagnes françaises. Une page d'histoire méconnue.

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Ce que l'on ne vous apprend pas à l'école

Jacques Chirac, alors Président de la République, déclarait : « Dans la République, il n'y a pas d'histoire officielle. Ce n'est pas à la loi d'écrire l'Histoire. L'écriture de l'histoire, c'est l'affaire des historiens. »

Connaissez-vous cette histoire, que l'on ne trouve jamais dans nos livres d'école, celle des enfants volés de nos départements d'outre-mer ? Cela s'est déroulé entre 1963 et 1980.

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Michel Debré : un personnage controversé

Acteur de la Résistance française lors de l'Occupation nazie, Michel Debré est nommé sénateur d'Indre-et-Loire puis devient Garde des Sceaux en 1958. Il participe à la rédaction de notre actuelle Constitution et inaugure le poste de Premier ministre de 1959 à 1963.

En 1963, il perd sa place de Premier ministre (remplacé par Pompidou), essaie de se faire élire sans succès en tant que député de l'Indre-et-Loire, puis postule à la place de député de La Réunion. Ce choix fait suite à l'indépendance de l'Algérie et aux problèmes qui en ont découlé. Il ne veut pas que les DOM deviennent indépendants, d'un point de vue stratégique d'une part (la France reste présente dans les quatre coins du monde) et d'un point de vue économique (la décolonisation a entraîné de gros problèmes politiques et économiques aux pays concernés).

Afin de calmer l'ardeur de la population souhaitant l'indépendance, il met en place une politique de gestion démographique d'urgence : surpopulation, délits, manque d'infrastructures sociales. Il crée rapidement de nombreuses cantines scolaires (où il fait distribuer gratuitement du lait en poudre aux enfants — le « lait de Debré ») et inaugure un second lycée à sa demande au sud de l'île.

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Le BUMIDOM et la Réunion : une politique migratoire

L'État français est confronté à un problème de taille : l'exode rural massif. Michel Debré, alors encore Premier ministre, se met à réfléchir : « la société a pour objet de contribuer à la solution des problèmes démographiques intéressant les départements d'outre-mer. » Il crée ainsi le BUMIDOM (Bureau pour le développement des migrations intéressant les DOM) en 1963. Il concerne principalement La Réunion, la Guadeloupe et la Martinique.

Le BUMIDOM fonctionne par application de différentes lois mises en place spécialement pour l'occasion. Son but : faire venir de la main-d'œuvre des DOM en France, où l'essor économique bat son plein, en bateau dans un premier temps, puis en avion à partir de 1966. Au départ, l'action du BUMIDOM est donc surtout basée sur le travail.

Mais au début des années 70, les principes de regroupement familial se mettent en place : faire déplacer les familles habitant toujours dans les DOM afin qu'elles se retrouvent. Ainsi, les travailleurs quittent les foyers pour s'installer dans des appartements en banlieue.

Néanmoins, un problème se pose toujours : les départements ruraux se dépeuplent à grande vitesse. Une solution est alors apportée par Debré : aider les familles pauvres des DOM à assurer une formation à leurs enfants et contribuer au repeuplement de la Corrèze, du Gers, de la Lozère...

Seulement, on ne peut pas enlever des enfants à des familles dans le but de repeupler des départements. Comment faire alors ? Prendre les enfants remplissant les foyers de la DDASS (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales) des DOM.

Ainsi, ces enfants étaient envoyés en France pour le repeuplement. Mais, rapidement à court d'enfants, l'État décida, de manière discrète, de remplir ces foyers. Le personnel de la DDASS se voit donc confier une mission : chercher des enfants vivant dans des conditions déplorables et les mettre en foyer. Puis, faisant miroiter de grandes études pour leur enfant, les inspecteurs de la DDASS demandaient aux parents une autorisation pour envoyer leur enfant en métropole.

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Déportation et travail forcé : le calvaire des enfants

Inauguré en 1965, le pont aérien entre les DOM et la France est présenté comme une bénédiction pour ces enfants qui rêvent de luxe, de grandes écoles et d'intégration sociale. Déportés en France, les enfants sont confrontés à un premier choc : partant des DOM en plein été, ils se retrouvent dans un hiver glacial (ils passent de +35 °C à −10 °C).

La plupart des enfants sont emmenés dans un tout nouveau foyer de la DDASS situé à Guéret (Creuse). Après un très court séjour au sein du foyer, les enfants sont dispersés, non à l'école, mais dans de micro-exploitations agricoles situées sur le plateau de Millevaches. Les agriculteurs touchaient alors des subventions pour l'adoption de ces pseudo-orphelins.

Témoignages d'enfants concernés :

« Ça m'a fusillé, raconte Jean-Pierre. Je dormais dans les granges, sur la paille. Je cassais la glace dans l'abreuvoir pour me débarbouiller. Quand je coupais les choux ou les ronces, mes doigts étaient raides. Une fois, on m'a emmené à l'hôpital, les mains et les pieds gelés. Chez le quatrième agriculteur où on m'a placé, je pouvais enfin me réchauffer les mains sur une ampoule électrique. »

Et José : « Pas de chaussettes dans mes sabots pour marcher dans la neige. Une simple chemise et des culottes courtes. »

« Des nègres, ils n'en avaient jamais vu en vrai, dit Jean-Jacques. Les gosses du coin venaient nous toucher la peau pour voir si ça déteignait. »

« Jamais de baignoire, jamais de serviette pour moi, des fois que ça tacherait. »

Confrontés à une population rustre, les enfants se retrouvent déboussolés. Certains passeront des séjours dans des hôpitaux psychiatriques.

Mais le foyer de Guéret couvait une révolution. Pour apaiser la tension, on mit à sa tête un Réunionnais, Alix Hoair. « Le premier jour, raconte-t-il, je vois arriver un paysan qui me dit : "Je veux un petit Noir. Ça bosse, ça prend un repas par jour, ça couche dans la paille et ça se chausse de sabots." » Il écrit alors à Michel Debré pour lui expliquer la réelle situation. Pas de réponse. Il décide alors d'organiser un rendez-vous réunionnais avec musique et mets créoles. Dans la journée, les enfants fuguent de leur ferme et se rendent au foyer de Guéret. Au bout de deux ans, Alix Hoair sera limogé.

Les enfants ne rentreront pas dans leur pays avant une bonne vingtaine d'années. Ils durent grandir dans ce paysage rural, très loin de leur enfance et de leur famille.

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Bilan et quête de justice

Michel Debré régnera comme député sur La Réunion de 1963 à 1980. Il accumulera, pendant son long mandat, différents ministères, puis tentera sa chance aux élections présidentielles de 1981 (1,66 % des voix). Il entrera à l'Académie française en 1989 et décédera le 2 août 1996.

En tout, le BUMIDOM est responsable de la déportation de près de 1 500 enfants entre 1963 et 1980.

Sur l'île de La Réunion, un procès a été engagé contre l'État et ses représentants pour ces déportations et tous les actes de violation sur la personne qui ont été commis. Le procès est en attente.

En métropole, une association des Réunionnais de la Creuse souhaite aussi intenter un procès contre l'État pour « violation des lois sur la famille et la protection de l'enfance, violation des conventions internationales, non-respect des droits de l'enfant ». Neuf dossiers ont été déposés au tribunal de Limoges l'an passé. Les différentes parties concernées se rejettent déjà la faute.

« Dans la République, il n'y a pas d'histoire officielle. Ce n'est pas à la loi d'écrire l'Histoire. L'écriture de l'histoire, c'est l'affaire des historiens. » — Jacques Chirac, Président de la République, Élysée, 9 décembre 2005.

Pour aller plus loin

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter ces différentes sources sur lesquelles je me suis basé pour écrire cet article :
- Wikipédia
- L'Humanité
- Témoignages.re
- Écoles différentes
- Élysée.fr
- APHG Réunion

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festisat
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