
En 1878, quand l'invention de Bell et Watson est présentée lors de l'Exposition universelle, les Parisiens affichent un véritable scepticisme. Est-il réellement possible de parler à distance avec un interlocuteur sans le voir ? Cette invention est-elle juste un gadget ou une innovation géniale capable de rapprocher les humains ? À l'époque, seules les revues scientifiques prêtent une véritable attention à l'appareil. Pourtant, très vite, l'utilité de cette merveilleuse invention, qui évite de se déplacer et même, comme le souligne le journal Le Monde illustré, « d'éviter la contagion », ne fait plus de doute.
Il faut dire que l'un de ses inventeurs, Alexandre Graham Bell, s'est donné beaucoup de mal pour convaincre le Vieux Monde. Ainsi, à l'occasion de son mariage avec Mabel en août 1877, il se rend en voyage de noces en Angleterre accompagné de sa jeune épouse, mais aussi d'une paire de téléphones. Il organise des conversations avec des scaphandriers en plongée, prononce des discours devant des sociétés savantes anglaises et est même reçu par la reine Victoria, qu'il convainc de l'utilité de son invention en lui faisant écouter un concert d'orgue donné à Londres alors que Sa Gracieuse Majesté se trouve dans sa résidence d'Osborne House.

Pourquoi Marcel Proust restait sceptique face au téléphone
Après l'Angleterre, l'Allemagne à son tour est conquise par l'invention et une première ligne permanente est installée à Berlin. Puis, vient le tour de Paris. Moins de quatre ans après avoir franchi l'Atlantique puis la Manche, Paris est, en 1881, la première ville d'Europe à se doter d'un véritable réseau urbain qui compte déjà 1 602 abonnés. L'abonnement coûte, avant 1900, deux cents francs par semestre. C'est dire que tout le monde ne peut pas se permettre d'avoir le téléphone chez soi. À l'image du prince Murat, qui s'est fait installer le téléphone dans son hôtel particulier du square de Messine dès 1892. Une Compagnie générale des téléphones privés pour l'installation des appareils est créée.
C'est ordinairement dans le couloir que l'on fait poser un cornet mural au-dessus d'une tablette en bois. Les numéros de téléphone n'existant pas encore, il faut tourner une manivelle qui prévient le poste central, et demander son correspondant à la préposée en épelant soigneusement les noms. Les communications avec la province sont particulièrement éprouvantes, en raison de la longueur des attentes.
Dans les bonnes familles, les jeunes filles ne répondent jamais au téléphone : c'est totalement inconvenant. Non plus que les enfants, qui ignorent encore longtemps les bavardages entre petits amis. C'est ordinairement un domestique qui décroche le combiné. Le téléphone ne fait cependant pas disparaître les anciens usages de courtoisie. Dans la bonne société, on ne téléphone pas pour inviter, ou pour remercier d'un séjour au château (on écrit toujours les fameuses lettres de château !). Téléphoner dans ces circonstances est la dernière impolitesse. On continue à envoyer un domestique pour déposer les messages à domicile.
Le téléphone ne récolte d'ailleurs pas tous les suffrages, comme en témoignent ces réflexions de Marcel Proust dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs : « Il y a la belle-sœur d'une de mes amies qui a le téléphone posé chez elle. Elle peut faire une commande à un fournisseur sans sortir de son appartement. J'avoue que j'ai platement intrigué pour avoir la permission de venir un jour parler devant l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile. Le premier amusement passé, cela doit être un vrai casse-tête... »
Le Théâtrophone : l'ancêtre de la radio qui a conquis Paris
Dès les premiers âges du téléphone, une invention dérivée fait fureur : le Théâtrophone. Il séduit tous ceux qui, à cette époque, ne souhaitent pas sortir le soir, ce qui nécessite de s'« habiller », faire atteler ou retenir un fiacre. Grâce à lui, les représentations de l'Opéra ou de l'Opéra-Comique — Faust, Manon, Lakmé — entrent chez les usagers abonnés à ces spectacles retransmis en direct. Si les mélomanes y trouvent leur compte, il n'en est pas de même pour les dames de la Poste, obligées d'assurer l'audition pendant deux ou trois heures, et de subir les longs entractes nécessités par les changements de décor.
Un jour de 1930, le Théâtrophone disparaît, remplacé par une toute nouvelle invention : la radio. Même si les appareils, fort volumineux, fonctionnent avec des accus qu'il faut faire recharger. Quant au téléphone, plus aucun doute sur son devenir. Il continue de grandir en importance, et de diminuer en volume, si bien que de nos jours, on peut le mettre facilement dans sa poche !