
Histoire de la Jamaïque : origines coloniales et résistance
La Jamaïque fut colonisée par l'Espagne au début du XVIe siècle, puis, après le déclin rapide de la population indigène, des esclaves d'origine africaine furent massivement importés.
En 1655, les Britanniques dépossédèrent les Espagnols de la Jamaïque qui y laissèrent leurs esclaves. Ceux-ci furent appelés « Maroons ». Le terme prit la signification de « fier et sauvage » au fil du temps. Ainsi, les Maroons se dressèrent contre la domination britannique et menèrent une lutte acharnée.
Rébellions maroon et abolition de l'esclavage
La lutte des Maroons ne doit pas être assimilée à une simple révolte d'esclaves. Sa durée dénote une volonté profonde de ne pas se plier à l'esclavage, liée à une forte cohésion ethnique et rebelle. Les leaders venaient en effet d'une même tribu ghanéenne et le mouvement tenait donc à affirmer son identité africaine et son indépendance.
Des formes de rébellion apparaissent et caractérisent la volonté de revendiquer une plus grande liberté, à l'image de la « Sam Sharpe Rebellion » en 1831. Cette révolte menée par l'esclave Samuel Sharpe s'inscrit dans un contexte critique pour la population noire. En effet, celle-ci commençait à prendre conscience de sa situation socio-économique : les esclaves haïtiens étaient libres depuis 1815. Sam Sharpe était parmi les plus instruits et possédait une puissante influence charismatique. C'est en 1831 qu'il décide de prendre le commandement d'une grande rébellion qui devait conduire à l'abolition de l'esclavage. La rébellion débuta à la fin du mois de décembre à Montego Bay, une baie située au nord-ouest de la Jamaïque. Elle s'étendit rapidement à tout l'ouest du territoire et poussa les colons à la fuite.
Au début de 1832, la loi martiale fut déclarée et des renforts de troupe envoyés. La révolte fut alors écrasée en quelques mois et Sam Sharpe exécuté à la fin du mois de mai. Ce combat conduisit tout de même à l'abolition de l'esclavage en 1834.
Morant Bay Rebellion : la tradition de résistance jamaïcaine
Mais en 1865, un nouveau vent de révolte souffle sur la Jamaïque : c'est la « Morant Bay Rebellion ». Cette rébellion se caractérise par des causes directement liées à la révolte des Maroons dont la majorité étaient devenus planteurs après la fin de leur rébellion. Elle trouve d'autres fondements dans la situation des anciens esclaves, eux aussi en grande partie devenus agriculteurs. Or les inégalités subsistaient bien qu'ils fussent apparemment libres : mauvaise répartition des revenus, racisme envers les planteurs noirs.
La rébellion prend forme et, à l'automne 1865, elle explose à Morant Bay, au sud-ouest de l'île sous la direction de Paul Bogle. Mais le scénario de la Sam Sharpe Rebellion se répète : plusieurs centaines de paysans occupent des terres mais la révolte est rapidement matée et Paul Bogle pendu. C'est à travers des révoltes comme celles de Sam Sharpe ou de Morant Bay que s'est forgée la tradition de résistance à l'autorité du peuple jamaïcain que l'on retrouve dans le rastafarisme.
Origines religieuses du rastafarisme : du Great Revival à l'Éthiopie
La religion venue des États-Unis à travers des églises baptistes qui se sont implantées autour du milieu du XIXe siècle, ainsi le « Great Revival » a rapidement intériorisé les formes de religions d'origine africaine et est ainsi devenu un culte syncrétique (fusion de plusieurs doctrines) mélangeant christianisme et diverses autres pratiques. Les passages de la Bible sur l'Afrique et l'Éthiopie sont nombreux et peu à peu, à la lecture des textes sacrés, les regards se tournent naturellement vers l'Éthiopie : le rastafarisme est naissant.
Le déclencheur de l'élévation de l'Éthiopie en « Terre promise » est l'homme politique d'origine jamaïcaine Marcus Garvey qui, dans un discours prononcé en 1916 avant son départ pour les États-Unis, prophétise l'accession au trône d'Haïlé Sélassié Ier en évoquant le psaume 68 :
« Des grands viennent d'Égypte et d'Éthiopie les mains tendues vers Dieu. Royaumes de la terre, chantez ô Dieu, Célébrez le Seigneur ! — Pause. Chantez à celui qui s'avance dans les cieux, les cieux éternels ! Voici, il fait entendre sa voix, sa voix puissante. Rendez gloire à Dieu ! Sa majesté est sur Israël, et sa force dans les cieux. De ton sanctuaire, ô Dieu ! tu es redoutable. Le Dieu d'Israël donne à son peuple la force et la puissance. Béni soit Dieu ! »
Haïlé Sélassié : le roi des rois et les croyances rastafari
Haïlé Sélassié, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, descendant du Roi David et donc de Dieu est ainsi annoncé en 1916 par Marcus Garvey. Haïlé Sélassié est proclamé négus en octobre 1928. Un autre fragment du discours de Garvey en 1916 le laisse aussi entrevoir : « Cherchez en Afrique le couronnement d'un roi noir, il pourrait être le Rédempteur. »
Le rastafarisme est avant tout une religion qui se caractérise par ses nombreux emprunts au christianisme auxquels sont ajoutés une mise en valeur de l'Afrique et particulièrement de l'Éthiopie considérée comme la terre promise et donc lieu de rapatriement de tous les rastafaris. C'est un culte messianique dont le centre est l'Empereur d'Éthiopie Haïlé Sélassié : la dernière réincarnation de Dieu sur Terre. Le prophète principal est Marcus Garvey, dont le second prénom Mosiah fait référence à Moïse, le prophète libérateur des Hébreux.
Marcus Garvey et l'Universal Negro Improvement Association
Dans les années 1930, le rastafarisme était encore peu connu mais le rôle de Marcus Garvey dans l'émancipation des Noirs d'Amérique a été majeur. L'Universal Negro Improvement Association (UNIA) est une organisation créée en 1914 en Jamaïque par Marcus Garvey et dont la devise était : « Un Dieu ! Un but ! Une destinée ! ». Ce mouvement s'est considérablement développé aux États-Unis après l'émigration de Garvey en 1916. En effet, en 1919, l'UNIA ne comptait pas moins de 30 branches dans différentes villes des États-Unis. Garvey affirmait avoir plus de 200 000 membres.
Il fonda également un organe de presse nommé The Negro World, dans lequel il déclara : « L'Afrique doit être vénérée et nous devons tous sacrifier, notre humanité, notre richesse et notre sang à sa cause sacrée. » En valorisant la « négritude », Garvey a contribué à l'affirmation des Noirs dans toute l'Amérique, au même titre que Martin Luther King. Les conférences de l'UNIA de 1919 à 1922 connurent un grand succès populaire. Elles débouchèrent sur la création de firmes industrielles tenues exclusivement par des Noirs et d'une compagnie de construction navale et de navigation réservées elles aussi aux Noirs.
L'héritage de Marcus Garvey dans le mouvement rastafari
À son retour en Jamaïque en 1927, il fut accueilli en véritable libérateur et tint une conférence de l'UNIA pour la première fois en Jamaïque en 1929. Son impact fut double : tout d'abord, son importance fit prendre conscience aux rastafaris de l'étendue de la lutte des Noirs en Amérique pour s'affirmer et revendiquer des droits et plus de liberté ; ainsi, une autre solution que celle du rapatriement en Éthiopie apparaissait, même si cette idée n'allait vraiment se développer qu'au long des années 1950. La seconde conséquence de cette conférence fut de faire connaître Marcus Garvey à un grand nombre de Jamaïcains et donc de contribuer à l'élaboration et à l'intégration de ses idées dans le rastafarisme.
Ses thèses principales se définissent selon deux orientations : la première, voir en l'Afrique la patrie de tous les Noirs immigrés. Loin d'être un défenseur du rapatriement, Marcus Garvey a cherché à renouer des liens avec l'Afrique et à mettre l'accent sur la richesse de la civilisation africaine.
La seconde orientation principale des thèses de Marcus Garvey est la religion. Dans ce domaine aussi, il tient à rattacher le plus possible la Bible à l'Afrique, dans le but d'enlever aux Blancs le monopole de l'enseignement religieux et pour donner à ses auditeurs le sentiment d'appartenir à un peuple élu et donc au-dessus de la domination des Blancs. Marcus Garvey avait prophétisé le couronnement d'Haïlé Sélassié, il devint ainsi le prophète de tous les rastafaris.
Des thèses de Garvey sont intégrées à l'idéologie rastafari comme de saints commandements, tels l'affirmation des Noirs par la revendication, la vénération de l'Éthiopie. Le mode de vie rastafari se veut respectueux des principes définis par la Bible.
Symboles rastafari : dreadlocks, ganja et spiritualité
L'apparence extérieure des rastas le prouve. La majorité porte des nattes et une barbe. Dans la Bible, il est dit (Lévitique 21:5) : « [...] les prêtres ne doivent pas se faire de tonsure, ni se raser la barbe sur les côtés, ni se faire des entailles sur le corps. » Mais si certains rastafaris arborent des nattes (appelées dreadlocks) impressionnantes, il n'est pas rare de voir des rastafaris rasés. En outre, la Bible précise que cette coutume n'est obligatoire qu'en cas de deuil. Une autre justification de ces nattes est la volonté d'imiter les guerriers éthiopiens des siècles passés qui se caractérisaient par leur coiffure imposante du fait de leurs nattes tressées comme pour symboliser un casque.
La sacralisation de l'herbe est un point important de l'idéologie rastafari. La ganja n'est utilisée que dans la pratique religieuse. On en trouve une justification biblique dans la Genèse 3:18 : « You shall eat the herb of the field », mais aussi dans les Psaumes 104:14 : « C'est toi qui fait pousser l'herbe pour le bétail, et les plantes que les hommes cultivent. » Ou encore les Psaumes 18:9 : « Une fumée montait de ses narines » et l'Apocalypse 22:2 : « Ses feuilles [de l'arbre de la vie] servent à la guérison des nations. »
La visite d'Haïlé Sélassié en 1966 : un tournant historique
La visite d'Haïlé Sélassié en 1966 est décisive dans le changement de cap de l'idéologie rastafari. En effet, les principes du rapatriement et du rejet de la Babylone jamaïcaine y restaient ancrés. Bien qu'elles ne fussent plus au premier plan dans les années 1960, des tentatives de rapatriement avaient été tentées jusqu'à la fin des années 1950. La visite de l'empereur d'Éthiopie en avril 1966 se solda par une dernière tentative de rapatriement. Mais ce n'était plus qu'un combat d'arrière-garde.
Haïlé Sélassié, dans un discours devant plus de 10 000 adeptes, proposa aux rastafaris : « la libération avant le rapatriement ». Cela signifie que les rastafaris doivent libérer Babylone (le monde de l'oppression) avant de pouvoir espérer un repos mérité en Éthiopie. L'assimilation de la Jamaïque à Babylone reste présente dans le rastafarisme même dans les années 1960 et 1970, mais sous une autre forme. Ce n'est plus le pays tout entier qui est rejeté comme un lieu étranger ; ce qui est dorénavant stigmatisé est la société.
Le rastafarisme aujourd'hui : un mouvement universel
De nos jours, le rapatriement en Éthiopie n'est plus une priorité, seul le combat pour la liberté prime. Le rastafarisme s'est répandu sur la planète entière et touche désormais toutes les couches de la population, même s'il y a aujourd'hui beaucoup plus de sympathisants que de pratiquants.