
Ce fut lors de la guerre de Corée que, pour la première fois, on a songé à utiliser à nouveau des armes nucléaires. Le 13 juillet 1950, le secrétaire d'État américain, Dean Acheson, déclarait : « Reste le point de savoir si celui qui ferait usage d'armes atomiques se rendrait coupable d'un crime contre l'humanité et devrait être flétri comme un criminel de guerre. Il est évident que cela équivaut à esquiver la vraie question. Le vrai crime contre l'humanité, c'est l'agression. » Le 30 novembre 1950, le président Truman indiquait que les États-Unis envisageaient d'utiliser dans cette guerre toutes les armes qu'ils possédaient, n'excluant donc pas l'utilisation d'armes nucléaires.
Il ne s'agissait pas de bombarder des villes chinoises comme ils l'avaient fait à Hiroshima ou à Nagasaki. L'immensité du territoire chinois, l'importance de la population et la dispersion des villes interdisaient de remporter une victoire décisive avec seulement quelques bombardements. Or, à l'époque, les Américains ne possédaient pas plus de 300 armes nucléaires et ne voulaient pas entamer ce stock afin de ne pas démunir la protection de l'Europe, qui restait la priorité stratégique. D'ailleurs, l'adversaire principal des États-Unis n'était pas la Chine mais l'Union soviétique.
Les Britanniques par la suite, notamment Churchill et le Premier ministre Attlee, dissuadèrent Truman d'utiliser l'arme nucléaire dans ce conflit. Le général MacArthur, commandant en chef des forces américaines dans le Pacifique, avait en fait une conception purement militaire des armes nucléaires. Pour lui, il s'agissait de remporter la guerre et toutes les armes mises à sa disposition pouvaient lui être utiles. Il pensait utiliser les armes nucléaires de façon complémentaire aux armes conventionnelles. Il aurait suffi, selon lui, de procéder à quelques bombardements sur des bases militaires chinoises, voire sur quelques cités industrielles.
Truman refusa finalement la demande de MacArthur et se résigna, devant l'insistance de ce dernier, à le limoger.
Guerre de Corée : pourquoi les armes nucléaires n'ont-elles pas été utilisées ?
La guerre de Corée est donc la première guerre limitée de l'âge nucléaire parce que tous les moyens utilisables n'ont pas été mis en œuvre. Ce qui est frappant dans cette affaire, c'est que, même au plus fort de la Guerre froide, alors que les États-Unis et l'URSS pouvaient songer à s'affronter dans une explication finale, tous ont perçu que les armes nucléaires ne pouvaient pas être manipulées comme des armes classiques.
Pourtant, à l'époque, la théorie de la dissuasion nucléaire n'était pas encore conceptualisée. Dans l'esprit des responsables politiques et militaires, les armes nucléaires n'étaient pas d'une nature différente des armes conventionnelles. Elles étaient simplement plus puissantes (A bigger bang for less buck, un plus gros boum pour moins de dollars, dira Eisenhower), mais leur emploi ne se distinguait pas de manière conceptuelle de celui des armes conventionnelles. Mis au pied du mur, face à leur utilisation éventuelle, les responsables politiques ont réalisé — consciemment ou inconsciemment — leur nature radicalement différente. Le pouvoir politique a eu l'intuition qu'il ne pouvait manipuler les armes nucléaires comme de vulgaires armes conventionnelles.
Signalons également la demande française, adressée aux Américains, d'utiliser l'arme nucléaire pour bombarder les troupes vietnamiennes encerclant Diên Biên Phu, demande à laquelle aucune suite ne fut donnée.

Crise de Cuba et crise de Suez : le monde au bord de l'apocalypse
Le 5 novembre 1956, les troupes franco-britanniques débarquent à Port-Saïd. Le Premier ministre soviétique, Bulganine, envoie une note à Eden, Guy Mollet et David Ben Gourion, respectivement Premier ministre britannique, français et israélien, indiquant que l'Union soviétique est prête à utiliser « toutes les formes modernes de destruction » s'il n'est pas mis fin à l'expédition. Il existe, précise-t-il, des pays qui n'ont nul besoin d'envoyer une flotte ou une force aérienne mais qui pourraient utiliser d'autres moyens comme les fusées. L'allusion aux armes nucléaires est explicite. C'est un coup de bluff, mais il sera efficace. Lâchés par les États-Unis qui refusent de leur garantir une contre-assurance, les Français et les Britanniques — qui ne possédaient pas encore d'armes nucléaires à l'époque — rebroussent chemin.
La menace de l'arme nucléaire allait également être brandie lors de la crise de Cuba. Pendant cet épisode, l'arme nucléaire est à la fois objet et sujet : c'est l'installation d'armes nucléaires dans l'île de Cuba par les Soviétiques qui va déclencher la crise. Au cours de celle-ci, on n'a jamais été aussi près, dans l'histoire des relations Est-Ouest, d'une guerre nucléaire.
Le 22 octobre 1962, Kennedy déclare à la télévision : « Nous ne courrons pas prématurément et sans nécessité les risques d'une guerre mondiale dont les fruits seraient cendres dans notre bouche. Mais nous ne reculerons pas face à ce risque au moment où il faudra l'envisager. » Khrouchtchev réplique le lendemain en indiquant que « l'URSS n'est pas ou n'est plus un État à qui l'on peut parler le langage de la force et que si les agresseurs déclenchent la guerre, elle ripostera en infligeant les coups les plus puissants ». Chacun a en tête un possible échange nucléaire. Si un jour le monde a été à deux doigts de l'apocalypse, ce fut à ce moment.
McNamara, secrétaire à la Défense du président Kennedy, devait déclarer par la suite que la nuit du 27 octobre 1962, lorsqu'il quitta le bureau du Président pour retourner au Pentagone, il s'agissait d'une superbe nuit d'automne et il s'est soudain mis à penser qu'il ne verrait jamais aucun autre samedi soir. Le journal Le Monde du 24 novembre 1990 a publié un intéressant échange de correspondance entre les dirigeants cubain et soviétique. Fidel Castro a suggéré à Khrouchtchev, le 26 octobre 1962, qu'en cas d'invasion de Cuba par les Américains, il ne fallait jamais laisser se créer une situation dans laquelle les impérialistes pourraient porter les premiers le coup d'une guerre nucléaire.

Comment la dissuasion nucléaire a évité la Troisième Guerre mondiale
Ce serait le moment, pour toujours, d'écarter un danger pareil ; il s'agissait d'un acte relevant de la plus légitime défense, aussi dur et terrible que soit la solution. Si Fidel Castro exprime son espoir de voir la paix sauvée, il indique qu'il se dispose calmement, ainsi que le peuple cubain, à affronter une situation qu'il juge très réelle et très proche.
Le 30 octobre 1962, Khrouchtchev lui répond qu'il n'est pas question pour l'URSS de déclencher la guerre nucléaire en premier. Le lendemain, Castro réplique en disant qu'il ne demande pas à l'URSS d'être l'agresseur, mais que, dans le cas où les États-Unis attaqueraient Cuba et les forces soviétiques stationnées là, Moscou devrait répondre par un coup capable d'anéantir l'impérialisme. Dans cet échange de lettres, on peut dire que les deux acteurs, Khrouchtchev et Castro, ont chacun à demi raison. Khrouchtchev a raison de vouloir limiter le conflit. En fait, l'arme nucléaire, par sa simple existence, a empêché le déclenchement d'une guerre conventionnelle, comme on l'a vu. C'est la crainte de ne pas pouvoir maîtriser un conflit conventionnel limité qui a joué.
En même temps, Fidel Castro, certainement sans en être conscient, développait une stratégie de dissuasion, mais de façon insuffisamment explicite pour que cela fonctionne. En effet, si les Américains avaient été clairement avertis qu'en cas d'attaque de Cuba, il y aurait une riposte nucléaire, ils n'auraient pas lancé d'attaque.
La crise fut finalement résolue par la négociation et le retrait des forces soviétiques. La dissuasion mutuelle joua entre les Soviétiques et les Américains. Un conflit entre eux ne se serait pas limité à Cuba et aurait nécessairement entraîné une Troisième Guerre mondiale. Par conséquent, le conflit n'a pas eu lieu.
Guerre du Kippour et guerre du Golfe : la dissuasion sur les théâtres extérieurs
À la fin du mois d'octobre 1973, la CIA soupçonne l'URSS d'avoir transporté des armes atomiques soviétiques pour des missiles de courte portée déjà livrés à l'Égypte. L'objectif était de rassurer les alliés arabes de l'Union soviétique, rendus inquiets par le fait qu'Israël, de façon quasi certaine, possédait déjà des armes nucléaires. Mais cette histoire allait illustrer un nouveau danger pour les deux superpuissances : celui d'être entraînées dans une guerre nucléaire par le biais d'alliés qu'elles assistaient.
C'était le comble pour elles qui, depuis 1962, avaient soigneusement évité d'être confrontées bilatéralement à tout problème nucléaire. Les Américains adressèrent aux Soviétiques un message selon lequel ils pourraient être dans l'impossibilité d'empêcher quelqu'un d'autre — sous-entendu Israël — de détruire les armes nucléaires soviétiques. Par la suite, alors que les Soviétiques semblaient prêts à intervenir dans la guerre du Kippour, les Américains déclenchèrent une alerte nucléaire pour impressionner Moscou. On peut donc dire que la dissuasion nucléaire a effectivement joué un rôle dans ce conflit périphérique, puisque les Soviétiques ont préféré reculer plutôt que de risquer une confrontation directe avec les Américains.
Le problème s'est posé de nouveau pendant la guerre du Golfe. Interviewé le 7 février 1991, le président François Mitterrand se voyait poser une question sur le risque nucléaire dans le conflit. Le vice-président américain, Dan Quayle, venait de son côté de refuser d'écarter l'utilisation de l'arme nucléaire en réplique à une attaque chimique irakienne. François Mitterrand devait déclarer : « Moi, je n'écarte ni arme chimique, ni arme bactériologique, ni arme nucléaire. »
Cette déclaration devait être reprochée au président de la République : la dissuasion n'implique-t-elle pas de laisser l'adversaire dans la plus grande incertitude ? Mais dans la guerre du Golfe, ni le territoire national ni les intérêts vitaux de la France n'étaient menacés. La France avait certes des intérêts stratégiques à défendre (sans quoi elle ne serait pas intervenue !), mais ils n'étaient pas vitaux. Dès lors, le recours à la menace nucléaire n'aurait pu être crédible.
Le nucléaire : une arme de dissuasion, pas une arme expéditionnaire
On remarque surtout que dans chacun de ces conflits sur des théâtres extérieurs, les intérêts vitaux des puissances nucléaires n'ayant pas été réellement mis en jeu — ce qui ne retire rien à la gravité de ces conflits — les puissances ont conclu qu'ils ne relevaient pas du niveau nucléaire. La chute du mur de Berlin n'y a donc rien changé. Le nucléaire, que ce soit avant ou après, ne peut être brandi de façon crédible que pour protéger le territoire de la puissance nucléaire ou ce qu'elle considère comme relevant de ses intérêts vitaux.
Le nucléaire est donc par essence une arme qui interdit la guerre contre un pays qui la possède. Ce n'est pas une arme « expéditionnaire » destinée à ce que les stratèges appellent les « théâtres extérieurs ». Elle joue un rôle central pour le « théâtre intérieur », qui est la défense d'un pays, et en constitue l'ultima ratio.
Source : Historia, et Contre le révisionnisme nucléaire de Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), enseignant à l'université Paris-Nord et à l'Institut d'Études politiques de Paris.
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