Le directeur sortant de l'ICE lors d'une intervention.
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Lance Schroyer, le shérif qui veut mettre l'ICE au pas des migrants

Lance Schroyer, un ancien policier routier de l'Oklahoma sans expérience fédérale, prend la tête d'une ICE dotée de 75 milliards de dollars.

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Le 27 juin 2026, Donald Trump a annoncé la nomination de Lance Schroyer à la tête de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police fédérale de l'immigration des États-Unis. Ce choix surprend par son profil : un ancien policier routier de l'Oklahoma, jamais passé par les rouages de l'immigration fédérale, prend les rênes de l'agence la mieux financée de l'histoire américaine. Pour comprendre ce que cette nomination signifie, il faut décortiquer le parcours de l'homme, la machine qu'il va diriger et le calendrier politique qui l'entoure. 

Le directeur sortant de l'ICE lors d'une intervention.
Le directeur sortant de l'ICE lors d'une intervention. — (source)

De l'Oklahoma Highway Patrol à la tête de l'ICE

Le paradoxe est frappant. L'homme qui va superviser le plus vaste appareil d'expulsion jamais constitué aux États-Unis n'a jamais travaillé dans l'immigration fédérale. Lance Schroyer a passé trente ans loin des bureaux de Washington, à patrouiller sur les routes de l'Oklahoma. Pourtant, c'est exactement pour cela que Trump l'a choisi.

Son parcours commence dans l'US Marine Corps, où il sert avant d'entamer une carrière de près de trois décennies à l'Oklahoma Highway Patrol (OHP). Il y gravit tous les échelons : Trooper, Lieutenant, Captain, puis Major. Rien dans ce curriculum vitae ne le destinait à diriger une agence fédérale de 20 000 employés. Mais c'est précisément ce qui fait sa force aux yeux de l'administration Trump. 

Lance Schroyer, nouveau directeur de l'ICE.
Lance Schroyer, nouveau directeur de l'ICE. — (source)

Le Secrétaire à la Sécurité intérieure Markwayne Mullin, lui-même un ancien du Congrès proche de Trump, a salué cette nomination dans un communiqué officiel du DHS le 27 juin. Mullin connaît bien Schroyer : ce dernier occupait déjà le poste de Senior Advisor au DHS, où il supervisait la coordination stratégique de l'application des lois migratoires. Une fonction discrète mais cruciale, qui lui a permis de tisser des liens solides avec l'équipe Trump.

Un vétéran du Marine Corps passé par la police routière

La carrière de Schroyer est un cas d'école de loyauté locale. Pendant 29 ans, il a servi l'État de l'Oklahoma, pas le gouvernement fédéral. Ses compétences sont celles d'un flic de terrain : gestion des accidents, patrouilles routières, coordination des interventions. Rien à voir avec les dossiers complexes de l'immigration, les négociations avec les pays d'origine des migrants ou la gestion des centres de détention.

Ce contraste avec ses prédécesseurs est frappant. Avant lui, les directeurs de l'ICE étaient presque toujours des carrières fédérales, passés par le Department of Justice ou le DHS. Sarah Saldaña, la dernière directrice confirmée par le Sénat en 2014, était une procureure fédérale aguerrie. Schroyer, lui, arrive avec une casquette de shérif local. C'est un choix politique assumé : remplacer l'expertise technique par une loyauté sans faille.

L'expert du programme 287(g)

La clé de la nomination de Schroyer réside dans son expérience avec le programme 287(g). Ce dispositif, issu d'un amendement à la loi sur l'immigration de 1996, permet aux forces de l'ordre locales et étatiques d'effectuer des tâches habituellement réservées aux agents fédéraux : vérifier le statut migratoire des personnes interpellées, engager des procédures d'expulsion, et même détenir des migrants dans les prisons locales.

Sous Schroyer, ce programme a explosé en Oklahoma. En tant que Major à l'OHP, il a activement promu et étendu les accords 287(g) entre l'État et le gouvernement fédéral. Résultat : des dizaines de shérifs locaux ont été formés pour agir comme des agents de l'ICE, transformant les commissariats de quartier en antennes de l'immigration. 

Lance Schroyer, nommé à la tête de l'ICE, s'adressant à un public.
Lance Schroyer, nommé à la tête de l'ICE, s'adressant à un public. — (source)

C'est ce savoir-faire que Trump veut exporter à l'échelle nationale. Schroyer connaît les rouages du 287(g) mieux que personne. Il sait comment convaincre les polices locales de coopérer, comment contourner les réticences, comment maximiser les arrestations. Pour les associations de défense des migrants, c'est une menace directe : le nouveau directeur de l'ICE va généraliser un système qui a déjà fait ses preuves en Oklahoma, au prix de profilage racial et d'abus de pouvoir.

75 milliards et 12 000 agents de plus

Lance Schroyer n'arrive pas à la tête d'une agence quelconque. Il prend les commandes d'une machine budgétaire sans précédent. L'ICE a connu une métamorphose radicale depuis l'adoption du « One Big Beautiful Bill Act » en juillet 2025. Cette loi a transformé l'agence en l'entité fédérale la mieux financée de l'histoire des États-Unis.

Les chiffres donnent le vertige. L'ICE reçoit une injection massive de 75 milliards de dollars, qui permet l'embauche de 12 000 agents supplémentaires et l'augmentation spectaculaire de la capacité de détention. Jamais une agence de l'immigration n'avait disposé de tels moyens. Pour donner une idée de l'ampleur : le budget de l'ICE dépasse désormais celui de nombreux ministères dans les pays européens. 

Interpellation par des agents de l'ICE.
Interpellation par des agents de l'ICE. — (source)

Cette manne financière arrive à point nommé pour l'administration Trump. Après des années de critiques sur l'inefficacité des expulsions, le président peut désormais aligner des chiffres. Plus d'agents, plus de centres de détention, plus d'arrestations. La promesse de campagne devient une réalité budgétaire.

Le « One Big Beautiful Bill Act » : l'ICE devenue l'agence la mieux financée de l'histoire

L'adoption de cette loi en juillet 2025 a marqué un tournant. Le texte, porté par la majorité républicaine au Congrès, a débloqué des crédits sans précédent pour l'ICE. L'objectif affiché : rendre les expulsions « massives et rapides », selon les termes employés par Trump lors de sa campagne de 2024.

Concrètement, les 75 milliards de dollars financent :

  • L'embauche de 12 000 nouveaux agents, répartis entre la Direction ERO (chargée des arrestations et des expulsions) et la Direction HSI (lutte contre la criminalité transnationale)
  • La construction ou l'agrandissement de dizaines de centres de détention
  • L'acquisition de technologies de surveillance (drones, caméras, logiciels de reconnaissance faciale)
  • Le renforcement des partenariats avec les polices locales via le programme 287(g)

Pour la première fois, l'ICE dispose des moyens de ses ambitions. Mais cette puissance budgétaire s'accompagne d'une responsabilité écrasante : celle de gérer une agence qui n'a jamais été aussi puissante, ni aussi contestée.

De Todd Lyons à David Venturella : l'ère des intérimaires

L'ICE traverse une période d'instabilité chronique. Depuis le départ de Sarah Saldaña en janvier 2017, l'agence n'a pas eu de directeur confirmé par le Sénat. Todd Lyons, qui assurait l'intérim, a démissionné fin mai 2026, laissant un vide à la tête de l'organisation.

David Venturella, un ancien dirigeant d'une prison privée, assure l'intérim en attendant la confirmation de Schroyer. Cette nomination temporaire est révélatrice de la dérive de l'ICE vers le secteur privé. Venturella, qui a fait carrière dans l'industrie carcérale, incarne la logique de rentabilité qui s'impose dans la gestion des migrants : moins de droits, plus de profits.

Comme nous l'expliquions dans notre article sur la démission de Todd Lyons à l'ICE, cette instabilité fragilise l'agence. Les directeurs intérimaires n'ont ni la légitimité ni la marge de manœuvre nécessaires pour mener des réformes en profondeur. Schroyer, s'il est confirmé, devra stabiliser une maison secouée par les départs successifs et les scandales.

Le pari risqué de Trump : pourquoi un shérif plutôt qu'un spécialiste

Ce choix n'est pas un accident de casting. C'est une stratégie politique assumée, qui répond à une logique précise : remplacer l'expertise par la loyauté. Trump n'a jamais caché sa méfiance envers l'appareil fédéral, qu'il accuse de freiner sa politique migratoire. En nommant Schroyer, il envoie un message clair : l'ICE doit être dirigée par un homme de confiance, pas par un technocrate.

La déclaration de Trump sur Truth Social est éloquente. Le président écrit : « Lance a une expérience de première main pour virer les étrangers illégaux DE nos rues et, comme MOI et notre Secrétaire à la Sécurité intérieure Markwayne Mullin, il AIME les hommes et les femmes de l'ICE. Plus important encore, Lance Schroyer a ce qu'il faut pour DÉTENIR ET EXPULSER les criminels étrangers illégaux, y compris les meurtriers, les violeurs et les trafiquants de drogue, à un rythme jamais vu auparavant ! »

Ce langage, tout en majuscules et en superlatifs, est typique du style Trump. Mais il révèle aussi une conception très particulière du rôle de l'ICE : une machine de guerre contre l'immigration, pas une agence administrative.

Le message à la base républicaine : « Je nettoie les rues »

Les termes employés par Trump sont soigneusement choisis. « Virer les étrangers illégaux DE nos rues », « DÉTENIR ET EXPULSER les criminels » : ce vocabulaire de la chasse à l'homme vise à galvaniser la base électorale républicaine. À l'approche de la présidentielle de 2028, Trump a besoin de montrer qu'il tient ses promesses.

La nomination de Schroyer s'inscrit dans cette stratégie de communication. En choisissant un ancien Marine au profil de shérif, Trump envoie un signal fort à son électorat : l'heure n'est plus aux compromis, mais à l'action musclée. Les images de migrants arrêtés, de centres de détention remplis, d'expulsions massives, sont autant d'arguments électoraux.

Mais ce discours a un coût. En présentant les migrants comme des « criminels » et des « prédateurs », Trump légitime les méthodes brutales de l'ICE. Il crée un climat de peur qui justifie toutes les dérives. C'est exactement ce que redoutent les associations de défense des droits humains.

Contourner le « deep state »

Trump n'a pas confiance dans l'appareil fédéral de l'immigration. Il le considère comme un repaire de fonctionnaires hostiles à sa politique, un « deep state » qui sabote ses décisions. Pour contourner cette résistance, il choisit un outsider, un homme qui n'a jamais fait carrière à Washington.

Schroyer est le candidat idéal pour cette stratégie. Ancien Marine, flic de terrain, il incarne la loyauté absolue. Il n'a pas de réseau à protéger dans les couloirs du DHS, pas d'allégeance envers les syndicats de fonctionnaires. Sa seule loyauté va à Trump et à Mullin.

C'est la logique du « my guy » contre l'expertise traditionnelle. Trump préfère un exécutant zélé à un manager compétent. Peu importe que Schroyer connaisse ou non les subtilités du droit de l'immigration : ce qu'on attend de lui, c'est qu'il applique la politique présidentielle sans état d'âme.

Brutalité policière et rebranding : l'ICE prise entre deux feux

Le contraste est saisissant. D'un côté, Trump tente de renommer l'ICE en « NICE » pour adoucir son image. De l'autre, les scandales de brutalité policière s'accumulent, ternissant un peu plus la réputation de l'agence. Schroyer débarque dans une institution accusée de violences, de profilage racial et de violations des droits humains.

L'affaire de Minneapolis, révélée par Le Monde en mai 2026, illustre parfaitement cette dérive. Un agent de l'ICE a été inculpé pour avoir blessé par balle un immigré vénézuélien à la jambe, lors d'une intervention qui a mal tourné. La procureure locale Mary Moriarty a détaillé les accusations : quatre chefs d'agression et un chef de faux témoignage. L'agent et son collègue avaient été suspendus pour avoir menti sous serment. 

Agents des forces de l'ordre en patrouille.
Agents des forces de l'ordre en patrouille. — (source)

Ce n'est pas un cas isolé. En janvier 2026, deux citoyens américains, Renee Good et Alex Pretti, ont été tués par des agents fédéraux à Minneapolis, en marge de manifestations contre l'ICE. Leur mort a indigné l'Amérique et relancé le débat sur les méthodes de l'agence.

L'affaire de Minneapolis et les 1 224 plaintes pour abus sexuels

Les chiffres donnent la mesure du problème. Selon un rapport du site The Intercept, 1 224 plaintes pour abus sexuels ont été enregistrées entre janvier 2010 et juin 2017 par des personnes détenues dans des centres de l'ICE. Pire : seulement 2 % de ces plaintes ont réellement été examinées. En 2020, l'organisation Kino Border Initiative recensait 442 signalements d'abus commis par des agents américains, soit 18 % des nouveaux arrivants interrogés.

Ces chiffres sont accablants pour une agence qui se présente comme le rempart contre l'immigration irrégulière. Ils révèlent une culture de l'impunité, où les agents peuvent violer la loi sans craindre de sanctions. La procureure de Minneapolis l'a rappelé : « Il n'existe pas d'immunité absolue pour les agents fédéraux qui commettent des actes criminels. »

Pourtant, les faits montrent que cette impunité est la règle, pas l'exception. Les agents de l'ICE agissent le plus souvent masqués, ce qui rend leur identification difficile. La ville de Washington a d'ailleurs adopté une loi interdisant le port du masque par les policiers, comme nous le rapportions dans notre article sur l'interdiction des masques policiers à Washington. Mais cette mesure reste locale et ne résout pas le problème de fond.

L'idée saugrenue du renommage en « NICE »

Le 20 juin 2026, alors qu'il se trouve à Paris pour le 250e anniversaire de l'indépendance américaine, Donald Trump lance une idée sur Truth Social : renommer l'ICE en « NICE », pour « National Immigration and Customs Enforcement ». Le jeu de mots est évident : « nice » signifie « gentil » en anglais.

Trump justifie cette proposition par la nécessité de « destabiliser les journalistes et rédacteurs tordus, malhonnêtes et antipatriotes ». Il ajoute que les agents de l'ICE sont « de grands patriotes qui travaillent dur dans un environnement très hostile ». Plus de 500 000 personnes ont voté sur le sondage en quelques heures. 

Arrestation d'un criminel étranger par des agents de l'ICE lors d'une opération ciblée au Texas.
Arrestation d'un criminel étranger par des agents de l'ICE lors d'une opération ciblée au Texas. — U.S. Immigration and Customs Enforcement / Public domain / (source)

Cette opération de communication est un classique du trumpisme : détourner l'attention des scandales par une provocation. Pendant que les médias débattent du nouveau nom, les morts dans les centres de détention (au moins dix depuis le début de l'année 2026) passent au second plan. Le timing est d'ailleurs révélateur : cette annonce intervient juste avant le 250e anniversaire, offrant à Trump une couverture médiatique positive.

Mais derrière le jeu de mots se cache une tentative de « soft power ». Renommer l'ICE en « NICE », c'est essayer d'adoucir l'image de l'agence sans rien changer à ses méthodes. C'est un peu comme repeindre une façade en rose pour cacher les fissures à l'intérieur.

Présidentielle 2028 : l'ICE, locomotive électorale de Donald Trump

La nomination de Schroyer s'inscrit dans un calendrier politique précis. À moins de deux ans de l'élection présidentielle de 2028, Trump a besoin de résultats visibles sur l'immigration. L'ICE devient son principal outil de campagne.

L'injection massive de 75 milliards de dollars en 2025-2026 permet d'embaucher les 12 000 agents et d'augmenter la capacité de détention bien avant la fin de son mandat. Schroyer est l'homme de cette accélération fulgurante. Tout doit être prêt pour 2028 : les centres de détention pleins, les expulsions à leur maximum, les statistiques alignées.

Cette stratégie électorale repose sur un calcul simple : plus l'ICE est visible, plus Trump capitalise sur sa promesse de « nettoyer les rues ». Les images d'arrestations, les chiffres d'expulsions, les centres de détention saturés sont autant de preuves que le président tient ses engagements. Son électorat, sensible à ce discours sécuritaire, devrait lui en être reconnaissant.

Accélérer les expulsions avant le scrutin

Le compte à rebours est lancé. D'ici 2028, Schroyer doit démontrer que l'ICE est capable d'expulser « à un rythme jamais vu », selon les termes de Trump. Les 75 milliards de dollars permettent de mettre les bouchées doubles : recrutement accéléré, construction de nouveaux centres, déploiement de technologies de surveillance.

Mais cette accélération a un prix humain. Les centres de détention, déjà saturés, deviennent des zones de non-droit. Les morts se multiplient : au moins dix depuis le début de l'année 2026, dont plusieurs suicides. Les conditions de détention se dégradent, les abus se généralisent.

Pour Trump, ces drames sont des dommages collatéraux acceptables. L'essentiel est ailleurs : montrer que sa politique migratoire est efficace. Les associations de défense des droits humains, comme Amnesty International, dénoncent cette logique. Mais leurs voix peinent à se faire entendre face au rouleau compresseur de la communication trumpienne.

L'application CBP Home et la délégation de la surveillance aux citoyens

Parallèlement à l'action de l'ICE, Trump développe un outil qui change la donne : l'application CBP Home. Cette application permet à tout citoyen de signaler des migrants en situation irrégulière, transformant chaque Américain en auxiliaire de la police de l'immigration.

Comme nous l'expliquions dans notre article sur l'application CBP Home et la politique de délation, ce système crée une culture de la surveillance généralisée. Le citoyen devient un agent de l'ICE en puissance, capable de déclencher une procédure d'expulsion d'un simple clic.

Cette délégation de la surveillance aux citoyens s'inscrit parfaitement dans la stratégie de Schroyer. Elle permet de multiplier les signalements sans mobiliser les agents de l'ICE, qui peuvent se concentrer sur les arrestations et les expulsions. Le système dépasse le simple cadre des opérations policières pour devenir une machinerie sociale, où chacun est invité à participer à la traque des migrants.

ICE, CBP, police des frontières : la France copie-t-elle le mauvais modèle ?

Le débat français sur la création d'une police des frontières unique trouve un écho inquiétant dans l'actualité américaine. Alors que des responsables politiques comme Bruno Retailleau ou Gérald Darmanin plaident pour un renforcement des moyens d'éloignement, le cas américain sert d'avertissement.

La tentation est forte, pour certains élus français, de s'inspirer du modèle américain. L'idée d'une police unique de l'immigration, capable d'arrêter, détenir et expulser les migrants sans passer par les lenteurs de la justice, séduit une partie de la droite et de l'extrême droite. La « double peine » — expulsion des étrangers condamnés pénalement — est un vieux serpent de mer du débat hexagonal.

Mais le modèle américain est-il vraiment transposable ? La France n'a ni le même fédéralisme, ni la même culture des armes, ni la même capacité de détention de masse. Les garde-fous juridiques — droit des étrangers, cadre européen, contrôle des juges — sont beaucoup plus forts en France.

Darmanin, Retailleau et le débat hexagonal sur la « double peine »

En France, le débat sur l'immigration s'est durci ces dernières années. Les propositions de créer une police des frontières unique, capable d'expulser rapidement les migrants en situation irrégulière, reviennent régulièrement sur la table. Certains responsables politiques évoquent même la possibilité de s'inspirer du modèle américain.

Pourtant, les différences sont profondes. La France n'a pas de programme 287(g) qui permettrait aux polices municipales de vérifier le statut migratoire des personnes interpellées. Les juges français contrôlent strictement les procédures d'expulsion. Le cadre européen impose des limites que les États-Unis ne connaissent pas.

Ce qui rapproche les deux pays, en revanche, c'est la tentation rhétorique. Le discours sur les « étrangers délinquants », les « filières criminelles », les « expulsions massives » est le même des deux côtés de l'Atlantique. La volonté de « faire du chiffre » — expulser le plus possible, vite et sans état d'âme — est aussi partagée.

Ce qui différencie le modèle américain du projet français

Le système américain repose sur des spécificités qui n'ont pas d'équivalent en France. Le fédéralisme permet à chaque État de négocier des accords 287(g) avec le gouvernement fédéral, créant un patchwork de juridictions où les droits des migrants varient du tout au tout. La culture des armes, omniprésente aux États-Unis, transforme chaque intervention policière en potentiel drame. La capacité de détention de masse, avec des centres privés gérés pour le profit, est inconnue en France.

Les garde-fous juridiques français sont plus solides. Le droit des étrangers, encadré par le Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (Ceseda), offre des recours aux migrants. Le cadre européen, avec la Cour européenne des droits de l'homme, impose des limites aux expulsions. Les juges français contrôlent les procédures et peuvent les annuler.

Mais ces garde-fous ne sont pas infaillibles. La tentation de les contourner existe, comme le montrent les débats sur la « double peine » ou les propositions de durcir le droit des étrangers. Le modèle américain, avec ses excès, sert d'avertissement : quand la politique migratoire devient un enjeu électoral, les droits des migrants sont les premiers sacrifiés.

Programme 287(g) : le cheval de Troie de la militarisation locale

Le programme 287(g) est au cœur du projet de Schroyer. C'est la menace la plus concrète pour les droits des migrants : faire de chaque policier local un agent de l'immigration. Ce mécanisme, déjà expérimenté en Oklahoma, pourrait être généralisé à l'ensemble du territoire américain.

Le principe est simple : les forces de l'ordre locales et étatiques signent un accord avec le gouvernement fédéral pour effectuer des tâches d'immigration. Les policiers formés peuvent vérifier le statut migratoire des personnes interpellées, engager des procédures d'expulsion, et même détenir des migrants dans les prisons locales.

Sous Schroyer, ce programme a explosé en Oklahoma. Des dizaines de shérifs ont signé des accords 287(g), transformant les commissariats de quartier en antennes de l'ICE. Résultat : les arrestations pour infractions à l'immigration ont bondi, tandis que les plaintes pour profilage racial se multipliaient.

Quand le flic municipal devient agent de l'immigration

Le mécanisme des accords 287(g) est pernicieux. Il permet aux policiers locaux, qui n'ont souvent aucune formation en droit de l'immigration, de prendre des décisions qui engagent la liberté des migrants. Un simple contrôle routier peut se transformer en procédure d'expulsion si le policier estime que le conducteur est en situation irrégulière.

Le risque immédiat est le profilage racial. Les études montrent que les policiers formés au 287(g) ont tendance à cibler les personnes d'origine hispanique ou asiatique, indépendamment de leur statut migratoire. La méfiance des communautés immigrées envers la police locale s'accroît, rendant plus difficile la lutte contre la criminalité.

Les abus de pouvoir sont fréquents. Sans la supervision des agents fédéraux, les policiers locaux peuvent outrepasser leurs prérogatives, détenir des personnes sans motif valable, ou falsifier des rapports. Les recours sont longs et coûteux, dissuadant les victimes de porter plainte.

Les recours contre l'ICE : l'exemple de la Pennsylvanie

La résistance existe. Le gouverneur de Pennsylvanie, Josh Shapiro, a utilisé des astuces juridiques pour bloquer l'installation de centres de détention de l'ICE sur son territoire. Il refuse de coopérer avec les agents fédéraux et a interdit à la police d'État de signer des accords 287(g).

Comme nous le détaillions dans notre article sur l'astuce juridique de Josh Shapiro pour bloquer les centres de détention, cette résistance s'appuie sur des arguments constitutionnels. Shapiro invoque le dixième amendement, qui réserve aux États les pouvoirs non délégués au gouvernement fédéral, pour justifier son refus de coopérer avec l'ICE.

Cette stratégie a fait des émules. Plusieurs États démocrates, comme la Californie, New York ou l'Illinois, ont adopté des lois « sanctuary » qui limitent la coopération entre la police locale et l'ICE. Ces contre-feux juridiques montrent que la politique migratoire de Trump n'est pas acceptée partout, et que la résistance peut prendre des formes légales.

Conclusion

La nomination de Lance Schroyer à la tête de l'ICE n'est pas un simple changement de direction. C'est le symptôme d'une dérive profonde de la politique migratoire américaine, où l'immigration est devenue un spectacle politique permanent.

Trois ruptures caractérisent ce choix. D'abord, le profil de Schroyer : un shérif local, jamais passé par l'immigration fédérale, qui incarne la logique du « my guy » contre l'expertise. Ensuite, le budget historique de l'ICE : 75 milliards de dollars et 12 000 agents supplémentaires, qui transforment l'agence en machine de guerre contre les migrants. Enfin, le calendrier électoral : tout est fait pour la campagne de 2028, où Trump veut capitaliser sur ses résultats en matière d'expulsions.

Les associations de défense des droits humains, comme l'ACLU ou le National Immigration Law Center, s'inquiètent de cette escalade. Elles redoutent que Schroyer, fort de son expérience du programme 287(g), ne généralise un système qui a déjà montré ses dérives en Oklahoma. Le profilage racial, les abus de pouvoir, les conditions de détention indignes : tout cela risque de s'aggraver.

Le parallèle avec la France est frappant. Ici aussi, l'immigration est devenue un enjeu électoral, un thème de campagne, un argument de division. La tentation de copier le modèle américain — police unique, expulsions massives, détention de masse — existe chez certains responsables politiques. Mais le cas américain montre où mène cette logique : à une militarisation de la police, à une banalisation de la violence, à une instrumentalisation des migrants comme boucs émissaires.

Lance Schroyer n'est pas un homme providentiel. C'est un rouage dans une machinerie politique qui dépasse largement sa personne. Son rôle sera d'appliquer, sans état d'âme, une politique conçue pour durer au-delà de Trump. Car le vrai danger, pour les migrants et pour la démocratie, n'est pas dans un homme ou un parti. Il est dans cette idée que l'immigration peut être traitée comme un spectacle, où les droits humains sont sacrifiés sur l'autel de la communication politique.

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Questions fréquentes

Qui est Lance Schroyer, le nouveau directeur de l'ICE ?

Lance Schroyer est un ancien policier routier de l'Oklahoma et vétéran du Marine Corps, nommé par Donald Trump le 27 juin 2026 à la tête de l'ICE. Son profil d'outsider, sans expérience dans l'immigration fédérale, a été choisi pour sa loyauté et son expertise du programme 287(g).

Quel est le budget de l'ICE après le One Big Beautiful Bill Act ?

L'ICE a reçu une injection de 75 milliards de dollars grâce au One Big Beautiful Bill Act adopté en juillet 2025, devenant l'agence fédérale la mieux financée de l'histoire américaine. Ce budget finance l'embauche de 12 000 agents supplémentaires et l'augmentation de la capacité de détention.

Qu'est-ce que le programme 287(g) de l'ICE ?

Le programme 287(g) permet aux forces de l'ordre locales et étatiques d'effectuer des tâches d'immigration fédérales, comme vérifier le statut migratoire ou engager des expulsions. Sous Schroyer, ce programme a explosé en Oklahoma, transformant les commissariats en antennes de l'ICE.

Pourquoi Trump veut-il renommer l'ICE en NICE ?

Le 20 juin 2026, Donald Trump a proposé de renommer l'ICE en « NICE » (National Immigration and Customs Enforcement) pour adoucir son image. Cette opération de communication vise à détourner l'attention des scandales de brutalité policière et des morts dans les centres de détention.

Combien de plaintes pour abus sexuels à l'ICE ?

Selon un rapport de The Intercept, 1 224 plaintes pour abus sexuels ont été enregistrées entre janvier 2010 et juin 2017 par des personnes détenues dans des centres de l'ICE. Seulement 2 % de ces plaintes ont réellement été examinées.

Sources

  1. United States Immigration and Customs Enforcement — Wikipédia · fr.wikipedia.org
  2. Qu'est-ce que l'ICE, l'agence fédérale anti-immigration renforcée par ... · 20minutes.fr
  3. Les victimes de l'ICE, la police anti-immigration de Donald Trump · amnesty.fr
  4. "ICE ou NICE?": Donald Trump envisage de renommer la police américaine de l'immigration et lance un sondage · bfmtv.com
  5. ca.news.yahoo.com · ca.news.yahoo.com
geo-decoder
Théo Aubot @geo-decoder

Passionné de géopolitique depuis le lycée, je dévore les cartes, les atlas et les analyses internationales. Étudiant en relations internationales à Lyon, je rêve de comprendre pourquoi le monde tourne comme il tourne. Je collectionne les vieux numéros de revues géopolitiques.

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