
La protection syrienne et l'impunité diplomatique
Mais BRUNNER a remarquablement géré ses affaires et rendu bien des services ; ses amis syriens le protégeront. Damas affirme ne pas connaître BRUNNER-FISHER, ce qui sera la ligne invariable de tous les gouvernements syriens qui se succéderont jusqu'en 1995. BRUNNER peut donc poursuivre sa carrière d'homme d'affaires en toute impunité. Il touche à tout : importation de machines, d'instruments médicaux. Conseiller occulte du pouvoir, il fréquente des diplomates et des personnalités syriennes. Des agents français en poste à Damas connaissent sa présence, le croisent car il habite à quelques minutes de l'ambassade. Jamais ils ne recevront l'ordre d'agir contre BRUNNER. La politique française à l'égard des anciens gestapistes ne vise pas l'accomplissement de la justice ; les présidents René COTY et DE GAULLE ont gracié puis amnistié les colonels OBERG et KNOCHEN, les chefs des SS en France. L'heure est à la réconciliation franco-allemande.
En 1967, BRUNNER échappe de nouveau à ses poursuivants grâce à des amis bien placés. Il a pris contact avec un ophtalmologue suisse pour soigner son œil valide. L'information parvient à Simon WIESENTHAL qui alerte le procureur de Ludwigsburg. Les deux hommes décident d'attendre qu'il vienne en Europe pour le faire arrêter. Mais l'ancien SS sera averti par d'anciens combattants autrichiens de la Croix-Rouge allemande et autrichienne qu'un péril le guette. WIESENTHAL le suit à la trace grâce à un contact, un ami de BRUNNER à Vienne, qui lui confie des lettres postées à Damas, nouvelles preuves de sa présence en Syrie, malheureusement inutilisables.
L'attentat du Mossad : quand Israël traque Brunner
En avril 1980, année de soulèvements populaires et de répression des mouvements islamistes, quatre jours après un attentat contre le président syrien Assad, BRUNNER reçoit un petit colis de la ville autrichienne de Karlstein. Il est adressé par les Freunde des Heilkraüter, les « amis de la plante médicinale ». C'est une société de vente par correspondance de plantes et de livres à laquelle il a déjà eu recours. BRUNNER ne se méfie pas et déchire l'enveloppe. Quelques dizaines de grammes d'explosifs lui éclatent entre les mains. Il perd tous les doigts de la main gauche, sauf le pouce.
Pour comprendre les raisons de ce nouvel attentat contre BRUNNER, il faut revenir quelques années en arrière. C'est alors que les Français Serge et Beate KLARSFELD commencent à s'intéresser aux SS qui ont organisé la déportation des Juifs de France. Ils engagent les services d'un détective privé qui surveille le courrier de l'ex-épouse de BRUNNER. Elle a divorcé et s'est remariée, mais on sait qu'Aloïs est toujours en contact avec elle. Mais que faire de ces informations ? Impossible de poursuivre l'enquête sur place : la Syrie est un pays fermé. Les KLARSFELD tentent d'obtenir une demande d'extradition de l'Allemagne, tout en sachant qu'elle a peu de chances d'aboutir.
Comment le Mossad et les Klarsfeld ont traqué le nazi
Le Mossad israélien, avec l'approbation du Premier ministre BEGIN, reprend l'enquête à zéro. Il rassemble toutes les informations possibles dans l'entourage de la famille. Adresse, téléphone, boîte postale de BRUNNER : rien n'a changé. On découvre qu'il est en liaison avec une association des « amis des plantes ». BRUNNER reçoit d'abord une lettre à en-tête de l'association pour lui annoncer que des articles commandés n'étaient pas encore disponibles et que, dans l'intervalle, il recevrait des livres. C'est ainsi qu'il ne se méfia pas du colis qui suivit et qu'il ouvrit lui-même.
Deux ans plus tard, Beate KLARSFELD s'assure une nouvelle fois de sa présence à Damas. Elle lui téléphone – toujours le même numéro, le 332090 – en se faisant passer pour la secrétaire d'un magistrat allemand qui lui veut du bien. Quelques jours plus tard, Serge KLARSFELD débarque à Damas sans visa, avec le dossier Aloïs BRUNNER sous le bras. Refoulé. En octobre 1982, l'avocat porte plainte contre BRUNNER auprès du tribunal de Cologne pour la déportation de son père à Auschwitz. Cette démarche et d'autres aboutissent à un mandat d'arrêt allemand en 1984. L'année suivante, l'Autriche renouvelle sa propre demande d'extradition.
En octobre 1985, le magazine Bunte publie des photos et une interview de BRUNNER à Damas, réalisées apparemment par de prétendus néo-nazis qui l'ont photographié avec un petit appareil d'amateur. On le voit dans un appartement et au bord de la mer, sans doute près du port de Lattaquié. Néanmoins, la Syrie continue de répondre aux Allemands qu'ils ne connaissent pas BRUNNER et qu'il est introuvable. En Israël, la section 06 de la police israélienne, chargée des criminels nazis, a recueilli de nouveaux témoignages à la demande de la justice allemande. Mais l'officier chargé du dossier ne croit pas à une extradition. Proposition refusée : les risques d'envoyer du personnel sur place sont énormes, et les priorités sont ailleurs.
Les mandats d'arrêt et le silence syrien
Les années suivantes sont marquées par une intensification des démarches du couple KLARSFELD. En janvier 1987, Interpol émet un mandat d'arrêt international. Beate tente une nouvelle incursion à Damas : refoulée. Aux États-Unis, elle réussit à mobiliser le pasteur JACKSON qui intervient par une lettre auprès du président syrien Assad. Mutisme à Damas.
En décembre 1988, lorsque Serge KLARSFELD obtient une demande d'extradition de la France, trente-quatre ans se sont écoulés depuis la condamnation à mort par contumace de BRUNNER en France, vingt-huit ans depuis qu'il a été localisé à Damas. Le ministre des Affaires étrangères Roland DUMAS, qui a évoqué la question avec son homologue syrien, doit se contenter de cette réponse en 1990 : « Ce BRUNNER est un fantôme. » Pourtant, « il n'est pas si difficile, dans le fond, de parvenir à Damas auprès de l'homme dont on dit qu'il est le plus recherché », écrivait en 1987 Kurt SEINITZ, journaliste au Kronen-Zeitung autrichien. « Par l'intermédiaire de la communauté allemande à Damas, un contact m'a mené à des nazis syriens qui avaient collaboré avec des Français de Vichy pendant l'Occupation, et enfin à BRUNNER. »
Bilan de la traque des criminels nazis après 1945
En 1946, le procès de Nuremberg a pu laisser croire que justice avait été faite. La réalité historique de la traque des officiers SS est très éloignée de la vision hollywoodienne des Boys from Brazil (film américain de Franklin J. SCHAFFNER, 1978). Après la guerre, neuf criminels nazis sur dix sont restés en Allemagne et en Autriche ; certains ont été jugés, mais la majorité a pu couler des jours paisibles dans une Allemagne toute concentrée sur la guerre froide et sa reconstruction. La section antijuive de la Gestapo dirigée par Adolf EICHMANN comptait une centaine de SS, responsables et organisateurs des déportations et des camps de la mort. Une soixantaine ont été identifiés. Trois ont été pendus : Anton BRUNNER, Dieter WISLICENY et Adolf EICHMANN ; Theodor DANNECKER (prédécesseur de BRUNNER à Paris) s'est suicidé en prison ; une dizaine de SS, dont Franz NOVAK, le responsable de l'organisation des trains de déportation, ont purgé des peines de prison. Les quatre-vingt-dix autres n'ont subi aucun châtiment. Le cas Aloïs BRUNNER montre que lorsqu'un criminel contre l'humanité est protégé par un État, seuls des États peuvent avoir suffisamment de poids pour obtenir un résultat. Or aucun État n'a mis son poids dans la balance.
Pourquoi Aloïs Brunner n'a jamais été jugé
Il y a toujours eu des raisons plus fortes : la lutte pour la sortie des Juifs de Syrie, les négociations de paix. Même Israël a décidé de laisser la question BRUNNER de côté pour ne pas perturber les difficiles pourparlers sur le Golan. Les actions individuelles, comme celles des KLARSFELD, ont réussi néanmoins à sortir BRUNNER de l'oubli. Les bombes l'ont sorti de sa quiétude. Il a vécu, ou il vit ses derniers jours, dans la peur d'un commando qui viendrait le chercher pour le juger à Jérusalem. Quant à la Syrie, elle voudrait sans doute se débarrasser de ce boulet, mais elle est prisonnière d'un mensonge « historique » vieux de 35 ans : dire officiellement qu'il est mort revient à reconnaître le mensonge ; ne rien dire, c'est laisser planer la suspicion. Livré à des autorités judiciaires, BRUNNER pourrait devenir bavard. Les Syriens prendraient-ils le risque de « lâcher » celui qui a notamment participé à l'élaboration du boycott de la Ligue arabe qui visait toutes les entreprises ayant des liens avec Israël ? Le résultat est néanmoins que pour BRUNNER, qui n'a rien perdu de sa haine antisémite, qui n'a rien regretté sauf de n'avoir pas terminé le « travail » – l'extermination des Juifs –, la justice est restée inachevée.