
Une rumeur court dans les « milieux diplomatiques » de Damas : Brunner aurait été inhumé discrètement dans le cimetière chrétien de la ville. Hormis cette rumeur, aucune confirmation : sa fille, qui réside à Vienne, refuse de donner la moindre information ; son ex-épouse, décédée en septembre 1995 en Autriche, a gardé le silence jusqu'au dernier jour. Un homme qui fut l'associé de Brunner, le général Otto Remer, ancien chef du Reichspartei nazi interdit en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, est hospitalisé en Espagne et inaccessible. Au cours de l'été 1995, une rumeur a circulé sur la présence supposée de Brunner en Argentine. Elle s'avéra n'être qu'une spéculation. Face au rejet par la Syrie des demandes de commission rogatoire, les enquêteurs français avouent se heurter désormais à un mur.
Comment Aloïs Brunner a échappé à la justice après 1945
À la fin de la guerre, le premier impératif d'un officier SS en fuite était de changer d'identité et de se faire tout petit : Aloïs Brunner devint en 1945 le deuxième classe de la Wehrmacht « Alois Schmaldienst ». Après cette précaution indispensable, Brunner eut son premier coup de chance : son homonyme de la Gestapo, Anton Brunner, capitaine SS comme lui, fut exécuté à Vienne par les Soviétiques. Longtemps, on crut qu'Aloïs Brunner était mort, son homonyme figurant souvent dans la presse comme « Anton-Aloïs Brunner ».
Chauffeur pour les Américains et protection d'Interpol
Dans la confusion de l'après-guerre, sa nouvelle identité lui permit de trouver un emploi de chauffeur sur une base américaine, puis de se procurer passeport et visa pour se réfugier en Allemagne, dans la région d'Essen où il résida jusqu'en 1953.
Le fugitif avait un autre atout dans son jeu : la solidarité des policiers nazis. Lorsqu'il fut identifié en 1950 par la police allemande, les services d'Interpol à Vienne, encore encadrés après la guerre par d'anciens nazis, ne donnèrent aucune suite à l'enquête.
La filière d'exfiltration vers Damas
Lorsqu'en 1953 la justice allemande reprit la chasse aux criminels nazis, il lui fallut trouver une nouvelle identité et une filière. Le nom fut celui de Georg Fisher, un ancien fonctionnaire des forces d'occupation allemandes en France qui lui offrit son passeport. Inutile de changer la photo : les deux hommes se ressemblaient ; un passage chez le coiffeur suffit. Quant à la filière, ce fut celle de Rome-Damas, déjà empruntée par des dizaines d'officiers SS. À Rome, les nazis bénéficièrent de complicités au Vatican ; le cardinal autrichien Hudal leur procura visas et argent. Après une étape au Caire, Brunner rejoignit dans la capitale syrienne un centre d'accueil de nazis dont il prit la direction.
Avec les fonds secrets des SS, il créa une société commerciale. Il se mêla au groupe d'une centaine de nazis employés par les Égyptiens, télécommandé un temps par des agents des services de renseignements ouest-allemands et américains qui travaillaient ensemble dans la région. Trafic d'armes, conseils en matière de « sécurité » — en réalité élimination d'opposants politiques —, Brunner rendit de grands services à ses hôtes syriens.
La découverte par les services de renseignement
Les choses se gâtèrent pour lui en 1960. Un ancien espion de l'Office de sûreté du Reich (RSHA), Wilhelm Beissner, révéla la présence de Brunner en Syrie à un agent français. Les services français de renseignements répertorièrent Brunner en tête de leur liste des « agents allemands » en exercice dans la région, spécifiant qu'il s'occupait de « basses besognes de police ». Le nom de cet homme, condamné à mort par contumace en 1954 par les tribunaux permanents des forces armées de Paris et Marseille, figura ainsi sur plus de vingt rapports.
Cette année-là, décidément, Brunner joua de malchance : il fit une incursion dans le bureau d'un ami, Rademacher, l'homme du projet de déportation des Juifs européens à Madagascar, qui recevait un journaliste allemand. Le journaliste reconnut Brunner. Rademacher lui recommanda la discrétion, mais l'information fut publiée par l'hebdomadaire allemand Der Spiegel. Malgré les risques, Brunner commença à agir à découvert. C'est que son ex-patron, Adolf Eichmann, venait d'être enlevé par les Israéliens en Argentine et devait être jugé à Jérusalem. « Pour moi, Eichmann valait bien cela », dira-t-il vingt-quatre ans plus tard.
Le lien avec Adolf Eichmann
En effet, c'est Eichmann qui enrôla ce fils d'agriculteur du Burgenland dans la Centrale de l'émigration juive de Vienne et lui fit gravir les échelons de la Gestapo. En le nommant directeur de la centrale puis capitaine SS, il lui avait donné autorité sur des généraux de la Wehrmacht en matière de déportations de Juifs. Par reconnaissance, Brunner tenta donc d'organiser une opération de sauvetage. Il voulut mobiliser des anciens de la Division Brandebourg pour kidnapper le président du Congrès juif mondial, Nahum Goldman, et l'échanger contre Eichmann. Mais l'un au moins des hommes qu'il contactait travaillait pour le contre-espionnage ouest-allemand. Le projet éventé, le quotidien viennois Arbeiter Zeitung put en retracer les grandes lignes.
L'attentat de 1961 à Damas
Le 3 septembre 1961, Brunner se rendit à la poste centrale de Damas. Il avait reçu un avis de colis adressé à la boîte postale n°635 de « Georg Fisher ». Les deux postiers qui lui apportèrent le colis furent tués par l'explosion du paquet. « Fisher » fut donné mort par la police syrienne. En réalité, il n'était que blessé. Gravement brûlé au visage, il avait perdu l'œil gauche.
La presse hésita : fallait-il attribuer l'attentat au Mossad israélien ou au SDECE français ? En effet, en 1960-1961, les services français piégèrent des dizaines de voitures appartenant à des fournisseurs d'armes des insurgés algériens. Or Brunner était l'un des pourvoyeurs du FLN. Cependant, l'ancien chef du Mossad, Isser Harel, qui organisa la capture d'Eichmann, nous a affirmé à propos de cet attentat : « Nous avons dû veiller à ce que personne ne perturbe le procès Eichmann. »
Les mandats d'arrêt internationaux
Un an plus tard, nouvelle confirmation de la présence de Brunner à Damas : l'Autriche demanda son extradition pour la déportation des Juifs de Vienne en 1940-1942 et le meurtre d'un banquier qu'il avait abattu devant témoins. Simultanément, l'Allemagne fédérale lança un mandat d'arrêt. L'étau semblait devoir se resserrer.