
Mythe démographique : les juifs seraient-ils trop nombreux ?
Si d'aucuns ont tenté de stigmatiser un « péril jaune », qu'en est-il de son homologue juif ? Il y a moins de juifs dans le monde entier que d'Arabes chrétiens dans les pays dits d'islam. En France, les juifs représentent une très faible partie de la population. Cette précision numérique permet de visualiser à quel point l'interprétation des constats statistiques relève du discours idéologique.
Selon l'hebdomadaire Le Point n° 1052 de novembre 1992, la population juive française – environ 600 000 personnes – compte parmi les plus nombreuses d'Europe. Le magazine L'Express n° 2212 de décembre 1992 établissait pour sa part que la tradition juive concerne 1,1 % de la population française. Par une extrapolation osée, si l'on admettait que ce pourcentage transformait la France en « grand pays juif », il faudrait automatiquement conclure qu'Israël serait « un grand pays chrétien » puisqu'à l'heure actuelle, les chrétiens – à 98 % arabes – représentent 2,5 % de la population d'Israël et des territoires occupés. Dans le même ordre d'idées, le pourcentage des chrétiens au Pakistan est un peu plus important (1,5 %) que celui des juifs en France. Alors le Pakistan, grand pays catholique ?
Un but de propagande se cache souvent derrière la présentation de chiffres apparemment neutres par définition. En matière de judaïsme, ce type de recensement a été le prélude à des persécutions.
Mythe financier : les juifs détiendraient-ils le pouvoir économique ?
Dans les années quatre-vingt, deux sociologues américains montrèrent qu'à New York, première ville juive du monde, 2 % seulement des cadres (executives) de banque étaient juifs ! Selon la même enquête, en 1973, sur les quinze plus grandes banques américaines, seuls quatorze des 1 933 cadres étaient juifs (0,7 %) et aucun d'entre eux ne siégeait aux directions générales. Vu sous cet angle, que reste-t-il du surpuissant lobby « juif » aux États-Unis ?
En France, il n'existe pas d'études similaires ; on ne classifie pas les citoyens par « race » ou par appartenance religieuse. Cependant, dans un ouvrage publié en 1986, Patrick Girard observe que le salariat concerne aujourd'hui environ les trois quarts de la population juive active, ce qui contraste avec la notion souvent répandue que « les juifs seraient tous des commerçants ».
Les juifs refuseraient-ils tout contact avec leurs concitoyens ?
Idée populaire, ô combien ! Et pourtant, que de mariages mixtes, lesquels bouleversent le judaïsme français. Pour Patrick Girard, il est probable que chez les individus détachés de la communauté institutionnelle – à savoir les deux tiers des juifs français – le taux de mariages mixtes est supérieur à 50 % des unions annuellement contractées.
Les juifs exerceraient-ils une influence politique excessive ?
En France, il n'existe pas plus de « lobby » que de « vote » juifs. Pour Richard Liscia, éditorialiste à L'Arche, non seulement il n'y a pas de vote juif en France mais il n'y a pas de choix spécifiquement juif à faire. Si la couleur du bulletin de vote n'était dictée que par le sionisme, les juifs s'abstiendraient.
L'éditorialiste explique dans ce même article publié en mars 1993 que la France n'est pas le paradis du sionisme. Si les grands partis politiques accompagnent les juifs français dans la lutte contre l'antisémitisme, ils s'arrêtent aux portes du sionisme. Les grands partis n'iront pas au-delà pour les deux ou trois cent mille voix juives perdues dans une masse de plus de trente millions d'électeurs !
Quel décalage avec ces inscriptions sur les murs de Sartrouville en novembre 1992 : « France, réveille-toi, les juifs te gouvernent ». Il est vrai que « lobby » et « ghetto » peuvent être confondus. Est-ce parce que les États-Unis fonctionnent comme une juxtaposition de communautés structurées que le lobbying a pu s'y développer ? Le système républicain français n'admet pas une telle approche des relations sociales.
Au point qu'en février 1989, dans un article du mensuel Passage sur « Les 100 juifs qui comptent », on rencontrait des « non-juifs », comme Monseigneur Lustiger, ou une célèbre éditrice, auteur depuis d'un livre sur ses relations passionnelles avec le message évangélique. Sans parler d'un ancien premier ministre, ni d'un avocat parisien dont chacun sait – excepté certains – qu'ils furent élevés dans la foi catholique. Néanmoins, ce type de recensement journalistique n'accroît-il pas la confusion entre origine et religion et, malgré le ton fort sympathique, ne présente-t-il pas l'inconvénient de rappeler le « Ils sont partout » d'avant-guerre ?
Les juifs resteraient-ils attachés à leurs traditions ?
Est-ce bien exact ? Toujours selon l'étude de Patrick Girard, seul un tiers de la communauté juive de France continuait en 1986 à vouloir perdurer comme un groupe spécifique. Cette minorité constituait le noyau solide du judaïsme français, en tout cas celui dont l'affirmation plus prononcée a été prise pour un regain de l'identité juive.
Alors calculons : 30 % de moins de 2 %, ça pèse quoi dans la population française ?
Pour mémoire, Le Reich du Führer, livre publié en France en 1943, disait page 213 : « Selon le recensement de 1925, il y avait en Allemagne 546 379 membres de la confession juive, soit 0,90 % de l'ensemble de la population de 62 millions et demi. Si nous y ajoutons les juifs baptisés et les juifs sans confession, le pourcentage s'élève peut-être à un peu plus de 1 %. » Ce petit centième de juif personnalisait, aux yeux des nazis, un danger mortel pour l'essence de la germanité. En réalité, les juifs allemands constituaient une petite minorité et, pour l'historien Norman Cohn, témoignaient dans leur majorité d'un patriotisme allemand passionné et s'étaient déjà engagés fort loin sur le chemin de l'assimilation totale.
Les juifs se soutiendraient-ils au détriment des autres ?
Les juifs inassimilés – si tant est qu'ils s'entraident – le font-ils avec plus de voracité que d'autres minorités ? Plus de vindicte que les groupes de pression politique par exemple ?
Nous retrouvons là un inusable poncif : le juif, exploiteur des nations ! Un fétiche des antisémites présents et passés.
Prenons en exemple ces aumôniers juifs dans l'armée française. Et pas des moindres, tels le grand rabbin Bloch. Abraham Bloch fut grand rabbin d'Alger de 1897 à 1907, puis grand rabbin de Lyon. Volontaire, il fut mobilisé comme aumônier israélite en 1914, sur le champ de bataille des Vosges. Un soldat gravement atteint, l'ayant pris pour un aumônier catholique, l'appela pour une dernière consolation. Le rabbin Bloch ne voulut pas désespérer le soldat. Il courut donc emprunter une croix et revint près du mourant. Un obus le frappa à la fin de son « office ».
Réussite juive : intrigue ou culture de l'étude ?
Méfions-nous du classique effet de loupe. La réussite juive dans maints domaines, en premier lieu intellectuels, provient le plus souvent d'un labeur opiniâtre – réflexe classique des minoritaires désireux de fuir le ghetto – et d'une forme particulière d'éducation. Le judaïsme est une religion d'étude. D'ailleurs, le mot « Talmud » peut correctement se traduire par le mot « étude ». Connaître dès le plus jeune âge cet enseignement traditionnel aiguise les intelligences. Sans parler de l'apprentissage même rudimentaire de l'hébreu ! D'autres, qui fondent leur religion sur la répétition et la soumission, n'obtiennent pas d'aussi patents résultats, on s'en doute.
Mythe de la double allégeance : les juifs seraient-ils déloyaux ?
Selon ce cliché, les juifs français seraient juifs avant d'être français, et donc plus inquiets du sort d'Israël que de celui de la France. Faut-il rappeler le patriotisme des juifs français lors des dernières guerres que connut notre pays ? Ont-ils déserté ? Ont-ils été moins courageux que d'autres ?
La « montée » des juifs français en Israël, la fameuse alyah, demeure plutôt réduite. Limitée dans les décennies cinquante et soixante, ce phénomène aurait pris une certaine ampleur depuis 1967. Selon Patrick Girard, de 1967 à 1986, entre 10 000 et 15 000 juifs seraient partis s'installer en Israël. Mais, inversement, certains en sont revenus. Actuellement, chaque année, quelques centaines de personnes quittent la France pour « Eretz Israël ». Ces dernières années, une certaine progression inciterait les éditorialistes à s'interroger sur la raison du « boom » de l'alyah de France ; néanmoins, les chiffres restent malgré tout modestes.
Sources :
- Le Joker juif d'Ange-Mathieu Mezzadri
- Le Reich du Führer de Johannes Ohquist
- Pour le meilleur et pour le pire de Patrick Girard