
En 1945, les États-Unis sont les grands vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale. Ils détiennent la primauté technique qui a été déterminante dans la capitulation de l'Allemagne, et surtout du Japon, par l'utilisation controversée de la bombe atomique qui consacre leur puissance.
Les USA sont partis militairement de presque rien, mais en peu de temps ils ont construit l'appareil de la victoire et en ont fait profiter leurs alliés anglais et russes.
La préparation à la guerre a permis à l'économie américaine de repartir après la Grande Dépression de 1929. Cela grâce, entre autres, à ses capacités d'innovation et de production.
Les années d'après-guerre vont confirmer cette hégémonie économique.
Les questions du pourquoi et du comment de cette puissance peuvent être traitées à travers l'étude de l'immédiat après-guerre, des trois secteurs de l'économie et enfin à travers le marché extérieur américain, des aides qu'il apporte aux autres pays et de ses ingérences économiques.

1945 : la « Pax Americana » et la reconversion de l'économie
La supériorité militaire américaine en 1945
La marine compte 3 600 navires, dont 23 cuirassés, 99 porte-avions de tous types (20 d'attaque, 8 légers, 72 d'escorte) et 21 autres sont en construction.
L'aéronavale dispose de 40 000 avions avec plus de 60 000 pilotes. La marine est de loin la plus puissante du monde.
Tout ce matériel est fabriqué avec l'aide d'une main-d'œuvre renforcée par des adolescents, des femmes et des personnes âgées.
L'armée compte, elle, 12 millions d'hommes sous les drapeaux en 1945. L'armée de terre n'est pas la plus nombreuse, mais la mieux équipée en technologie et matériel.
S'y ajoute le fait que les USA sont le seul pays à posséder l'arme atomique en 1945 (les Russes ne l'auront qu'en 1949 en s'appuyant sur les travaux américains obtenus grâce aux réseaux d'espionnage).
Mais tous ces moyens militaires américains vont diminuer avec la reconversion de l'économie américaine en économie de « paix ».
La Pax Americana et le nouveau ordre mondial
À la fin de la guerre, les autres pays sont ruinés.
Le produit national brut (PNB) de 1944-1945 par rapport à celui de 1940 :
- En positif : USA (+50 %), Allemagne et Japon (+25 %) et Grande-Bretagne (environ +10 %)
- En négatif : l'URSS (environ -10 %), la France et l'Italie (-50 %)
Les États-Unis sont donc le pays sur lequel la guerre a eu le moins d'impact économique.
En ce qui concerne les pertes humaines, les USA ont subi moins de pertes que les autres belligérants. Les pertes vont de 300 000 pour les USA à plus de 20 millions pour l'URSS, pour un total de plus de 50 millions.
L'après-guerre a été préparé depuis longtemps. À Yalta en 1945 et à Potsdam, les États-Unis font accepter leurs conditions : partage de l'Allemagne et changements territoriaux en Pologne, en Allemagne, en URSS et au Japon.
Le dollar est la seule monnaie convertible en or après les accords de Bretton Woods en 1944, et les USA possèdent les deux tiers du stock d'or mondial à la fin de la guerre.
En août 1945, c'est la fin de l'accord « Prêt-Bail » qui avait aidé la Grande-Bretagne, l'URSS, la Chine et le Comité du général de Gaulle à hauteur de 50 milliards de dollars en argent et matériel. Les pays européens se trouvent donc démunis face à la reconstruction.
Les États-Unis vont aider les pays en difficulté dès 1943 par l'intermédiaire de l'UNRRA (United Nations Relief and Rehabilitation Administration) à hauteur de 4,7 milliards et d'un ensemble de prêts de 5 milliards de dollars. Il s'agit d'aider les pays en difficulté en fournissant des vêtements, des biens de première nécessité et en aidant les réfugiés.
Mais à la même époque, l'Amérique est confrontée à la reconversion.
La reconversion de l'économie américaine après 1945
Bilan de la guerre sur l'économie américaine :
- Part considérable du produit mondial
- Peu de pénuries alimentaires
- Pas de destruction sur le sol américain, peu de pertes civiles (journalistes envoyés au front, conseillers)
- L'économie peut se reconvertir avec moins de difficultés qu'en Europe
La reconversion commence par la démobilisation. Le 22 juin 1944, le « G.I. Bill of Rights » permet de rapatrier les troupes et en moins d'un an, 9 millions de soldats retrouvent leurs foyers.
- En 1945, il y avait 12 millions d'Américains sous les drapeaux ; 3 millions en 1945-1946 et 1,5 million en 1947.
La réinsertion dans la vie civile se fait par les études supérieures et par des prêts à taux avantageux pour l'achat de terres.
Vers 1947-1948, les dépenses militaires ne représentent plus que 4,3 % du PNB, soit moins qu'en 1941.
Il y a pourtant des impacts économiques lors de cette reconversion. Le chômage augmente en 1946 et des grèves exceptionnelles touchent 5 millions d'ouvriers.
En réaction, la « Loi Taft-Hartley » de 1947 limite le monopole syndical et impose un préavis de grève de 60 jours.
Malgré ces problèmes, Truman poursuit la politique du « New Deal » de Roosevelt, qui devient le « Fair Deal » dès septembre 1945.
Le « Fair Deal » a pour but de :
- Assurer le plein emploi
- Augmenter le salaire minimum
- Soutenir les prix agricoles
- Bannir la ségrégation dans l'armée et pour le logement
- Renforcer le système de sécurité sociale et améliorer l'habitat
Le temps que le système se mette en place, l'indice de salaire du célibataire ou du salarié marié baisse, mais remonte après 1947.
Le dernier aspect de la reconversion concerne la liquidation des installations de guerre.
La guerre fut favorable à la concentration industrielle, mais à partir de 1945, il y a liquidation progressive de ces installations gigantesques.
16 grandes sociétés acquièrent 53 % du total des biens liquidés. US Steel rachète Geneva et augmente sa production sidérurgique. Republic Steel rachète les usines South Chicago, c'est-à-dire la plus grande usine d'acier au monde.
Pour la production d'aluminium, trois groupes se la partagent : Alcoa (44 %), Reynolds (36 %) et Kaiser Permanente (20 %).
La reconversion passe aussi par la revente des surplus militaires à l'étranger. Par exemple, la France acquiert plusieurs porte-avions (Dixmude, Bois Belleau et La Fayette) ainsi que les chasseurs F-4 Corsair qui vont avec.
Dans l'ensemble, cette reconversion se passe bien et il n'y eut pas de crise de reconversion comme en 1921. Cette période s'achève vers le milieu de l'année 1947.
Ces aspects nous amènent au cœur de l'économie américaine.

L'hégémonie économique américaine dans les trois secteurs
Le secteur primaire : agriculture et ressources
L'agriculture américaine obtient d'excellents résultats au niveau de la production.
Elle est la première au monde pour la production de maïs dans la région du « Corn Belt » (région de l'Ohio au Kansas) avec 45 % de la production mondiale.
La deuxième région agricole est celle du « Wheat Belt » où l'on produit le blé (de la province d'Alberta au Canada jusqu'au Texas). En 1946, cette région produit un quart du blé mondial et les deux tiers sont exportés à l'étranger. D'ailleurs, le réseau ferré américain est tissé d'est en ouest, ce qui permet de passer au milieu de ces « belts » pour rejoindre les ports et les navires céréaliers. En 1946-1947, les exportations vers l'Europe sont conséquentes car il y a de mauvaises récoltes.
L'Amérique produit aussi du coton, du soja, du tabac, de l'avoine et des fruits. Vers 1950, un agriculteur américain nourrit 15 personnes. L'objectif majeur est l'exportation. En effet, depuis les années 1940, de nombreux barrages ont été construits pour irriguer et amener l'électricité. Avec la mécanisation, les rendements augmentent, et cela malgré la diminution de la population agricole.
L'élevage
Il est important dans les grandes plaines texanes. C'est plutôt un élevage pour la viande, alors que l'élevage laitier se situe plus au nord (région des Grands Lacs).
Les ressources naturelles
Les États-Unis disposent de la moitié de la production mondiale de charbon avec 684 millions de tonnes, des deux tiers de la production de pétrole (244 millions de tonnes) et de beaucoup de gaz naturel. C'est à la fin de la guerre que les USA font l'acquisition de l'exploitation du pétrole d'Arabie saoudite pour une durée de 60 ans.
Les autres ressources comprennent le cuivre, le fer, le plomb et l'argent.
L'industrie américaine après la Seconde Guerre mondiale
Elle connaît un essor considérable, même avant la guerre.
L'aéronautique est dans les premiers rangs de l'industrie.
Le textile et la chimie se développent grâce au déclin de la concurrence européenne (Allemagne et Grande-Bretagne).
La production de 1945 est le double de celle de 1939, avec 43 % de la production industrielle mondiale en 1945 et plus de la moitié de la production électrique. Même si cette production diminue le temps de la reconversion de l'économie de guerre en économie de paix, elle se maintient.
Les productions clés :
- L'acier avec 95 millions de tonnes (Pittsburgh, zone des Grands Lacs, est des USA), qui représente plus de la moitié de l'acier mondial
- L'aluminium avec 1 million de tonnes et le caoutchouc avec 1,2 million de tonnes
Dès 1950, les États-Unis fabriquent 60 % des produits manufacturés dans le monde.
Techniques de travail
L'Amérique utilise depuis quelque temps le système de Taylor, c'est-à-dire le travail à la chaîne (voir Les Temps Modernes de Chaplin).
La supériorité technique a été amenée par les savants immigrés qui fuyaient l'Europe avant-guerre et par la récupération des savants nazis d'après-guerre. Des scientifiques comme Werner Von Braun qui sera « recyclé » à la NACA (qui plus tard deviendra la NASA).
Mais c'est surtout un équipement de production assez récent (5 à 10 ans) qui fait la différence, alors que de nombreux pays d'Europe ont un équipement vieux de plus de 20 ans. L'équipement américain est adapté à la production à grande cadence.
L'impact sur l'indice de production est immédiat. Il passe de 170 en 1946 à 187 en 1947. Quant au PNB, il est en constante augmentation : de 215 milliards de dollars en 1945 à 233 milliards en 1947.
Les patrons américains s'enorgueillissent de cette situation, ils sont fiers de leurs profits.
« Ce qui est bon pour General Electric est bon pour les États-Unis » a dit un de ses présidents.
Le secteur tertiaire : finances et services
Les finances
Depuis 1944 (Bretton Woods), le dollar domine l'économie mondiale, c'est la monnaie de réserve. À titre d'exemple, 1 $ vaut 120 francs en décembre 1945.
La balance des comptes américaine est excédentaire. Entre 1946 et 1949, il y a 17 milliards de dollars de surplus.
Le taux de couverture des importations par les exportations est exceptionnel : 232 % en 1946 et 270 % en 1947.
La dette de guerre diminue et passe de 279 milliards à 257 milliards.
Pendant la guerre, le capitalisme a été réglementé par l'intervention de l'État et ce processus va se poursuivre après car il est efficace. Les USA passent du libéralisme au libéralisme contrôlé par l'État. L'hégémonie des hommes d'affaires est remplacée par un pouvoir fédéral fort.
On dit de cette époque que c'est « une ère de prospérité dont même les couches sociales les plus marginalisées profitent ».
Les services
Les États-Unis disposent de la première flotte marchande du monde (trois fois celle de la Grande-Bretagne avec les célèbres « Liberty Ships »). Le contrôle du canal de Panama est aussi important pour le trafic maritime entre l'océan Pacifique et l'Atlantique.
Au sortir de la guerre, l'Amérique a aussi la seule aviation commerciale avec 15 000 appareils (DC-3, DC-4 ou DC-6 et les Constellations) et plus des trois quarts des véhicules roulant sur la planète.

Le marché extérieur américain et l'aide à l'Europe
Les investissements américains à l'étranger
Ils sont de deux catégories.
Les investissements directs, c'est-à-dire les sociétés qui exploitent des richesses à l'étranger par l'intermédiaire de sociétés américaines, comme le pétrole au Venezuela ou en Arabie saoudite (accord d'exploitation de 60 ans).
Les investissements indirects, c'est-à-dire quand l'Amérique prête à des gouvernements ou à des particuliers étrangers, des actions ou des obligations.
Les débouchés du commerce extérieur américain se trouvent au Canada (en augmentation depuis 1900), au Moyen-Orient (en augmentation depuis 1900), en Amérique du Sud (en forte augmentation depuis 1900, de 2,8 % en 1900 à 38,9 % en 1950), en Europe (en diminution depuis 1900, de 76,6 % en 1900 à 14,4 % en 1950), en Asie (faibles débouchés) et également faibles pour l'Afrique et l'Océanie.
Ce commerce est d'autant plus en expansion que celui de ses concurrents diminue. En effet, depuis 1947, l'Empire britannique n'occupe plus l'Inde, même si les accords commerciaux du Commonwealth sont encore de mise, et la France a des problèmes en Indochine et en Algérie. Ces problèmes étaient sans doute anticipés par les États-Unis, car en 1943, lors de la conférence de Casablanca, Roosevelt aurait dit au sultan « viriez les Français ».
Grâce à la puissance de leur économie, les États-Unis vont aider les pays européens à se reconstruire.
Le Plan Marshall et la reconstruction de l'Europe
Début 1946, l'URSS augmente ses forces militaires en Pologne, en Hongrie et en Bulgarie.
Par crainte du déferlement de troupes soviétiques (« The Red Scare »), Truman juge qu'il est nécessaire d'apporter une aide économique et militaire aux pays menacés par le communisme. C'est George Marshall qui propose « l'European Recovery Program » le 5 juin 1947 : c'est le Plan Marshall.
Les aides consistent en apports de capitaux, de matières premières, de machines et de conseillers techniques. Cela permet à l'Europe de se reconstruire et surtout constitue un marché important pour les Américains. Ils peuvent exporter leurs surplus industriels et agricoles et rendre l'Europe dépendante, tout en décourageant le vote communiste (peu d'effets en France et en Italie).
Les aides sont accordées à condition de ne pas exporter certaines matières premières vers les pays de l'Est (clauses de réexportation). Les USA peuvent aussi s'opposer à la création d'entreprises qui les gêneraient. C'est de l'ingérence économique.
Les ingérences économiques des États-Unis
L'Amérique veut promouvoir les libertés économiques. Elle cherche à faire prévaloir à l'extérieur les valeurs du capitalisme et de l'économie de marché. Elle veut représenter des valeurs universelles. Cela passe par la lutte contre le communisme intérieur et extérieur.
Pour cela, il y a la création du « National Security Act » de 1947 qui réforme l'appareil de décision en matière de défense et de politique étrangère. Il y a moins de contrôle du Congrès, donc la politique étrangère est plus autonome et les ingérences économiques à l'étranger se font, entre autres, par la CIA qui est une émanation de ce Security Act.
La doctrine Truman et la politique du Containment
« Les États-Unis interviendront économiquement ou militairement lorsqu'ils le jugeront nécessaire afin de préserver leurs intérêts stratégiques ou économiques. »
Ils le feront par le soutien aux mouvements de résistance armée à l'URSS, notamment dans les pays baltes et en Ukraine, ainsi que dans les autres pays socialistes comme en Tchécoslovaquie et en Albanie à partir de 1944.
On accorde une aide financière à la Grèce et à la Turquie, et l'occupation du Japon est planifiée sous les ordres du général MacArthur. C'est la politique du « Containment ».
Conclusion
En conclusion, nous pouvons dire que les États-Unis dominent la plupart des aspects de l'économie mondiale : le dollar est la monnaie de référence, ils prêtent de l'argent aux autres pays, les perdants de la guerre leur en doivent, ils imposent leurs choix et présentent le libéralisme comme un aboutissement du progrès.
Après la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis semblent être sur les « starting blocks » pour la Guerre froide, mais l'économie reste fragile. C'est la guerre de Corée et l'affrontement avec les Soviétiques qui vont établir leur prospérité.
Bibliographie
- FRANCK Louis, La politique économique des États-Unis, éditions Sirey, Paris, 1966.
- VAN DER WEE Herman, Histoire économique mondiale 1945-1990, Academia Duculot, Belgique, 1990.
- GILORMINI P., Histoire économique des USA de 1914 à nos jours, éditions Marketing, Paris, 1973.
- PATERSON J. H., North America: A Geography of the United States and Canada, Oxford University Press, 1989.
- ROSENZWEIG L. et TERTRAIS H., Le Monde, l'histoire au jour le jour, La Guerre Froide 1944-1994, Le Monde éditions, Paris, 1994.