
Tout a un prix, ou bien une dignité. On peut remplacer ce qui a un prix par son équivalent ; en revanche, ce qui n'a pas de prix, et donc pas d'équivalent, c'est ce qui possède une dignité. La dignité ne peut être remplacée, elle n'a pas de prix et pas d'équivalent, elle réfère seulement à l'autonomie de la volonté et elle s'oppose à tout ce qui a un prix. C'est pourquoi le sujet critique de Kant ne convient pas à l'échange marchand, c'est même tout le contraire qui est requis dans le démarchage, le marketing et la promotion de la marchandise.
L'idéologie néolibérale et la fabrication d'un « homme nouveau »
Comme toutes les idéologies précédentes qui se sont déchaînées au cours du XXe siècle (le communisme, le nazisme…), le néolibéralisme vient s'ajouter aux autres, mais ce dernier veut uniquement la fabrication d'un homme nouveau. Ce qui fait la force nouvelle de cette idéologie par rapport aux précédentes, c'est qu'elle n'a pas commencé par viser l'homme lui-même au moyen de programmes de rééducation et de coercition. Elle s'est contentée d'introduire un nouveau statut de l'objet, défini comme simple marchandise, en attendant que le reste s'ensuive : que les hommes se transforment lors de leur adaptation à la marchandise, promue dès lors comme réel. Cette nouvelle éducation de l'individu s'effectue donc au nom d'un réel auquel on veut mieux consentir que s'y opposer : il doit toujours paraître doux, voulu, désiré, comme s'il s'agissait d'entraînements (la télévision, la publicité…).
Travail, valeur et financiarisation de l'économie
Pour l'économie néolibérale, en effet, le travail n'est plus ce sur quoi repose la production de la valeur, car le capital mise de plus en plus sur des activités à haute valeur ajoutée (surtout les médias, Internet…) où la part du travail salarié peu ou moyennement qualifié est parfois extrêmement faible. Ce qui a permis au capital de jouer à plein la gestion des finances dans des mouvements de grande ampleur.

Cela explique, en dépit de toutes les améliorations que connaît la vie quotidienne grâce à ce mode de production, les perturbations aggravantes et la concentration de la richesse entre certaines mains plutôt que d'autres. Cela explique aussi l'augmentation du chômage dans le monde à un taux trop élevé, au point que le taux de croissance se trouve en parallèle avec celui du chômage.
Le paradoxe entre croissance et chômage
Pourquoi donc cette croissance n'absorbe-t-elle pas ce taux de chômage ? Comment expliquer ce paradoxe ? Ce paradoxe s'explique par le fait que la part de l'économie réelle décroît à mesure de la financiarisation de l'économie, laquelle s'est considérablement développée au cours des vingt-cinq dernières années grâce au développement de nouveaux mécanismes financiers et outils de gestion du capitalisme.
Vers un capitalisme total : l'urgence de la résistance
Nous sommes dans un temps nouveau et de danger absolu : celui d'un capitalisme total qui ne s'intéresse plus uniquement aux biens et à leur capitalisation, qui ne se contente plus d'un contrôle social des corps, mais vise aussi un remodelage en profondeur des esprits. Tout doit rentrer dans l'ordre de la marchandise, toutes les régions et toutes les activités du monde, même vous, y compris les mécanismes de subjectivation. C'est pourquoi, devant ce danger absolu, l'heure est à la résistance, à toutes les formes de résistance qui défendent la culture, dans sa diversité, et la civilisation, dans ses acquis.
Je crois aussi que c'est l'heure pour que les Français pensent aux proverbes : « Cessez pas le progrès » ; « Connaître, c'est posséder ».
Il n'est en effet pas impossible qu'après l'enfer du nazisme et la terreur du communisme, une nouvelle catastrophe historique se profile. C'est à demander si nous ne sommes pas sortis des unes que pour mieux entrer dans l'autre. Car l'ultralibéralisme veut, lui aussi, fabriquer un homme nouveau.