Image 2
Monde

L'Amérique et la bombe : de l'espoir à l'angoisse

De Hiroshima à la crise de Cuba, revivez comment les Américains ont vécu l'ère nucléaire : du soulagement de 1945 à l'angoisse de la guerre froide.

As-tu aimé cet article ?

Le 26 juillet 1945, Harry Truman lance un ultimatum au Japon en exigeant sa capitulation immédiate. Le 9 août, il déclare : « Le monde doit savoir que la première bombe a été lâchée sur la base militaire d'Hiroshima. Nous avons battu les Allemands dans la course pour sa découverte. Nous avons utilisé la bombe pour abréger l'agonie de la guerre, pour sauver la vie de milliers de jeunes Américains. Nous continuerons à l'utiliser jusqu'au total anéantissement de la puissance japonaise. »

Un secret absolu avait enveloppé la mise au point des premières armes atomiques ; seule une poignée de scientifiques composant les équipes associées au projet Manhattan était au courant. Même Harry Truman, second personnage de l'État, qui ordonna finalement le lancement de la bombe A, fut tenu dans l'ignorance jusqu'à la mort du président Franklin D. Roosevelt, quelques mois avant que l'arme ne soit prête.

Le 6 août 1945, à Washington, la journée commença comme une matinée ordinaire, mais les correspondants de presse à la Maison Blanche s'étaient vus priés d'attendre : quelque chose d'important pouvait être annoncé. En entendant le bref communiqué, à 11h38, il ne fallut qu'une fraction de seconde pour comprendre qu'ils tenaient la plus grosse affaire de la Seconde Guerre mondiale. « La bombe atomique révolutionne la guerre : elle frappe le Japon avec toute la puissance de 20 000 tonnes de TNT », titrait le Herald Tribune sur sa une. Des articles expliquaient en première page que la bombe visait des cibles militaires, essentiellement des usines d'armement. En déchiffrant un « secret de la nature », les scientifiques alliés avaient battu les nazis dans la course à la bombe, ajoutait le journal qui donnait aussi le coût du projet : deux milliards de dollars, somme vertigineuse à l'époque.

Dès le lendemain, la principale éditorialiste diplomatique du New York Times, Anne O'Hare McCormick, estimait que la bombe atomique avait provoqué « dans l'esprit des hommes une explosion aussi dévastatrice que l'anéantissement d'Hiroshima ». Cette appréciation des retombées psychologiques fut reprise en écho par des centaines de commentateurs au cours des mois suivants, certains évoquant peu à peu les implications de l'arme terrifiante qui risquait de se retourner de toute sa violence contre son inventeur.

Cette réaction initiale occultait pourtant de manière éclatante les risques secondaires de l'explosion. C'est l'Australien Wilfrid Burchett qui signala le premier la radioactivité dans le Daily Express de Londres : les survivants, rapportait-il, tombaient malades et mouraient « de manière mystérieuse et horrible ». Le gouvernement américain s'empressa de démentir la nouvelle et de nier que les radiations soient dangereuses, en s'efforçant dans un premier temps de suivre le conseil de feu le président Eisenhower : « restez vagues ». Finalement, l'opinion américaine apprit par une déclaration officielle que les retombées nucléaires présentaient peut-être des dangers pour la population.

Cette menace invisible, qui aggravait naturellement le potentiel terrifiant des armes nucléaires, ne modifia toutefois pas le débat de fond sur la question. Les Américains approuvaient la nouvelle violence apocalyptique déchaînée sur le Japon, endurcis qu'ils étaient par les bombardements aériens contre l'Allemagne quelques mois auparavant — ceux-ci firent probablement plus de victimes à Dresde qu'il n'en périt d'abord dans l'explosion de la bombe d'Hiroshima — ainsi que par le récit des atrocités commises par les troupes japonaises dans le Pacifique.

Pourquoi les dirigeants américains ont-ils utilisé la bombe atomique ?

Pour leur part, les dirigeants américains n'avaient eu aucun scrupule à utiliser la bombe, estimant qu'elle épargnerait jusqu'à cinq cent mille G.I.s en obligeant le Japon à capituler sans invasion américaine du pays. À Washington, les stratèges militaires assuraient que l'industrie japonaise s'était en grande partie abritée dans les quartiers résidentiels des grandes villes : ironiquement, les bombardements conventionnels furent ralentis sur Hiroshima afin qu'il restât assez de bâtiments debout pour démontrer le pouvoir destructeur de la bombe atomique. Et le général George Marshall, chef de l'état-major suprême américain, souligna que c'était précisément parce qu'elle était si révoltante que la bombe atomique permettrait aux Japonais de se rendre sans perdre la face.

Unique réserve : Henry Stimson, le ministre de la Guerre qui était le père politique de la bombe, ordonna d'épargner Kyoto, capitale spirituelle dont la destruction risquerait de galvaniser l'ennemi. Au reste, et cela allait sans dire, quel gouvernement aurait accepté d'abandonner un projet qui lui avait coûté deux milliards de dollars ?

Certains universitaires et les partisans du courant « politiquement correct » soutiennent aujourd'hui que les États-Unis auraient dû avoir honte de l'Enola Gay, le bombardier B-29 qui lança la bombe atomique. Cette attitude, ripostent les anciens combattants d'alors, est antihistorique, souvenir sélectif ignorant les problèmes fondamentaux du moment. À l'époque, un commentateur britannique suggéra que la bombe avait servi à intimider les Russes : « Le lancement des bombes atomiques ne fut pas tant la dernière action militaire de la Seconde Guerre mondiale que la première grande opération de la guerre froide diplomatique engagée aujourd'hui contre la Russie. » Son analyse fut aussitôt ridiculisée, dénoncée ou ignorée jusqu'à ce que le climat culturel et politique très différent des années soixante permît de l'envisager sérieusement.

À l'époque, les Américains se sentaient soulagés et fiers que les États-Unis aient sorti le monde de la guerre pour le projeter dans une ère nouvelle. La radio, qui était devenue le principal média du pays pendant le conflit, amplifiait l'atmosphère de jubilation nationale devant cette arme qui avait obligé le Japon à choisir immédiatement entre la capitulation et l'annihilation.

Comment la peur nucléaire s'est installée aux États-Unis

Ceux qui redoutaient que la bombe puisse être un jour lancée sur les États-Unis trouvaient alors des réponses béatement rassurantes pour la plupart dans des ouvrages comme Survivre à une attaque nucléaire ou Comment survivre à une bombe atomique, dans lequel Richard Gerstell les prévenait : « les choses auront probablement changé d'aspect quand vous sortirez » de l'abri antiatomique. Les spécialistes, poursuivait l'auteur, conseillaient « en cas de catastrophe de toujours porter des pantalons longs et des chemises lâches de couleur claire avec des manches longues boutonnées aux poignets. Un chapeau, les bords abaissés, préviendrait la plupart des brûlures au visage. Les femmes ne devraient jamais avoir les jambes nues... » Les enfants apprenaient qu'en cas d'alerte ils devaient s'enfermer dans une cave ou une pièce et en boucher toutes les issues pour lutter contre l'explosion.

Tout le monde ne prenait pas trop au sérieux l'atome. Hollywood, ainsi, s'empressa de surnommer « Anatomie atomique » la starlette Betty Grable dont les longues jambes ornèrent bientôt le nez des bombardiers. Quant à Bikini, le nom de l'atoll du Pacifique où se déroulèrent au lendemain de la guerre une série d'essais nucléaires, il devint un audacieux maillot de bain deux-pièces.

Plus sérieusement, l'horreur de la bombe était compensée par un flot de promesses de science-fiction sur les utilisations pacifiques de l'énergie atomique qui, presque toutes, se révélèrent fallacieuses. À l'époque, l'électricité nucléaire ne semblait guère présenter d'intérêt car les coûts énergétiques ne dépassaient pas un pour cent des dépenses du pays.

Il revint à Bernard Brodie, professeur à Harvard et premier stratège nucléaire crédible, de remettre les choses à leur place : « quelles que soient les promesses pacifiques de l'énergie nucléaire, elles ne représentent rien devant la terrible menace de la bombe elle-même. » Il n'était guère vraisemblable, ajoutait-il, qu'on puisse jamais concevoir une défense contre les armes nucléaires.

L'angoisse nucléaire dans la culture américaine

L'angoisse que la bombe provoqua au début se cristallisa dans l'article le plus célèbre de son temps, publié par Norman Cousins quatre jours après la reddition des Japonais dans le magazine de centre gauche Saturday Review, sous le titre « L'homme moderne est périmé » (Modern Man Is Obsolete). Ces inquiétudes suscitèrent, avec un succès limité, un mouvement en faveur d'un gouvernement mondial unique et d'une prise en charge internationale des questions nucléaires, démarche qui atteignit son apogée avec une campagne de savants atomistes destinée à mettre la population en garde. Ces tentatives se révélèrent rétrospectivement contraires au but recherché : elles commencèrent par terrifier la plupart des gens, pour finalement les laisser paralysés devant le problème.

Dès 1945, le théologien Reinhold Niebuhr écrivait de manière prémonitoire dans la prestigieuse revue Foreign Affairs que les relations américano-soviétiques affecteraient probablement davantage les attitudes de l'opinion publique que la peur de la guerre atomique : « Les périls ultimes, si grands soient-ils, exercent sur l'imagination humaine une influence moins frappante que la rancœur et les heurts immédiats, quelque secondaires qu'ils soient en comparaison. »

En 1950, les tensions de la guerre froide et les combats en Corée multiplièrent les appels en faveur d'un programme nucléaire plus actif — réaction populaire alimentée en partie par les descriptions des scientifiques soulignant la puissance effrayante des armes nouvelles. Toutefois, les années passant, les questions nucléaires s'estompèrent progressivement dans la conscience publique tandis que se dégradaient peu à peu les panneaux noirs et jaunes, représentations stylisées de l'atome qui évoquaient des fleurs abstraites et indiquaient la présence d'un abri antiatomique souterrain dans les bâtiments publics.

Des peurs inconscientes n'en subsistaient pas moins. Hollywood les exprima dans toute une série de films : La Chose (1952), mutant monstrueux apparaissant dans un paysage glacial évoquant la guerre froide ; Docteur Folamour (1964) qui marque une escalade virulente de la satire contre la guerre ; Sur la plage (1957), peut-être le plus obsédant, où les derniers survivants de l'humanité attendent la fin au lendemain d'une guerre nucléaire.

Crise de Cuba 1962 : le monde au bord de la guerre nucléaire

La réalité resurgit brutalement avec la crise de Cuba, lorsque le président John F. Kennedy fut réveillé le mardi 16 octobre 1962 à l'aube par un de ses collaborateurs : des photographies aériennes révélaient la construction de bases de missiles nucléaires à Cuba. C'était également la première fois que les Américains avaient de bonnes raisons de craindre un anéantissement soudain.

L'Union soviétique avait stupéfait le monde entier en 1957 avec le lancement du satellite Spoutnik, percée technologique qui démontrait sa capacité à atteindre les États-Unis à l'aide de missiles nucléaires intercontinentaux. Lors de sa campagne présidentielle, en 1960, Kennedy avait beaucoup insisté sur le retard de son pays en matière de fusées (« missile gap »), alors que la supériorité américaine était en fait de deux cents contre un. Mais Cuba, où les communistes avaient pris le pouvoir en 1959, était beaucoup trop proche des États-Unis (moins de cent cinquante kilomètres) pour les stratèges de Washington.

Dans un discours dramatique à la nation, Kennedy reconnut que le monde se trouvait « au bord de la destruction ». La population reçut des instructions pour improviser des abris antiatomiques et la défense passive, assoupie depuis des années, redevint active. Kennedy contribua à calmer les esprits. Pour la première fois, Washington estima nécessaire de mobiliser ses alliés sur la question du nucléaire.

Le général de Gaulle jugea inutile de regarder les photographies des avions de reconnaissance américains. Si son allié y voyait une menace, expliqua-t-il, il le croyait sur parole. Et lorsque le représentant soviétique lui déclara par la suite que Paris disparaîtrait en cas de conflit nucléaire, il lui répondit : « Dans ce cas, monsieur l'ambassadeur, nous mourrons ensemble. »

La crise s'amplifia pendant six jours interminables tandis que la Maison Blanche s'efforçait d'éviter toute mesure interdisant à Moscou de battre en retraite. Si les ventes de coûteux abris antiatomiques préfabriqués, livrés avec des provisions et une arme pour repousser les survivants moins prévoyants, se multiplièrent brièvement, le pays ne céda pas à la panique.

Les prudents tâtonnements diplomatiques de part et d'autre débouchèrent finalement sur un dénouement heureux lorsque la Maison Blanche répondit publiquement à un message privé conciliant de Khrouchtchev — ignorant la position plus ferme que ce dernier devait faire connaître le lendemain — par des concessions et un hommage à la sagesse qui avait amené les Russes à retirer leurs missiles offensifs. Ce fut dans le monde entier un soupir de soulagement. La « jubilation » avec laquelle la nouvelle fut accueillie aux Nations Unies, comme dans tous les États-Unis, indiquait à quel point l'inquiétude et la peur avaient été profondes.

De la guerre froide à la désescalade nucléaire

Par-delà le soulagement d'avoir évité « l'impossible », le fait que les dirigeants des deux superpuissances aient su gérer la crise signifiait que le monde n'avait pas à redouter une menace nucléaire irrationnelle.

Une vague d'inquiétude semblable, suivie d'un même soulagement, se produisit au début des années quatre-vingts aux États-Unis, lorsque le gouvernement Reagan réclama de nouvelles initiatives nucléaires pour faire pièce à ce qu'il présentait comme une supériorité soviétique croissante dans le domaine des missiles lourds. Il laissait entendre que ce retard dans les armes dites de première frappe risquait de paralyser mortellement les États-Unis, à la merci d'une seule attaque surprise.

À la même époque, les stratèges américains s'interrogeaient également sur « la dissuasion nucléaire élargie ». Autrement dit : les États-Unis devaient-ils utiliser leurs armes nucléaires, au risque d'une riposte sur leur propre sol, pour la défense de leurs alliés européens ? Le problème se concrétisa politiquement sous la forme des « euromissiles », les fusées américaines à moyenne portée basées en Europe, et de l'IDS (« guerre des étoiles »), bouclier devant offrir au territoire américain une protection étanche.

En fin de compte, on retrouvait là la question posée dans les années cinquante par Henry Kissinger : comment les États-Unis pourraient-ils utiliser les armes nucléaires pour contrecarrer efficacement l'avancée progressive et l'intimidation politique de l'Union soviétique ? S'il mobilisa les intellectuels de la défense, ce débat n'eut qu'un écho limité dans l'opinion publique américaine. D'autant que, dès le milieu des années quatre-vingts, Mikhaïl Gorbatchev affirma l'intention soviétique de s'engager dans la désescalade nucléaire.

Les cycles de l'expérience nucléaire américaine

Tout naturellement, à l'ère de l'angoisse succéda une époque de confiance. Confiance si grande que l'opinion américaine ne semble se soucier que par intermittence de la nouvelle menace nucléaire que représente le risque de prolifération à des fins terroristes de matières fissiles provenant des arsenaux de l'ex-Union soviétique (voir La vérité sur le trafic nucléaire).

Tels furent les cycles de l'expérience américaine de la bombe. La foi dans les ressources techniques des États-Unis et l'inquiétude à l'égard des risques moraux et physiques culminèrent ensemble en 1945, en 1962 et en 1983. Invariablement, chacun de ces moments dramatiques finit par s'inscrire dans le mouvement historique par lequel le peuple américain affirme sa confiance dans la capacité de ses dirigeants à surmonter l'épreuve.

Les autres articles composant ce dossier :

Hiroshima sorti le 6 août 2003

Comment j'ai survécu à Hiroshima sorti le 6 août 2003

Le monde frôle la guerre nucléaire sortira le 23 octobre 2003

La vérité sur le trafic nucléaire sortira le 25 octobre

La guerre secrète des espions atomiques sortira le 27 octobre 2003

Le combat de de Gaulle pour créer la force de dissuasion française sortira le 2 novembre 2003

As-tu aimé cet article ?
magixguignol
magixguignol @magixguignol
50 articles 0 abonnés

Commentaires (3)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires