
Ange ou démon ? Rafik Khalifa, le richissime patron de l'entité économique privée la plus puissante de toute l'Algérie, se retrouve malgré lui propulsé au cœur des grandes batailles politiques nationales.
L'ascension fulgurante de Khalifa Airways
Khalifa Airways, compagnie privée et filiale du groupe Khalifa, assurait les liaisons quotidiennes et hebdomadaires en vols directs sur les réseaux national et international. Avec un effectif de 3 000 travailleurs répartis entre les agences et les escales, et une flotte composée de 21 Airbus (A319, A320, A330, A340, A300 Cargo), 7 Boeing (737-400, 737-800, 777-200), 12 ATR (72-500, 42-500), 2 hélicoptères et un jet d'affaires, les ambitions de la compagnie étaient grandes. Mais la situation que vit le groupe ébranle toutes les prévisions.
La chute libre et la crise bancaire
Une chute libre a suivi le gel des opérations de transfert de devises de Khalifa Bank. Depuis la fin novembre 2002, l'empire Khalifa est menacé dans sa survie même. Suite à la nomination d'un administrateur à la tête de Khalifa Bank le 2 mars 2003 par la commission bancaire du conseil de la monnaie et du crédit, rattachée à la Banque d'Algérie, la situation s'est gravement détériorée.
Cette décision, précise la Banque d'Algérie, est conforme aux dispositions de l'article 155 de la loi sur la monnaie et le crédit. Cet article stipule qu'une telle désignation intervient soit à la demande des dirigeants lorsqu'ils estiment ne plus être en mesure d'exercer normalement leurs fonctions, soit à l'initiative de la commission bancaire lorsque la gestion de l'entreprise ne peut plus être assurée. La suspension des transferts à l'étranger vise notamment à « endiguer tout risque de détérioration de la situation financière ».
Il est intéressant de noter que l'article 155 stipule également que l'administrateur désigné « peut déclarer la cessation des paiements », autrement dit la mise en faillite de la banque. Le choix du moment pour la désignation d'un administrateur, alors que le problème dure depuis au moins le 27 novembre 2002, fait naître la thèse d'un acharnement venu d'en haut.
Un succès économique qui dérange
La chute de la première compagnie aérienne privée en Afrique et dans le monde arabe paraissait alors inéluctable. Pourtant, le groupe Khalifa ne s'était jamais aussi bien porté que durant ces deux dernières années. Il avait pris une telle dimension qu'il réussissait à s'imposer sur les marchés européens, français notamment, et contestait à l'État l'exclusivité du contrôle de l'audiovisuel avec Khalifa TV et Khalifa News, deux chaînes de télévision émettant respectivement à partir de Paris et de Londres.
Khalifa était menacé dans sa survie même par cette réussite qui dérangeait les hommes politiques. Les médias internationaux ont fait scandale autour du « petit homme » devenu une célébrité en peu de temps, vouant le géant à l'asphyxie. Moyen de pression ? Tout laisse à le croire.
L'hypocrisie du pouvoir algérien
L'affaire Khalifa n'est évoquée qu'à l'aune du « qui tue qui ? ». Sur les grandes chaînes du secteur audiovisuel, la politique prend vite le dessus sur le moral. La porte-parole du gouvernement, Khalida Toumi, s'exprimait avec prudence le 16 mars 2003 sur l'affaire Khalifa, refusant de commenter l'avenir des employés : « Nous attendons le verdict de la commission bancaire et celui de la justice auxquels nous nous conformerons selon les lois de la République ».
Pourtant, cette même personne qui invoquait la loi avait auparavant écrit deux lettres à l'homme d'affaires Abdelmoumen Khalifa pour le solliciter afin d'aider la présidence à financer le concert de l'acteur égyptien Adel Imam. Un véritable scandale politico-financier révèle l'hypocrisie d'un pouvoir qui fait mine de s'indigner aujourd'hui des « transferts de devises douteux » du groupe Khalifa.
En juillet dernier, le Président de la République lui-même avait demandé, par le biais de sa porte-parole Khalida Toumi, que Khalifa Bank aide à financer la pièce de théâtre donnée par l'acteur Adel Imam pour le 40e anniversaire de l'indépendance, prenant en charge le cachet de l'artiste qui s'élève à 180 000 dollars. Dans une seconde lettre datée du 25 juillet, Madame Toumi remercie Khalifa et lui exprime sa « gratitude ». Voilà donc les devises de Khalifa Bank qui venaient de sauver la face aux autorités algériennes. Les fonds ont-ils été versés à la demande de Toumi ? Font-ils partie des « transferts douteux » qui font l'objet d'une enquête de l'IGF ?
Le financement des monuments publics
Vingt-quatre heures plus tard, un nouvel éclairage est jeté sur l'affaire. En première page des journaux le 19 mars 2003, on apprend que le groupe Khalifa a été sollicité par les services du ministre de la Communication et de la Culture pour prendre en charge financièrement les travaux de rénovation de l'éclairage du Sanctuaire du Martyr. La facture, qui s'élevait à plus de 8 milliards de centimes, a été supportée intégralement et gracieusement par le groupe Khalifa, permettant de sauver la face aux autorités algériennes alors que l'image de marque de l'Algérie était liée à la bonne tenue de cet événement.
L'homme d'affaires n'a jamais hésité à répondre favorablement aux sollicitations de Khalida Toumi, que ce soit pour l'acteur égyptien ou pour le financement de l'éclairage du monument. Par ailleurs, la contribution du groupe au financement de plusieurs opérations pour le compte de l'État algérien s'ajoute à la liste. Cette affaire n'est en fait que la partie visible de l'iceberg. Elle s'ajoute à d'autres, relatives à des aides financières et matérielles dont ont profité de nombreux ministères dans des missions au service de l'État, ainsi qu'à des aides directes ou indirectes aux responsables.
L'avenir incertain du groupe Khalifa
Une chose est vraie : l'affaire Khalifa cache une histoire complexe avec cet homme d'affaires qui fut un jour le meilleur et l'autre à abattre. Une simple vérité mais effroyable, et nul ne sait vraiment le destin du groupe Khalifa, si ce n'est à travers des rumeurs qui circulent sur un investisseur français qui serait le sauveur de la compagnie, un accord avec la banque ou un marché avec l'ancien PDG.
Mais personne ne connaît la vraie histoire du groupe, sauf une chose : les entreprises Khalifa ont prouvé leur efficacité. Abdelmoumen est un jeune investisseur qui a privilégié son pays alors qu'il aurait pu s'installer n'importe où ailleurs. C'est la première expérience d'investissement en Algérie que l'on veut démolir, dans le cadre d'une guerre de clans.
Conclusion
La situation est grave. Les conséquences socio-économiques seraient désastreuses en cas d'effondrement. Que devient l'avenir des employés de Khalifa menacés par l'écroulement du groupe ? C'est pour cela que les autorités doivent réagir et vite pour son maintien.
À suivre...