
Qu'est-ce que la justice sociale ?
Définition et principes de la justice sociale
La justice sociale est une construction morale et politique qui vise à l'égalité des droits et à la solidarité collective. C'est essentiellement une projection vers une société plus juste, basée sur la justice proportionnelle et l'égalité des chances, tout en admettant qu'il y aura toujours des injustices. On peut la voir soit comme une utopie, soit comme une démarche progressiste (évolution vers ce qui est considéré comme idéal aux plans politique, économique et juridique). Les actions visant la justice sociale cherchent à donner à chacun les mêmes chances de réussite tout au long de sa vie ; on parle alors d'"égalité des chances". Les corrections nécessaires peuvent être sociales, financières ou culturelles.
La justice sociale peut aussi se définir de manière négative : est injuste ce qui n'est pas acceptable socialement. Par exemple, les inégalités de salaires entre métiers de qualifications différentes sont le plus souvent considérées comme justes, parce qu'elles sont socialement acceptées par la majorité. Il existe une distinction entre justice sociale (ou équité) et égalité. La justice sociale est également une notion qui évolue dans le temps : ce qui est juste socialement peut devenir injuste si le contexte change.
NB : L'Organisation internationale du travail a été constituée à la fin de la Première Guerre mondiale sur l'affirmation selon laquelle "une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale". Elle a adopté en 2008 la "Déclaration sur la justice sociale pour une mondialisation équitable". Elle produit des normes et met en œuvre un programme pour "un travail décent pour tous".
Les caractéristiques de la justice sociale
a) Équité horizontale
Le concept d'équité horizontale stipule que deux personnes dans la même situation devraient avoir les mêmes droits et obligations. Il est donc proche du principe d'égalité : "à situation égale, prestations égales" et il s'oppose aux discriminations. On retrouve ici la notion aristotélicienne de justice commutative.
b) Équité verticale
L'équité verticale cherche à réduire les écarts de niveau de vie entre les individus. Elle vise à ce que les plus riches contribuent davantage que les plus modestes. On parle aussi de justice distributive.
En considérant l'utilité, c'est-à-dire le bien-être qu'auraient apporté les biens achetés grâce à l'argent tiré des revenus, Richard Musgrave distingue trois conceptions de l'équité verticale :
- Sacrifice absolu égal (SAE) : même sacrifice d'utilité pour chacun.
- Le sacrifice proportionnel égal (SPE) : chacun doit sacrifier la même fraction de l'utilité totale qu'il aurait pu tirer de son revenu initial.
- Le sacrifice marginal égal (SME) : les impôts et prestations doivent être tels que l'utilité marginale de tous les revenus devienne égale après ces transferts.
John Rawls a introduit en 1971 le "principe de différence" (ou Maximin) en spécifiant que l'optimum de justice sociale est atteint quand la situation des populations les plus défavorisées est la meilleure possible. Cette conception s'oppose à une vision égalitariste stricte de la justice sociale.
Qu'est-ce que l'efficacité économique ?
Définition des termes clés
a) Efficacité
Selon son étymologie, le mot efficacité pourrait se définir comme la capacité de la société à disposer de ses ressources rares.
b) Économie
L'économie est l'étude de la manière dont la société gère ses ressources rares.
Approche définitionnelle de l'efficacité économique
De ce qui précède, on pourrait définir la notion d'efficacité économique comme la capacité d'une société à gérer ses ressources rares et à en tirer le maximum de profit. Afin d'expliciter cette notion, prenons l'exemple suivant :
Considérons un problème simple d'efficacité économique. Un habitant vit paisiblement sur sa terre et un touriste souhaite la traverser. Imaginons que la route procure au touriste un avantage de dix dollars, parce qu'elle diminue de ce montant le coût de son voyage, et qu'elle impose à l'habitant un coût de six dollars en perte de production agricole. Les avantages étant plus grands que les coûts, on dira que la construction de la route est économiquement efficace.
Mais cela est vrai si, et seulement si, on a bien comptabilisé tous les avantages du touriste et tous les coûts de l'habitant. Supposons que l'habitant attache une valeur sentimentale à sa terre et qu'il n'accepterait volontiers de la voir scinder que moyennant une compensation de, disons, 11 dollars. Dans ce cas, d'un point de vue strictement économique, construire la route serait inefficace parce que les coûts imposés à l'habitant dépassent les avantages que le voyageur en tire. L'efficacité économique se mesure donc en termes de rendement calculé à partir d'un volume d'échanges entre les acteurs économiques.
C'est ce qu'en langage moderne on nomme taux de croissance (à ne pas confondre avec les concepts de progrès, développement, expansion, productivité ou rentabilité). Il s'agit donc de trouver une grandeur significative du volume des échanges entre les hommes qui permette d'établir ce taux de croissance. Il est clair que si les hommes échangeaient directement des biens sous forme de troc, l'évaluation serait impossible. Or, la monnaie, comme élément de rupture du troc, permet de médiatiser les échanges et, par contrecoup, d'en évaluer le volume (à prix constants).
Donc, pour mesurer l'efficacité économique d'un système, nous sommes contraints d'évaluer des volumes d'échanges par leurs coûts monétaires supposés stables. Mais supposons deux situations où on échange le même produit :
- A a acquis un produit 12 unités, le vend à B pour 10, B vend à C pour 8 et C vend à D pour 6.
- A a acquis un produit 6 unités, le vend à B pour 8, B vend à C pour 10, C vend à D pour 12.
On ne peut pas se contenter de faire la somme des valeurs échangées, car les deux situations auraient la même valeur (36) alors que dans le premier cas les agents s'appauvrissent tous, et dans le second ils s'enrichissent tous. Bref, si l'on veut que le coût monétaire soit le reflet d'un volume d'échange, il faut décider de ne prendre en compte que les variations (positives ou négatives) du coût monétaire des échanges, ce qu'on appelle la valeur ajoutée des échanges :
- dans le 1er cas, SVa= (10-12) + (8-10) + (6-8) = -6
- dans le 2nd cas, SVa= (8-6) + (10-8) + (12-10) = 6.
C'est pourquoi le taux de croissance qui sert d'indice d'efficacité économique sera le rapport de la somme des valeurs ajoutées des échanges (ou P.I.B.) en un lieu donné pour une période donnée sur la somme des valeurs ajoutées dans le même lieu pour une autre période.
Les bases de l'efficacité économique
La valeur ajoutée, qui va servir de base à la mesure de l'efficacité d'une économie, n'est autre que l'aspect mesurable en termes monétaires de la production de biens ou de services. Mais si, en plus, l'idéal de l'efficacité économique doit consister à maximiser l'accroissement de la somme des valeurs ajoutées, alors il est clair qu'une économie efficace sera d'abord une économie marchande et, par conséquent, une économie concurrentielle.
Une économie efficace est d'abord une économie marchande, c'est-à-dire préoccupée par l'augmentation quantitative de la valeur des seules marchandises. De quelle valeur peut-il s'agir dès lors qu'elle est censée correspondre à une certaine quantité de monnaie, sinon la valeur d'échange et non pas la valeur d'usage ? Le but de la production "n'est plus tel produit spécifique ayant des rapports particuliers avec tel ou tel besoin des individus, c'est l'argent" (Karl Marx). La finalité du produit, bien ou service, n'est pas la consommation, mais l'échange contre de la monnaie, via l'incitation à la consommation. Le produit prend alors le nom de marchandise et la monnaie s'appelle désormais capital.
Il s'ensuit que seule la production marchande a cours dans une économie efficace, et les autres formes de productions sont systématiquement méprisées : la production domestique ou la production collective de biens et de services (routes, éducation...) destinés à être utilisés sans transaction monétaire. Une économie efficace est une économie dans laquelle les seules productions significatives sont des marchandises et les seuls instruments pertinents d'évaluation sont les instruments financiers. Économie de marché, économie efficace et économie capitaliste sont donc synonymes.
Quelle est la relation entre justice sociale et efficacité économique ?
La relation entre justice sociale et efficacité économique a toujours fait l'objet de polémiques, aussi bien chez les philosophes que dans le monde de l'économie. Ce qui sert de base au calcul de l'efficacité économique dépend de l'intention de profit que chaque agent économique vise dans ses propres échanges commerciaux. Car "ce n'est qu'en vue du profit que [...] chaque individu tâche, le plus qu'il peut, de diriger l'industrie de manière à lui faire produire la plus grande valeur possible" (Smith, La Richesse des Nations, IV, 2). Si c'est l'intention de profit qui fonde l'indice pertinent de l'efficacité économique, on devra dire qu'une économie est d'autant plus efficace que ses acteurs sont plus guidés par leur seul intérêt égoïste consistant à s'enrichir le plus possible.
Cette intention est-elle facteur de justice sociale ?
La recherche du profit est-elle facteur de justice sociale ?
Le caractère légal mais inégalitaire de l'échange commercial
Rien n'est gratuit dans ce monde. Obtenir une chose nécessite nécessairement la perte d'une autre. La vie en elle-même n'est qu'un échange perpétuel de biens et services. Échanger des biens et des services, c'est vendre ou acheter, et "vendre ou acheter, c'est persuader, car une vente non consentie est nulle aux yeux du juge, mais elle l'est aussi aux yeux de l'autre contractant" (Alain, Éléments de Philosophie, VI, 5).
Un acte de vente est un acte conclu entre deux co-contractants, c'est-à-dire deux personnes consentantes. Si l'on présume que le consentement de l'un a été extorqué frauduleusement, l'acte n'a pas de validité juridique. L'acte commercial vise la reconnaissance formelle par les deux parties que les objets échangés ont changé de propriétaire. Donc un acte commercial n'est pas un vol, c'est un changement de propriétaire consenti et reconnu.
Or, comment A peut-il simultanément vouloir échanger un objet O contre une somme S et vouloir maximiser son profit sans pour autant voler B ? Il n'y a qu'une solution : persuader B, c'est-à-dire vanter les qualités de l'objet O pour en obtenir une somme S si possible supérieure à sa valeur réelle V. Il s'agit donc pour A de flatter le désir de B pour emporter son consentement sur le fait que S est supérieur à V. Si A cherche à exagérer les qualités de O pour le vendre plus cher qu'il ne vaut, c'est qu'en employant des arguments rationnels, on aboutirait à la conclusion que la valeur de O est V. C'est pourquoi il ne cherche pas à le convaincre rationnellement, mais à faire appel à l'imagination de B, alimentée par ses désirs.
De sorte que l'échange marchand est par nature inégalitaire puisqu'il suppose que l'une des deux parties va légalement s'enrichir. Celle qui réalise un profit possède désormais une somme d'argent supplémentaire (S-V) qu'elle peut virtuellement faire fructifier. Ce profit pour A correspond à un manque à gagner pour B. Cet effet est cumulatif : plus on fait de profit, plus on peut le fructifier, et inversement pour les pertes. D'où le conseil qu'Alain donne à ceux qui réalisent des profits : "contentez-vous d'être riches et renoncez à être juste [car] la justice, c'est l'égalité" (Éléments de Philosophie, VI, 4).
L'impact sur les activités et la vie sociale
Le principe de l'efficacité économique repose sur la maximisation du profit, donc des valeurs ajoutées. Une économie efficace est une économie marchande dont le seul but est d'augmenter le prix des marchandises, et donc les bénéfices. On ne produit pas des marchandises dans le but de rendre service, mais plutôt dans le seul but d'en tirer un bénéfice maximum. Dans les sociétés modernes, capitalistes et marchandes, il convient de distinguer les activités économiques des activités non économiques : celles-ci ne font pas l'objet d'échanges monétaires, les premières, si.
Ainsi, une activité socialement utile comme faire des enfants n'est pas "économique" car les enfants ne peuvent faire l'objet d'aucune transaction commerciale. Se nourrir en produisant pour soi et ses proches, jouer du piano pour son plaisir non plus, même si cela exige des efforts et du savoir-faire. En revanche, produire dans le but prioritaire de vendre ou de rendre un service socialement utile contre rétribution est un travail, c'est-à-dire une activité soumise à la contrainte et à la sanction sociale. Il faut donc opposer le travail et les activités de loisirs, familiales et sociales personnelles dont les valeurs et les buts sont différents.
Mais certaines activités rémunérées sont économiquement paradoxales : soit parce que les effets ne sont pas facilement comptables en termes de richesses créées (enseignement, médecine), soit parce que, dans des activités privées (domestiques, prostitution), la rémunération n'est pas liée à un service standardisé. De ce fait, une telle attitude conduirait à une société vide de sens, une société égoïste basée sur la pure concurrence.
Le caractère concurrenciel et dévalorisant de la maximisation des profits
La course à la maximisation de la valeur d'échange va déboucher sur une concurrence entre capitalistes d'abord, mais par contrecoup, entre travailleurs et capitalistes et entre travailleurs eux-mêmes.
La performance d'un système économique se mesure à l'accroissement de la somme des valeurs ajoutées. Or, la valeur ajoutée est d'autant plus élevée que les salaires sont faibles. La course à la performance marchande engendre une course à la productivité. Il en résulte que le capitaliste tend à minimiser les coûts salariaux afin de rendre ses produits compétitifs sur le marché et de maximiser son profit.
Mais la concurrence entre capitalistes introduit une concurrence entre les travailleurs puisque "sous sa forme machine, le moyen de production devient immédiatement le concurrent du travailleur" (Marx, Le Capital, I). L'obsession de la performance marchande tend à substituer le capital au travail, notamment sous forme de machines plus performantes à coût égal. Il s'ensuit un volant incompressible de demandeurs d'emploi qui constitue "l'armée de réserve industrielle". La concurrence s'étend donc aux travailleurs qui, candidats à un emploi, ont tendance à accepter des conditions de rémunération plus modestes par peur de se voir préférer d'autres candidats. On aboutit à une division sociale en fonction des intérêts divergents.
La recherche égoïste du profit comme facteur implicite de justice
De la définition donnée ci-dessus, il semble que la justice sociale soit autre chose que la simple légalité juridique. Elle suppose un système d'échanges qui contribue concrètement à redistribuer une partie des profits pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui s'enrichissent ou s'appauvrissent, ou à compenser les effets inacceptables du libre jeu des mécanismes économiques. Comme le précise Alain, "la justice, c'est l'égalité" : sans égalité de droit et compensation des inégalités de fait, il n'y a pas de justice sociale.
La "main invisible", catalyseur de la libre concurrence
Un système d'échange dont la norme est l'enrichissement personnel pourrait être source de conflits le rendant inopérant. Pourtant, comme le remarque Smith, "l'intention de chaque individu n'est pas de servir l'intérêt public [...] il ne pense qu'à son propre gain [mais] en cela comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions" (La Richesse des Nations, IV, 2). Là où la recherche égoïste du profit devrait faire entrer chacun en conflit avec tous, en réalité il se trouve que chacun est utile à la société.
Le problème posé par Smith est connu aujourd'hui sous l'appellation de "dilemme du prisonnier". Deux individus suspectés d'un cambriolage sont isolés. Si aucun n'accuse l'autre, ils sont libres. S'ils s'accusent mutuellement, ils ont une légère peine. Si l'un accuse l'autre sans être dénoncé, il est libre et l'autre a une forte peine. Le choix rationnel pour chacun est de dénoncer l'autre (équilibre de Nash), mais cet équilibre ne correspond pas au meilleur gain possible qui serait la coopération.
Concrètement, chacun sait qu'il faut renoncer à s'en remettre aux seuls mécanismes de la concurrence sous peine de voir les perdants se révolter. Chacun sait qu'il faut un système de justice sociale qui compense les effets de l'appauvrissement. Malgré cela, chacun préfère réaliser son profit à court terme par peur de perdre si l'autre ne coopère pas. Et pourtant, la catastrophe ne se produit pas : tout se passe comme si une dose de coopération compensait les méfaits de la concurrence. L'efficacité économique s'accompagne en fait d'une certaine justice sociale qui empêche la concurrence de devenir guerre.
Il est clair que la justice, fruit d'une coopération politique, n'est pas une conséquence de l'efficacité engendrée par la concurrence. Un système de concurrence pure est autodestructeur. Il faut admettre que ce qui rend possible l'efficacité économique, c'est l'acceptation implicite par les acteurs d'une régulation des marchés. Comme le dit Amartya Sen, "même si l'on n'intègre pas les buts d'autrui dans ses propres buts, la reconnaissance de l'interdépendance peut suggérer le respect de certaines règles de comportement qui n'ont pas nécessairement de valeur intrinsèque, mais qui ont une grande importance instrumentale" (Éthique et Économie).
Quels sont les principes de la "main invisible" ?
L'explication classique de la "main invisible" par la tradition libérale consiste à dire qu'il existe un état de nature réel "qui est celui d'une parfaite liberté d'agir". Locke explique que l'homme accumule de la richesse par son travail, ce qui fixe sa propriété. Face aux affrontements personnels, il se dote ensuite de lois pour tempérer ce comportement. L'homme serait naturellement dans un état de concurrence économique, et ne passerait à l'état de coopération politique que lorsque cette concurrence devient insupportable.
Le défaut de cette argumentation est que l'état économique de liberté absolue ne précède pas réellement l'état politique. Les affrontements physiques ne débouchent sur une solution négociée que dans les sociétés humaines. Si les hommes peuvent régler leurs différends par le droit plutôt que par la force, c'est que l'état politique, comme ensemble de devoirs, précède l'état économique réel. Comme le montre Rawls, la libre concurrence économique ne s'exerce que dans le cadre de principes a priori sur lesquels les citoyens sont d'accord.
Rawls fait remarquer d'abord que "les partenaires sont situés derrière un voile d'ignorance : ils ne savent pas comment les différentes possibilités affecteront leur propre cas particulier" (Théorie de la Justice, §24). Les exigences sociales découlent du fait que personne ne sait jamais exactement ce qui va lui arriver, chacun souhaite donc un système de garanties universelles. Le "voile d'ignorance" n'est autre que la somme des incertitudes concernant l'avenir.
Ensuite, chacun va exiger que "chaque personne ait un droit égal au système le plus étendu de libertés de base compatible avec le même système pour les autres". Les principes a priori doivent garantir une égalité des droits. Puisque l'activité économique s'accompagne d'inégalités de fait, celles-ci "doivent être organisées de façon à ce que l'on puisse raisonnablement s'attendre à ce qu'elles soient à l'avantage de chacun". L'efficacité économique du système de libre concurrence est conditionnée par le respect de deux principes moraux : la sécurité des perdants via des prélèvements sur les profits des gagnants, et l'égalité des chances.
Il faut donc traiter l'efficacité économique comme un taux de réussite dans un jeu : c'est parce qu'il y a des règles du jeu que l'on peut gagner ou perdre. Les règles de justice sociale ont pour effet de libérer les acteurs économiques de tout scrupule moral, ce qui accroît leur efficacité. En feignant de croire que c'est le seul jeu de la libre concurrence qui fait l'efficacité, les libéraux ignorent l'existence de règles de justice sociale supposant une intervention compensatrice de l'État.
Définition de la notion de justice à priori
Si l'efficacité économique consiste en une maximisation des performances marchandes, il s'ensuit une concurrence généralisée. Or, une telle concurrence ne peut se limiter au domaine économique mais s'étend à tous les aspects de l'existence sociale. Car "ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience" (Marx, Critique de l'Économie Politique). L'existence consciente des hommes dépend du réseau de rapports sociaux à l'intérieur duquel chaque individu apprend à juger ce qu'il fait.
Cela suppose le primat des conditions matérielles d'existence (infrastructures) sur lesquelles viennent se greffer les institutions morales et juridiques (superstructures). "L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur quoi s'élève une superstructure juridique et politique" (Critique de l'Économie Politique).
Si les relations entre acteurs sont des relations de concurrence généralisée, on aboutit à un paradoxe : le tissu social est atomisé. Chacun est un concurrent. "La division sociale du travail met en face les uns des autres des producteurs indépendants qui ne reconnaissent en fait d'autorité que celle de la concurrence et, de même que dans le règne animal, c'est la guerre de tous contre tous". Marx cite Hobbes pour qui cette situation de rivalité caractérise l'état de nature, c'est-à-dire l'absence de superstructures sociales. Là, "rien ne peut être injuste [... ] là où il n'est pas de loi, il n'est pas d'injustice" (Hobbes, Léviathan). La loi commune étant incompatible avec l'atomisation, il n'y a aucun sens à dire que la concurrence pure et parfaite est injuste. C'est une situation de fait.
Contrairement au signal animal, "le langage humain existe en vue de manifester l'avantageux et le nuisible et par suite le juste et l'injuste" (Aristote, Politique). Le fait de posséder le langage rend l'homme apte à émettre des jugements de valeur sur sa situation. Les conditions d'existence déterminées par la course à l'efficacité économique ne peuvent être jugées injustes, sinon cela impliquerait l'existence d'une loi qui les condamne et expliquerait pourquoi elles perdurent sans révolution. Puisque c'est la loi qui fait le juste ou l'injuste, et que la loi ne peut scier la branche sur laquelle elle est assise, elle doit nécessairement considérer ce qui découle de la concurrence comme juste. Il appartient à la loi juridique de justifier a posteriori, c'est-à-dire de rationaliser idéologiquement l'efficacité économique pour la faire apparaître comme juste.
Concordance entre efficacité économique et justice sociale
On pourrait croire que la justification des conditions sociales engendrées par l'efficacité économique n'est qu'une version moderne de la loi de la jungle : "ce que la nature enseigne [... ] c'est que le plus fort domine le moins fort [... ] voilà ce qui est juste" (Platon, Gorgias). Dans un système économique performant, les plus forts sont les capitalistes. Mais cette approche est naïve car "sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause [... ] sitôt qu'on peut désobéir impunément on le peut légitimement" (Rousseau, Du Contrat Social, I, 3). Si les plus forts imposent leur notion de justice par la force, ils reconnaissent la relativité de cette notion.
Il faut plutôt admettre que "le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir". L'homme dominé, pourvu de conscience et de langage, doit être conditionné à penser que la force qui le domine est juste. Il s'agit de faire passer l'aspect contingent du triomphe de l'économie capitaliste dans la catégorie de l'a priori naturel : "en disant que les rapports actuels de la production capitaliste sont naturels, les économistes font entendre que ce sont là des rapports dans lesquels se crée la richesse [...] conformément aux lois de la nature" (Marx, Misère de la Philosophie).
Aujourd'hui, tout système politique fondé sur l'économie marchande se réclame de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen dont l'article 1 proclame que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits". "La transformation de l'argent en capital exige que le possesseur d'argent trouve sur le marché un travailleur libre" (Marx, Le Capital, I). Il est essentiel à l'économie capitaliste de considérer le travailleur comme libre de ses actes. En présentant la situation comme un contrat, on interdit au travailleur de se poser en victime puisqu'il est co-responsable de la maximisation de ses utilités. L'idéologie de la liberté et de l'égalité civile assure un consensus majoritaire.
De même, l'article 2 de la Déclaration des Droits de l'Homme proclame que les droits naturels sont "la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression". La naturalisation de la propriété rend licite toute acquisition onéreuse. Les notions de sûreté et de résistance à l'oppression permettent de réprimer les révoltes ou d'intervenir militairement pour soutenir des intérêts capitalistes. Rien dans la notion d'efficacité économique n'est injuste au regard des Droits de l'Homme. Dès lors, l'optimisme libéral est justifié : "les riches ne consomment guère plus que les pauvres et, en dépit de leur égoïsme [... ], ils partagent tout de même avec les pauvres les produits des améliorations qu'ils réalisent : ils sont conduits par une main invisible" (Smith, Théorie des Sentiment Moraux, IV, 2). L'intérêt général apparaît comme la somme des intérêts particuliers.
Conclusion
Au sortir de notre analyse, nous avons pu constater que l'opinion publique a tendance à confondre l'efficacité économique et le gain des opérateurs économiques. Cette confusion les amène à ne rechercher que la maximisation de leur profit, aboutissant par conséquent à une concurrence généralisée. Néanmoins, cette concurrence n'aboutit pas à des conflits ouverts car elle est modulée, comme le dit Smith, par une "main invisible". Celle-ci n'est qu'un ensemble de règles sociales et de principes moraux que les opérateurs économiques suivent implicitement. Le respect de ces règles s'explique par la volonté d'établir des règles efficaces et impartiales du jeu économique. Ces règles de justice sociale, sacralisées dans la notion de "droit de l'homme", sont donc paradoxalement les conditions de possibilité de l'efficacité économique fondée sur une soi-disant libre concurrence. Ainsi, l'efficacité économique s'accompagne-t-elle toujours d'une certaine forme de justice sociale.