
La Francophonie et l'Inde : une stratégie nécessaire
La Francophonie avait depuis longtemps demandé à l'Inde d'intégrer l'organisation en qualité de membre observateur. Aujourd'hui, le sujet n'est plus d'actualité, l'initiative ayant perdu sa vitesse. Cela est dû d'abord à un blocage interne qui tend à privilégier les langues locales, et surtout à l'implication forte du Commonwealth en Inde, qui n'en est pas du moins avec nous. Rapprocher l'Inde de la francophonie est avant tout une question de stratégie. La densité de la population indienne jouera un rôle majeur dans la réussite de la francophonie et dans la conservation de la langue française.
La langue française est un patrimoine, et la seule manière de conserver un patrimoine linguistique est de l'enseigner partout dans le monde, de faire de sa langue une passion et de la partager gratuitement, et non d'en faire un simple sujet de profit comme le fait l'OIF et autres cerveaux du français. C'est tout ce qui nous manque à nous, les francophones. La langue française vivra encore longtemps si nous pouvons nous investir dans le bénévolat, faire du français une passion et non une marchandise. Le souci des Chinois de voir leur langue prospérer à travers le monde les pousse à l'imposer partout, à l'enseigner à n'importe quel prix, car la langue retrace aussi la civilisation : l'abandon d'une langue conduit forcément à la disparition de toute une civilisation. C'est grâce à la langue française que toutes nos nations vivront.
L'Inde : un géant économique pour la langue française
Les avancées économiques spectaculaires que l'Inde a enregistrées ces vingt dernières années peuvent jouer un rôle majeur dans la stabilisation de l'espace francophone. L'Inde est un géant en devenir, voilà pourquoi elle est mise sous les projecteurs, et la francophonie devra elle aussi poser ses jalons. Si seulement l'Inde pouvait intégrer l'espace francophone, le monde francophone retrouverait son équilibre, cela est certain.
J'ai rencontré de nombreux jeunes Indiens capables de prononcer correctement plus de dix mots en français. J'étais surtout surpris par le flot des questions, comme pour savoir si j'étais Richie Ronsard. Ces jeunes n'ont jamais été en France, en Algérie ou dans un des pays francophones ; ils ont appris le français à la maison. Chaque fois que je croise l'une de ces personnes, je suis ému de joie. Je suis surtout passionné par l'intérêt et la grande importance qu'ils apportent à la langue française. En Inde, la plupart des gens disent vouloir apprendre la langue française mais expliquent que les moyens font défaut. Cela me pousse à interpeller l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), qui est la gardienne de notre patrimoine, pour qu'elle puisse bien porter attention à ces genres d'appels, si la survie de la langue française reste son motif plutôt que sa commercialisation. L'OIF et nous, les francophones, devrons un peu plus nous investir dans le bénévolat pour faire avancer notre langue à travers le monde ; nous devons aussi multiplier les initiatives à but non lucratif.
Rencontre avec les étudiants d'Amity Université
Au mois de janvier, j'ai visité le département en charge du français à l'Université Amity. Cette université est l'une des plus grandes en Inde. Avec un petit groupe de francophones, nous sommes allés voir les étudiants qui poursuivent leurs études supérieures en option français. Lorsque nous avons pénétré dans les locaux du département des langues étrangères, nous avons vu de jeunes étudiants courir vers nous. Ils nous ont posé la question de savoir si nous parlions français. À ce petit groupe d'étudiants d'une dizaine de personnes, j'ai répondu par un geste de la tête. Ils ont soudain éclaté de joie et sont allés chercher quelques-uns de leurs amis. Ils venaient alors tour à tour tester leur français. J'étais très heureux de voir cela. Avec les amis, nous les avons encouragés à continuer à apprendre la langue française. Nous leur avons aussi fait la promesse de revenir de temps en temps pour échanger avec eux en français. Certains avaient des difficultés de prononciation, alors que d'autres prononçaient parfaitement bien le français.
Mais ce jour-là, nous étions là pour les informer que nous avions créé, avec des amis, IndeFrancophone, une organisation à but non lucratif composée essentiellement de bénévoles natifs des pays francophones afin de les assister dans leur marche vers l'apprentissage du français. Je pouvais lire, cet après-midi-là, la joie dans leurs yeux quand nous leur avons offert un discours en français. Notre passage n'était pas rose du tout, car quand les étudiants nous ont posé la question de savoir ce que serait leur avenir en étudiant la langue française, nous étions sans réponse. Évidemment, nous n'étions pas l'OIF et nous n'avions aucune garantie pour eux. Je me suis débrouillé en tâtonnant un peu, mais je ne crois pas que cela ait été suffisant pour les convaincre. Je me pose alors la question : où est passée l'OIF ? À quoi l'OIF sert-elle vraiment ? Est-ce la fonction de l'OIF que l'organisation biannuelle d'un événement réunissant les francophones tout simplement ? Voilà, en Asie, l'OIF n'est pas tellement visible. Je crois à ce niveau que des pays non francophones doivent être notre marché et que, comme des clients, nous devons « acheter » des biens que je présente ici comme des non-francophones. Il faudrait leur expliquer la beauté de notre langue, il faudrait leur faire rêver. Le français est une langue magnifique, nous le savons tous, mais ce que nous faisons pour l'empêcher de disparaître face à la menace de l'anglais et du chinois est encore une autre question.
L'apprentissage par la culture : cinéma et musique
Les étudiants que nous avons rencontrés à l'Université Amity poursuivent des licences et des masters en français. J'étais vraiment étonné devant tous ces jeunes qui montraient de la rage dans leurs yeux pour le français ; c'était un amour extraordinaire. Je pointais du doigt quelques-uns parmi eux qui parlaient comme on dirait des gens qui auraient vécu auparavant dans une banlieue parisienne. Pour ces jeunes, c'est aussi un effort personnel : ils nous ont affirmé qu'ils se vouaient aux films et aux chansons en langue française pour mieux apprendre. Eh oui ! La musique et le cinéma sont deux outils incontournables d'apprentissage de la langue. Je leur ai suggéré de suivre aussi les dessins animés en langue française, comme Dora l'exploratrice.
Nous avons échangé sur des thèmes très constructifs concernant la langue française avec ces jeunes. À la fin de notre visite, nous avons rencontré les enseignants qui parlaient correctement le français, comme des francophones. Nous leur avons demandé de nous contacter à n'importe quel moment s'ils nécessitaient un coup de main francophone. Pour la plupart des enseignants, comme le professeur Ravi Shankar Kumar, titulaire des classes de premières années et docteur en français, notre aide en tant que francophones était indispensable pour aider les étudiants à améliorer leur français parlé ainsi que leur écoute. Monsieur Ravi avait une tonalité hindiphone mais certes, il parlait sans fautes le français. Monsieur Ravi a aussi insisté sur le fait que les élèves n'étaient pas en mesure de parler français ; il dit que les élèves sont excellents en grammaire mais très pauvres en écoute et en expression orale. Ce vide intellectuel est dû essentiellement à la rareté des francophones dans le bénévolat, mais aussi au silence inquiétant de l'OIF qui ne se focalise pas du tout sur la conquête des nouveaux marchés. L'Organisation Internationale de la Francophonie devrait, au contraire, créer des partenariats avec ce genre d'universités et d'écoles, les encourager à s'investir dans le bénévolat tout en leur donnant le soutien voulu et la logistique nécessaire pour apprendre le français aux élèves et étudiants. La motivation est tout ce que demandent les Indiens.
Comme toujours, nous avons eu un petit moment consacré à l'humour. La plupart de ces jeunes nous ont avoué qu'ils rêvaient de partir à Paris. D'autres disaient qu'ils adoraient la langue française parce qu'elle est pleine de romance. Pour d'autres encore, et ceux-là voyaient les choses d'un point de vue professionnel, ils disent vouloir partir pour l'enseignement et devenir des professeurs de français.
IndeFrancophone : une initiative solidaire
Face à ce dilemme, nous avons finalement résolu, avec les camarades, de lancer IndeFrancophone. Avec IndeFrancophone, nous fréquentons les universités, les écoles, les foyers de langues, ainsi que les individus qui veulent travailler pour la promotion du français avec les amis francophones. Nous leur apportons de l'aide à notre mesure. Nous avons résolu d'offrir nos services gratuitement pour l'avancement de la langue française en Inde et la concrétisation du vieux rêve endormi d'une Inde francophone. Nous comptons, dans les jours à venir, nous doter de plus de bénévoles et même de bénévoles autochtones, afin de pouvoir répandre la langue française dans toute l'Inde. Nous comptons nous attaquer aux villages, nous voulons enseigner la langue française partout, l'apprendre même aux plus démunis, dénicher leurs talents et y donner un regard francophone. IndeFrancophone veut promouvoir des activités culturelles liées à la langue française comme le théâtre, la poésie et la comédie. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons d'eux, les Indiens viennent en masse apprendre la langue française, surtout quand aucun coût n'y est imposé. Les Indiens témoignent d'une affection extraordinaire face au français. Ils sont heureux d'avoir trouvé une oreille attentive, mais surtout des gens comme nous qui les suivent de très près.
La plupart de ces écoles et centres bénévoles qui veulent œuvrer pour la promotion du français font face à de sérieux problèmes de logistique et à un manque d'outils linguistiques comme les livres, ce qui parfois décourage nos amis d'œuvrer à bon escient pour la langue française face à nos adversaires, l'anglais et le chinois, qui eux, jouent sur le gros paquet. Les livres gratuits d'apprentissage du français n'existent pas, tous les livres sont commercialisés. IndeFrancophone, par contre, jusque-là vole de ses propres ailes : nous utilisons des méthodes rudimentaires d'enseignement car nous ne disposons pas d'assez de finances. Nous nous focalisons sur nos propres forces et notre capacité à faire d'eux des francophones.
Visite de Delhi Université et du village de Frehindi
En 2011, nous avons visité, avec les camarades, une autre université de renom, Delhi Université, une université de grande ampleur qui elle aussi délivre un diplôme en français. Là aussi, les étudiants ont été très généreux. Comme à Amity, ils étaient nombreux à nous approcher et à s'exercer. Toujours dans le cadre des recherches, nous avons retrouvé un jeune homme, Rahul Kumar. Rahul enseigne le français à sa petite nièce de trois ans, et fait de même pour ses sœurs et frères. Lui a appris le français auprès d'une maîtresse francophone, mais aussi par effort personnel et usage de l'internet, dit-il. Les jeunes comme Rahul Kumar, vous les retrouvez partout en Inde.
À Haldwani, dans la province d'Uttar Khand au nord de l'Inde, nous avons retrouvé une école qui enseignait le français comme deuxième langue aux élèves depuis la maternelle. Le propriétaire de l'école, un jeune Indien de trente ans, nous a suppliés de revenir de temps en temps aider les élèves à mieux parler et comprendre le français. Les méthodes utilisées par l'école pour enseigner le français sont vraiment modernes : l'école dispose de tableaux numériques et à fond tactile. Les élèves suivent les chansons pour enfants en langue française et chaque enfant dispose d'un casque et d'un petit micro.
Plus loin, au sommet de la montagne de l'Himalaya, j'ai retrouvé un petit village de plus de cent cinquante personnes qui s'appelait Frehindi, un mélange entre le français (French) et l'hindi, la langue natale. Ceux-là ont rejeté complètement l'anglais. Nous étions un groupe de dix-sept personnes et j'étais l'unique francophone. Le fondateur de ce petit village, Vikram, ne parle pas français lui-même, mais est cousin à Haru Merha, qui a appris le français et a déjà été en France. Sa vision était de transformer ce village en village francophone, un coup de génie que nous avons vraiment apprécié. Haru Merha fait aussi face à des difficultés logistiques et financières qui l'éloignent ainsi de ses rêves. À Mukshetwar, une petite communauté sur la montagne de l'Himalaya, trois villages portent ce même nom de Frehindi. Les écoles dans ces villages veulent introduire la langue française, mais elles sont encore en quête de bénévoles francophones faute de moyens. J'ai été très impressionné par le courage de tous ces jeunes qui adorent étudier le français en Inde, un milieu hindi-anglophone.
Lancer un appel aux bénévoles francophones
C'est enfin au mois de décembre dernier que nous avons lancé un site internet sous le label IndeFrancophone. Là, nous avons inséré la facilité du chat en ligne ; les discussions se déroulent exclusivement en langue française. Avec mes amis francophones, nous avons créé un moyen de communication par excellence. Nous apportons aussi de l'aide en ligne et sommes prêts à travailler en professeurs virtuels pour les écoles éloignées de Delhi. Depuis décembre, les étudiants nous rejoignent de jour en jour pour mieux apprendre. Nous faisons jusque-là face à un problème de manque de bénévoles francophones en ligne. Nous profitons pour lancer un appel à vous qui nous lisez : veuillez bien vouloir nous rejoindre sur ce site internet, quel que soit votre emplacement, afin de pouvoir achever ce grand travail ensemble qui est une affaire purement francophone.
Conclusion : sauver notre patrimoine
La langue française est un œuf dont l'avenir est entre les mains des francophones. Si nous le tenons avec moins de considération, il s'écrasera. Au fur et à mesure que nous faisons signe d'abandon, le français se retrouve en péril. Le français doit être prêché à travers le monde, une tâche dure que les francophones doivent assumer, car il faudrait servir l'intérêt de la langue avant tout. Nous voulons voir IndeFrancophone grandir, nous voulons atteindre des milliers de bénévoles à travers le pays pour mieux encercler les esprits de nos amis, et surtout faciliter la tâche à nos amis indiens qui veulent voir la langue française émerger. Le principe pour nous est simple : nos bénévoles forment des bénévoles, qui à leur tour formeront d'autres bénévoles et ainsi nous bâtirons toute une nation pour faire progresser le français.
L'intégration de l'Inde dans l'espace francophone est un grand bénéfice quand on considère la densité de sa population et sa puissance économique incontournable. À la France, le pays mère et le cœur de la francophonie, de s'investir profondément et intelligemment dans l'accomplissement de ce vieux rêve d'une Inde francophone, et de ne pas laisser à nos adversaires, le chinois et l'anglais, la moindre chance de gagner du terrain. Ceci est également un appel à l'Organisation Internationale de la Francophonie qui, à mon avis, devra plus foncer dans la visibilité et dans le bénévolat. J'ose croire que l'objectif de l'OIF devra être la capture de nouveaux membres plutôt que la focalisation sur ceux qui existent déjà et dont le français est une marque indélébile. Ainsi, nous formons un cercle fermé avec des bornes, mais le français ne doit pas avoir de limites. Tous ensemble, francophones, sauvons notre patrimoine.