Emmanuel Macron s'exprimant devant les drapeaux français et européens à Paris en février 2026.
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Guerre en Ukraine : pourquoi Macron parle d'échec total pour la Russie

Macron parle d'échec total pour la Russie en Ukraine. Retour sur un enlisement militaire, stratégique et la fatigue des démocraties occidentales.

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Quatre ans. C’est le temps qui s’est écoulé depuis que les colonnes de blindés russes ont franchi la frontière ukrainienne, un matin glacial de février 2022. Pour une génération de jeunes adultes aujourd'hui âgés de 20 ans, ce conflit n'est pas un épisode historique lointain, mais le bruit de fond constant de leur adolescence, une guerre qui s'est installée dans la durée et transformé l'architecture géopolitique du continent. Alors que l'Europe commémore ce triste anniversaire, Emmanuel Macron a choisi de publier une tribune au vitriol, qualifiant le projet de Vladimir Poutine d'échec « militaire, économique et stratégique ». Mais derrière cette rhétorique offensive se cache une réalité bien plus complexe : celle d'une guerre d'usure où le temps, contrairement aux attentes initiales, est devenu un ennemi redoutable pour le Kremlin, mais aussi pour nos propres démocraties.

Le constat sévère de l'Élysée

Emmanuel Macron s'exprimant devant les drapeaux français et européens à Paris en février 2026.
Emmanuel Macron s'exprimant devant les drapeaux français et européens à Paris en février 2026. — (source)

Le 24 février 2026, date marquant le quatrième anniversaire de l'invasion, le Président français a tranché. Via son réseau social préféré, Emmanuel Macron a asséné que l'« opération spéciale » voulue par Moscou s'est soldée par un fiasco retentissant. « Cette guerre est un triple échec pour la Russie : militaire, économique, stratégique », a-t-il affirmé, ajoutant que l'agression a paradoxalement renforcé l'Alliance atlantique que le Kremlin cherchait à contenir.

Cette déclaration ne doit pas être prise à la légère. Elle constitue un message politique fort adressé tant à Moscou qu'aux alliés occidentaux. En qualifiant la Russie d'échec, Macron tente de rétablir une narrative de victoire possible pour l'Ukraine, alors que le terrain militaire donne l'impression d'un enlisement total. C'est une manière de rappeler que malgré les conquêtes territoriales actuelles de la Russie, l'objectif initial — prendre Kiev en trois jours et renverser le gouvernement — est un désastre absolu.

Emmanuel Macron lors de la Conférence des Ambassadrices et des Ambassadeurs à Paris.
Emmanuel Macron lors de la Conférence des Ambassadrices et des Ambassadeurs à Paris. — (source)

L'objectif est aussi de galvaniser une opinion publique européenne qui commence à montrer des signes de fatigue. En martelant que la Russie est en difficulté, l'Élysée cherche à justifier la poursuite de l'aide financière et militaire, cruciale pour Kiev. C'est une opération de communication destinée à masquer l'angoisse d'une impasse tactique par une vision stratégique de long terme.

Un renforcement inattendu de l'OTAN

L'ironie suprême, soulignée par le chef de l'État français, réside dans l'expansion de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord. En voulant repousser l'influence occidentale de ses frontières, Poutine a provoqué l'effet inverse. Non seulement la Finlande et la Suède ont rompu des siècles de neutralité pour rejoindre l'Alliance, mais la cohésion européenne, longtemps fragmentée, s'est trouvée soudée par le danger commun. Au lieu d'une Europe affaiblie et divisée, Moscou fait face à un bloc plus militarisé et plus résolu que jamais.

L'Ukraine est quant à elle devenue, aux yeux de Paris et de ses partenaires, la « première ligne de défense de notre continent ». Cette formule n'est pas anecdotique : elle sacralise l'engagement occidental en faisant du sort de Kiev un enjeu existentiel direct pour la sécurité européenne, rendant toute idée de retrait politiquement intenable.

L'analyse militaire : des objectifs initiaux aux tranchées

Pour comprendre pourquoi l'on parle d'échec militaire russe, il faut revenir aux ambitions affichées par Moscou au début du conflit. Vladimir Poutine visait rien de moins que la décapitation de l'État ukrainien et la prise de contrôle rapide de la majeure partie du pays. Or, quatre ans plus tard, l'armée russe est bloquée dans une guerre de position qui ressemble étrangement aux pires cauchemars de la Première Guerre mondiale, mais avec la technologie du XXIe siècle.

Les pertes sont colossales et donnent le vertige. Selon les estimations fournies par le Center for Strategic and International Studies (CSIS) et relayées par plusieurs médias, le conflit a engendré environ deux millions de victimes militaires russes et ukrainiennes cumulées (blessés, tués, disparus). Côté russe, on parle de 1,2 million de soldats mis hors de combat, dont 325 000 morts. Comparé aux effectifs initialement engagés, c'est un saignement démographique et militaire que la Russie, déjà fragilisée par sa crise démographique structurelle, aura beaucoup de mal à combler à long terme.

L'échec de la guerre éclair

L'objectif de conquérir Kiev en quelques jours a échoué de manière spectaculaire. La résistance héroïque des Ukrainiens lors des premières semaines a non seulement sauvé la capitale, mais a aussi infligé des pertes matérielles majeures à l'armée russe. En l'espace de quelques mois, la Russie a perdu une part significative de son parc de blindés et d'avions, l'obligeant à sortir des stocks de l'ère soviétique et à se tourner vers des partenaires comme la Corée du Nord ou l'Iran pour renouveler son arsenal.

Le président Emmanuel Macron posant devant un mur clair et une porte sombre.
Le président Emmanuel Macron posant devant un mur clair et une porte sombre. — (source)

Cependant, il ne faut pas idéaliser la situation de l'Ukraine. Si l'agresseur n'a pas gagné, l'attaqué n'a pas réussi à libérer intégralement son territoire. La contre-offensive ukrainienne de l'été 2023, espérée comme le tournant du conflit, s'est brisée sur les fortifications russes. Comme l'a reconnu le général Oleksandr Syrsky, commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le pays est passé d'une posture offensive à une posture défensive.

La densité effroyable des champs de mines russes — jusqu'à cinq engins explosifs par mètre carré sur une profondeur de quinze à vingt kilomètres — a rendu toute percée mécanisée illusoire avec les équipements actuels. Ajoutez à cela la transparence du champ de bataille due aux milliers de drones d'observation qui survolent la ligne de front quotidiennement, et vous obtenez une équation militaire impossible à résoudre pour le moment : impossible de bouger sans être vu, impossible d'avancer sans sauter.

L'impact des drones et de la surveillance

L'arrivée massive des drones a changé la donne stratégique. Ces engins, bon marché et omniprésents, ont rendu l'élément surprise presque impossible. Chaque mouvement de troupes est immédiatement repéré et sanctionné par une frappe d'artillerie précise. Cette « transparence » du champ de bataille est l'un des facteurs clés expliquant l'enlisement du front. Elle empêche les concentrations de forces nécessaires aux grandes offensives classiques, condamnant les deux armées à une guerre d'usure méthodique et cruelle.

Le gouffre économique et démographique

Au-delà des champs de bataille, la guerre se mesure aussi en bilans comptables et en indicateurs économiques. Et là encore, le tableau pour la Russie est sombre. L'économie de guerre coûte une fortune et isole le pays du reste du monde, le privant de technologies et d'investissements cruciaux pour son avenir.

Pour l'Ukraine, le coût est tout simplement exorbitant. Selon les estimations récentes, le conflit coûte au pays environ 172 millions de dollars par jour (145,7 millions d'euros) en 2025, soit une hausse de 23 % par rapport à l'année précédente. L'Ukraine consacre désormais plus de 30 % de son PIB à son budget militaire, une part insoutenable sans l'aide massive des Occidentaux. Le coût de reconstruction pour la prochaine décennie est estimé à près de 588 milliards de dollars.

Une saignée démographique sans précédent

L'un des aspects les plus tragiques et les plus durables de ce conflit est le bilan humain. Au-delà des pertes militaires, c'est l'avenir démographique de la région qui est compromis. Les jeunes générations, qui auraient dû nourrir l'économie et reconstruire le pays, sont décimées ou exilées. Cette perte de capital humain prendra des décennies à être compensée, si tant est que cela soit possible un jour. Pour la Russie, cette saignée s'ajoute à une crise démographique structurelle déjà préoccupante, réduisant d'autant sa capacité future à projeter sa puissance.

La fatigue démocratique et le doute de l'opinion

C'est ici que le bât blesse. Si Macron et d'autres dirigeants européens parlent d'échec russe, c'est aussi pour masquer une réalité inconfortable : celle de la fatigue démocratique. Après quatre ans de conflit, l'opinion publique, bien que toujours majoritairement solidaire, commence à manifester des signes d'essoufflement.

Les chiffres sont éloquents. Un sondage Ifop réalisé en février 2026 révèle que si 58 % des Français se déclarent désormais favorables à la hausse du budget des armées (un soutien particulièrement marqué chez les plus de 65 ans, à 69 %), le soutien à l'aide militaire directe à l'Ukraine s'érode. Ainsi, 47 % des Français approuvent encore la fourniture d'armes à Kiev, contre 39 % qui s'y opposent. Mais ce chiffre est en baisse significative de 18 points par rapport à mars 2022, où il s'élevait à 65 %.

Pour la génération Z, qui a grandi avec les crises — financière en 2008, sanitaire en 2020, et maintenant géopolitique — la guerre en Ukraine peut sembler être une constante inamovible. Il est difficile de se mobiliser pour un lointain front lorsque l'on cherche un emploi ou que l'on subit l'inflation alimentaire. Les dirigeants politiques doivent donc constamment renouveler le récit pour maintenir l'engagement, d'où l'insistance sur l'« échec » russe plutôt que sur la « victoire » ukrainienne qui tarde à venir.

La menace de l'extrême droite

Il existe aussi un risque politique majeur : l'exploitation de cette lassitude par les forces populistes et extrémistes en Europe. Si la guerre s'éternise sans issue claire, le rejet de l'aide à l'Ukraine pourrait devenir un cheval de bataille électoral, mettant en péril l'unité européenne. C'est ce spectre qui hante les chancelleries occidentales et qui motive l'intensification de la rhétorique offensive contre Moscou.

Emmanuel Macron en août 2024.
Emmanuel Macron en août 2024. — Simon Dawson / CC BY 2.0 / (source)

La stratégie du Kremlin semble d'ailleurs viser explicitement ce point de rupture : en attendant les élections dans les démocraties occidentales, Moscou espère voir l'accession au pouvoir de forces plus accommodantes qui pourraient forcer Kiev à accepter une paix sur les termes de Poutine.

Le durcissement du discours occidental

Le ton change à Berlin comme à Paris. L'arrivée de Friedrich Merz à la chancellerie allemande a marqué un tournant. Lors de la commémoration des quatre ans de l'invasion, le dirigeant allemand a accusé la Russie de se trouver « au plus profond niveau de la barbarie ». Contrairement aux discours plus nuancés d'Angela Merkel, Merz affirme sans ambiguïté que « la Russie n'est pas en train de gagner cette guerre ».

Le président Emmanuel Macron en 2025.
Le président Emmanuel Macron en 2025. — Nebojša Tejić / Public domain / (source)

Ce durcissement n'est pas seulement cosmétique. Il reflète une prise de conscience que la négociation avec Poutine est actuellement impossible. L'Europe bascule progressivement d'une logique de dissuasion à une logique de résistance active sur le long terme. Les récents blocages politiques, comme le veto hongrois qui a mis en difficulté les décisions européennes, ne font que renforcer la volonté des autres États membres de contourner les obstacles pour soutenir Kiev, quitte à passer par des formats plus restreints.

Vers une économie de guerre européenne

Cette nouvelle stratégie implique une implication militaire plus directe, bien que souvent non avouée, et une relocalisation de l'industrie de l'armement sur le sol européen. C'est le début d'une économie de guerre permanente pour le Vieux Continent. Les usines tournent à plein régime, les commandes s'accumulent, et les dépenses militaires explosent. C'est un changement de paradigme radical pour une Europe qui s'était endormie sur la promesse de la « fin de l'histoire » et des dividendes de la paix.

Vers une guerre de vingt ans ?

Certains experts, comme ceux analysés par Le Rubicon, évoquent l'hypothèse d'une guerre d'une durée de vingt ans. Si cette perspective semble effrayante, elle est rationnelle au vu des indicateurs actuels. La Russie, bien que fragilisée, a mis son économie sur un pied de guerre et parvient, pour l'instant, à maintenir son effort de combat. L'Ukraine, elle, dépend entièrement de l'aide occidentale.

L'année 2024 et 2025 ont montré que l'Occident oscille entre mobilisation et renoncement par défaut. Les tergiversations sur l'envoi de missiles longue portée ou d'avions de chasse, ainsi que les délais de vote sur les aides financières aux États-Unis ou en Europe, ont créé des flottements dont la Russie a su profiter. Pour inverser la tendance, il faudrait une mobilisation industrielle et politique que l'Europe n'a pas encore totalement opérée.

Le temps, ce ennemi imprévisible

Pourtant, paradoxalement, certains analystes estiment que le temps pourrait finir par jouer contre le Kremlin. Comme le souligne le chercheur Dimitri Minic dans une interview au « Monde », « il ne faut pas enterrer l'Ukraine trop vite », même si le rapport de force est actuellement favorable à la Russie. La guerre en Ukraine pourrait encore durer des années, et chaque année supplémentaire érode un peu plus la capacité russe à maintenir un tel effort de guerre sous les sanctions internationales. Mais c'est une course contre la montre qui exige de l'Occident une constance politique qu'il a du mal à assurer.

Conclusion

Quatre ans après le début de l'invasion, le mot « échec » utilisé par Emmanuel Macron pour qualifier la situation de la Russie est politiquement pertinent mais tactiquement incomplet. Militairement, l'objectif de conquérir Kiev est un fiasco, et le coût humain et matériel pour la Russie est phénoménal. Stratégiquement, l'OTAN est plus forte que jamais et l'Europe s'est réveillée. Cependant, la guerre n'est pas finie.

Nouvelles sur Emmanuel Macron, président français | Le Devoir
Nouvelles sur Emmanuel Macron, président français | Le Devoir — (source)

Elle s'est transformée en un conflit d'attrition sanglant où chaque mètre de terre est payé au prix fort. Pour nous, simples citoyens, et particulièrement pour la jeunesse, cela signifie que l'ère de la paix perpétuelle est révolue. L'avenir sera marqué par des budgets militaires en hausse et une insécurité chronique. Dire que la Russie a échoué est une vérité, mais elle ne doit pas nous faire oublier que la victoire, elle, se fait encore attendre. Le temps joue peut-être contre le Kremlin, mais il nous impose à tous une épreuve de résilience collective. :map[L'Ukraine, théâtre central du conflit et enjeu géopolitique majeur pour la sécurité européenne]{lat=48.3794 lon=31.1656 radius=300.0 label=Ukraine}

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cine-addict
Julien Cabot @cine-addict

Je regarde des films comme d'autres font du sport : intensément et quotidiennement. Toulousain de 28 ans, je travaille dans un cinéma d'art et essai la semaine, ce qui me permet de voir gratuitement à peu près tout ce qui sort. Mon appartement est tapissé d'affiches et mon disque dur externe contient 4 To de films classés par réalisateur. J'ai un superpouvoir agaçant : reconnaître n'importe quel film en moins de trois plans. Mon compte Letterboxd est une œuvre d'art en soi, avec des critiques de 2000 mots sur des nanars des années 80.

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