La guerre en Iran et au Proche-Orient, déclenchée le 28 février 2026 par l'offensive américano-israélienne, place l'Inde dans une situation intenable. Narendra Modi, qui avait serré la main de Benjamin Netanyahu quarante-huit heures avant les premières frappes, se retrouve pris en étau entre ses alliances stratégiques, sa dépendance énergétique et une jeunesse qui paie déjà le prix du conflit. La guerre en Iran expose les fragilités structurelles d'une puissance émergente qui importe 85 % de son carburant et dont la croissance repose sur un équilibre diplomatique aujourd'hui brisé. Entre la roupie qui s'effondre, les bouteilles de gaz qui se vendent au marché noir et le Pakistan devenu médiateur incontournable, l'Inde de 2026 ressemble à un géant aux pieds d'argile.

48 heures fatales : le voyage en Israël qui a isolé l'Inde dans la guerre en Iran
Une poignée de main quarante-huit heures avant la tempête
Les 25 et 26 février 2026, Narendra Modi effectuait une visite officielle en Israël. Accueil chaleureux, poignées de main devant les caméras, promesses de coopération technologique et militaire. Deux jours plus tard, les premières bombes américaines et israéliennes tombaient sur l'Iran. L'ayatollah Khamenei trouvait la mort dans les frappes. Et l'Inde, qui venait de célébrer son amitié avec Tel Aviv, se retrouvait piégée.

Depuis New Delhi, le gouvernement indien a choisi le silence. Pas une condamnation de l'attaque américano-israélienne. Pas un mot sur la mort du guide suprême iranien. Modi s'est contenté d'appels génériques à la paix et au dialogue, tout en critiquant les représailles iraniennes dans la région. L'opposition, menée par Rahul Gandhi, réclame une protestation diplomatique officielle. Rien n'y fait. Le gouvernement indien garde la bouche cousue.
Le problème ne se limite pas aux déclarations. Dans l'océan Indien, au large du Sri Lanka, un navire de guerre iranien qui revenait d'un exercice militaire conjoint avec la marine indienne a été torpillé par les Américains. L'Inde n'a pas pipé mot. « La crédibilité de l'Inde en tant que partenaire de confiance est désormais en lambeaux », écrit le site d'information indépendant The Wire. Deux anciens hauts responsables, Salman Khurshid et Pushparaj Deshpande, enfoncent le clou dans The Indian Express : « La doctrine Modi en matière de politique étrangère a rendu l'Inde complice du démantèlement de l'ordre mondial fondé sur des règles. »
« La comparaison avec le Pakistan est mortelle » : l'humiliation du médiateur baloutche
Un an après l'opération « Sindoor », lancée en mai 2025 par l'Inde contre le Pakistan pour venger un attentat au Cachemire, le rapport de force s'est inversé de manière cinglante. L'offensive militaire indienne, qui avait duré quatre jours, devait écraser définitivement l'ennemi pakistanais. Elle a au contraire renforcé les pouvoirs et l'image du maréchal Munir, chef des armées pakistanaises, aujourd'hui investi d'un rôle de médiateur-clé pour tenter de mettre fin à la guerre entre l'Iran et les États-Unis.

Pour Narendra Modi, la pilule est amère. L'homme qui se présentait comme le « gourou du monde », le champion d'une Inde forte et respectée, encaisse une série d'humiliations infligées par Donald Trump : sanctions tarifaires record, ordre de cesser d'acheter du pétrole russe suivi d'une permission humiliante d'en acquérir, renvoi de migrants indiens, remarques déplacées. Pendant ce temps, le Pakistan dicte sa loi au Moyen-Orient.
Balveer Arora, ancien recteur de l'université Jawaharlal-Nehru à Delhi, pose un diagnostic implacable : « La comparaison avec le Pakistan est pour Modi mortelle. La situation me fait penser à celle de Nehru quand l'Inde a perdu la guerre contre la Chine, en 1962. Il ne s'en est jamais remis. Toute la rhétorique de Modi construite sur l'inimitié avec le Pakistan s'est effondrée. Il est en échec sur sa politique étrangère. »
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« Sans bouteille, nous ne tiendrons pas » : la crise du gaz vue des rues de New Delhi
Lodi Colony : le récit d'une cuisine au charbon
La fumée dégagée par le foyer au bois a envahi les stands de nourriture de Lodi Colony, dans le sud de New Delhi. Des centaines de travailleurs, journaliers, étudiants viennent manger dans des barquettes en aluminium des naan, des dosa, des idli. Mais les propriétaires ne sont pas là. Ils sont partis à la recherche désespérée de bouteilles de gaz. Les cuisiniers expliquent qu'ils doivent depuis une semaine utiliser du charbon, du bois, difficiles et longs à manipuler. Certains stands ont même recours au kérosène.

« Le patron avait réussi à se procurer au marché noir des bouteilles entre 3 000 et 5 000 roupies (entre 28 et 47 euros) alors que normalement elles se vendent 1 000 roupies. Mais son fournisseur a tout écoulé, et il en cherche un autre. Sans bouteille, nous ne tiendrons pas longtemps », raconte Munna, un cuisinier de Lodi Colony.
La scène se répète dans tout le pays. Le prix de la bonbonne de gaz, élément essentiel dans toute cuisine indienne, a pratiquement doublé en plusieurs fois entre la fin février et le début avril. Pour les couches les plus défavorisées, le recours au bois et au charbon est devenu la seule option. L'odeur âcre de la fumée flotte sur les quartiers populaires de Delhi, Mumbai, Kolkata. C'est le visage concret de la guerre pour des millions d'Indiens qui n'ont jamais mis les pieds au Moyen-Orient.
Le compte-gouttes du GNL : 92 700 tonnes et pas une de plus
L'Inde est structurellement vulnérable. 60 % du gaz naturel liquéfié et 90 % du gaz de pétrole liquéfié (GPL) importés transitent par le détroit d'Ormuz. Or, depuis le 28 février, ce passage stratégique est devenu une ligne de front. L'Iran a fermé le détroit le 19 avril, tirant sur deux navires indiens, et saisi le 22 avril un cargo libérien se dirigeant vers l'Inde.
Pour obtenir un peu d'air, Modi a téléphoné directement au président iranien Pezeshkian. Résultat : l'Iran a autorisé deux navires indiens, le Shivalik et le Nanda Devi, transportant 92 700 tonnes de GNL, à franchir le détroit. Une victoire temporaire. Mais ces 92 700 tonnes ne représentent qu'une goutte d'eau face aux besoins colossaux du pays. Le quotidien The Indian Express parle de « la pire crise d'approvisionnement en gaz de l'histoire récente de l'Inde ».
Les conséquences en cascade sont immédiates. Les restaurants réduisent leur activité, certains ferment. La production pharmaceutique, qui dépend du propane pour fabriquer du paracétamol, des antibiotiques et des vitamines, est menacée. La pénurie d'urée, dont 60 % des importations viennent du Golfe, compromet la saison des semis. L'Inde, qui importe environ 10 millions de tonnes d'urée par an, risque une crise alimentaire.
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Voyage en Inde ? Face à la guerre en Iran, Modi cloue les jeunes au sol
L'austérité patriotique : « Économiser le carburant est un acte de patriotisme »
Le 11 mai 2026, Narendra Modi s'adresse à la nation. Son message est clair : les Indiens doivent réduire leurs dépenses. « Économiser le carburant est un acte de patriotisme », lance-t-il. Il demande à ses concitoyens de ne plus voyager à l'étranger, d'arrêter d'acheter de l'or, de faire du télétravail. Le gouvernement indien vient d'augmenter les prix des carburants d'environ 3 %. L'essence atteint 97,77 roupies le litre (1,02 dollar), le diesel 90,67 roupies (0,94 dollar).

L'ironie de la situation n'échappe à personne. Un gouvernement nationaliste, qui a construit son discours sur la fierté et la puissance indienne, demande à sa population de renoncer à ses rêves de mobilité. 32,7 millions d'Indiens ont voyagé à l'étranger en 2025. Pour beaucoup, ces voyages représentaient une ascension sociale, une fierté. Désormais, ils sont présentés comme un luxe antipatriotique.
L'opposition ironise. « Les prix étaient gelés pour ne pas fâcher les électeurs avant l'élection », rappelle-t-elle. Le gouvernement a en effet attendu les municipales de mars 2026 pour répercuter la hausse du brut sur les consommateurs. Une fois le scrutin passé, les prix ont grimpé.
Le cauchemar de la roupie à 110 : études et smartphones menacés
La roupie indienne a chuté de près de 10 % face au dollar en un an. Le 28 mars, elle atteignait un record historique à 94,7875 roupies pour un dollar. Les réserves de change sont passées de 728,5 milliards de dollars le 27 février à 690,69 milliards le 1er mai. Les indices boursiers indiens ont perdu 12 % depuis janvier.
Le scénario catastrophe dessiné par Bernstein, cité par Reuters, est terrifiant : si la guerre persiste, la roupie pourrait dépasser 110 roupies pour un dollar. Pour un étudiant indien qui rêve d'une université américaine ou britannique, c'est la fin du rêve. Les frais de scolarité, déjà exorbitants, deviennent inaccessibles. Pour la classe moyenne, l'importation de biens électroniques — smartphones, ordinateurs, consoles de jeux — devient hors de prix.
Le pouvoir d'achat des 16-25 ans fond littéralement. La génération Z indienne, qui avait grandi avec l'idée que l'Inde était la prochaine superpuissance, découvre la fragilité de ce récit. Le prix du naan augmente, les bourses s'effondrent, les voyages sont annulés, les études compromises. UBS a déjà abaissé ses prévisions de croissance pour l'Inde de 6,7 % à 6,2 % pour 2026-2027. Un point de PIB en moins, c'est des centaines de milliers d'emplois qui ne seront pas créés.
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123 milliards de dollars de pétrole : le gouffre qui mine le rêve d'emploi des jeunes
Le retour du brut russe : une bouée de sauvetage sous surveillance américaine
L'Inde a dépensé 174,9 milliards de dollars en pétrole brut et produits pétroliers en 2025-2026, soit 22 % de ses importations totales. 123 milliards de dollars pour le brut seul. Le pays importe près de 85 % de ses besoins en carburant, dont 55 % viennent du Moyen-Orient. Avant le 28 février, environ 3 millions de barils par jour transitaient par le détroit d'Ormuz.

Sous la pression américaine, l'Inde avait réduit ses achats de pétrole russe à 20 % de ses importations en janvier 2026. La guerre en Iran l'oblige à faire machine arrière. Trois tankers russes — l'Odune, le Matari et l'Indri — changent de cap vers l'Inde. Entre 30 et 40 millions de barils de pétrole russe sont en route.
Mais Donald Trump n'accorde qu'une dérogation temporaire de 30 jours aux raffineurs indiens pour acheter du pétrole russe. Trente jours. Pas un de plus. L'Inde change de maître, mais la dépendance reste la même. Le prix du baril de Brent est passé de 72,87 dollars le 27 février à 105,45 dollars le 11 mai, soit une hausse de 50 %. Et rien n'indique une accalmie.
« Make in India » en panne sèche : l'usine ne tourne pas sans gaz
La promesse de Narendra Modi, le « Make in India », devait transformer le pays en atelier du monde. Des clusters manufacturiers, des zones économiques spéciales, des incitations à l'investissement. Mais une usine ne tourne pas sans énergie. Sans GNL pour les centrales électriques, sans gaz pour les fours industriels, sans électricité stable, les chaînes de production s'arrêtent.
Le PIB indien pourrait perdre jusqu'à 1 point de croissance. Un point, c'est l'équivalent de millions d'emplois qui ne seront pas créés pour la génération Z. Les jeunes Indiens, qui représentent 65 % de la population, découvrent que le nationalisme économique ne remplit pas les assiettes quand le pétrole manque.
La contradiction est au cœur du système. L'Inde veut être une puissance manufacturière, mais elle ne contrôle ni ses routes maritimes ni ses sources d'énergie. Le rêve de souveraineté économique se heurte à une dépendance énergétique structurelle que la guerre en Iran expose au grand jour.
Otages du Golfe : le calvaire des 9 millions d'Indiens et des étudiants
Trois marins indiens tués : le prix du sang d'une guerre qui n'est pas la leur
Le 12 juin 2026, au moins trois marins indiens meurent dans une frappe américaine sur un pétrolier battant pavillon palau au large d'Oman. Le gouvernement indien garde le silence. Rahul Gandhi, chef de l'opposition, dénonce cette position de plus en plus intenable.
L'escalade en mer n'a cessé de s'aggraver. Le 19 avril, l'Iran ferme le détroit d'Ormuz et tire sur deux navires indiens. Le 22 avril, il saisit un cargo libérien se dirigeant vers l'Inde. Les navires indiens deviennent des cibles dans une guerre qu'ils n'ont pas choisie.

Pour les familles des marins, le drame est double. Leurs proches meurent loin de chez eux, dans des eaux lointaines, pour une guerre dont le gouvernement indien refuse de parler. L'absence de réaction officielle est perçue comme une trahison.
L'évacuation fantôme de la diaspora : 50 milliards de dollars en jeu
Environ 9 millions de ressortissants indiens vivent et travaillent dans les monarchies de la Péninsule arabique, principalement en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Leurs transferts financiers, 50 milliards de dollars chaque année, représentent 40 % des envois de la diaspora indienne vers la mère patrie.
Depuis le début du conflit, 624 000 citoyens ont été évacués de la Péninsule arabique via des vols commerciaux, entre le 1er mars et le 2 avril. C'est plus que lors de l'invasion du Koweït en 1990 (170 000 rapatriés) ou de l'opération Rahat au Yémen en 2015 (6 688 personnes dont 4 741 Indiens).
Mais deux problèmes se posent. Le premier est la réinsertion de ces centaines de milliers de travailleurs si les hostilités se prolongent. Le second, plus grave encore, est la fin des transferts financiers. Les États du Kerala, d'Uttar Pradesh et du Rajasthan, qui fournissent le gros des travailleurs émigrés, risquent de perdre une bouée financière vitale. Pour des familles déjà étranglées par l'inflation, la perte de ces revenus est une catastrophe.
2027, le jugement de la génération Z : Modi paiera-t-il l'addition de la guerre ?
Le spectre de 1962 : quand la défaite diplomatique devient un effondrement politique
La comparaison avec 1962 est dans toutes les têtes. Cette année-là, l'Inde de Jawaharlal Nehru perdait la guerre contre la Chine. Une humiliation nationale qui a marqué toute une génération et dont Nehru ne s'est jamais remis politiquement. Balveer Arora, ancien recteur de l'université Jawaharlal-Nehru, voit un parallèle frappant : « Toute la rhétorique de Modi construite sur l'inimitié avec le Pakistan s'est effondrée. »
Modi a bâti son pouvoir sur deux piliers : l'inimitié avec le Pakistan et le rêve d'une Inde forte, respectée, indépendante. Aujourd'hui, le Pakistan est médiateur-clé au Moyen-Orient tandis que l'Inde encaisse les humiliations de Trump et les silences diplomatiques. La défaite narrative est existentielle.
L'opération Sindoor de mai 2025 devait être le triomphe de Modi. Elle a renforcé le maréchal Munir. La guerre en Iran devait être lointaine. Elle frappe au cœur de l'économie indienne. Le récit nationaliste se fissure.
L'introuvable solidarité nationale : entre inflation et rêves brisés
Le prix du naan augmente. Les bourses s'effondrent. Les voyages sont annulés. Les études à l'étranger deviennent un luxe inaccessible. Les smartphones importés coûtent une fortune. La génération Z indienne, longtemps séduite par le nationalisme économique, découvre que « Make in India » ne marche pas sans pétrole.
Les jeunes adultes, qui représentent la majorité de l'électorat en 2027, risquent de faire payer à Modi l'addition de la guerre en Iran. L'opposition, menée par Rahul Gandhi, capitalise sur le mécontentement. Les prix du carburant, le chômage, l'inflation, la fin des rêves de mobilité — tout cela pèse lourd dans l'isoloir.
L'avenir politique de Modi est désormais suspendu à la durée du conflit et à la capacité de l'Inde à sortir de ce piège structurel. Si la guerre s'achève rapidement, le premier ministre pourra peut-être limiter les dégâts. Si elle s'enlise, le spectre de 1962 hantera New Delhi.
Conclusion
La guerre en Iran révèle les fragilités d'une Inde que son propre discours nationaliste avait présentée comme invincible. La dépendance énergétique, le multi-alignement diplomatique impossible, la vulnérabilité de la diaspora et l'effondrement du pouvoir d'achat des jeunes forment un tableau bien éloigné des promesses de « Make in India ». Narendra Modi, qui avait construit son pouvoir sur l'image d'une Inde forte et respectée, se retrouve piégé par des contradictions structurelles que la guerre expose sans pitié. Ce sont les classes moyennes et la jeunesse qui paient le prix fort d'une guerre qu'ils n'ont pas choisie, dans un pays où le prix du naan, le coût des études et l'accès au gaz deviennent les véritables enjeux politiques. L'élection de 2027 se jouera moins sur les discours nationalistes que sur le prix du baril et la capacité de l'Inde à briser ses chaînes énergétiques.