L'hôtel de ville d'Aix-la-Chapelle avec des drapeaux de l'UE et de la France
Monde

France-Allemagne : crise diplomatique, quel impact pour la jeunesse ?

L'axe franco-allemand est en crise : arrêt du SCAF, divergences budgétaires et querelles stratégiques menacent l'avenir de l'Europe. Cette fracture politique risque de sacrifier la mobilité des jeunes et le modèle social sur l'autel du réarmement.

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L'axe franco-allemand, moteur historique de la construction européenne, traverse aujourd'hui sa plus grave zone de turbulence depuis des décennies. Ce qui devait être une renaissance politique avec l'arrivée de Friedrich Merz s'est mué en un divorce silencieux mais brutal, laissant l'Europe orpheline de sa direction. Au-delà des querelles de palais, c'est l'avenir de la génération montante, celle qui entre aujourd'hui sur le marché du travail, qui se joue dans ces bras de fer budgétaires et stratégiques. Entre programmes d'échange menacés et paralysie des décisions majeures, il est urgent de comprendre comment cette « panne sèche » diplomatique risque de façonner, pour le pire, le quotidien des jeunes Européens. 

L'hôtel de ville d'Aix-la-Chapelle avec des drapeaux de l'UE et de la France
L'hôtel de ville d'Aix-la-Chapelle avec des drapeaux de l'UE et de la France — User:Lusitana / CC BY-SA 3.0 / (source)

De l'espoir de mai 2025 au fiasco de février 2026 : la lune de miel ratée de Merz et Macron

Il y a moins d'un an, l'Élysée affichait un optimisme prudent mais palpable. L'arrivée de Friedrich Merz à la chancellerie en mai 2025 avait été saluée à Paris comme une aubaine inespérée. Après des années de malentendus avec la social-démocrate Olaf Scholz, marquées par une prudence allemande jugée paralysante, le conservateur Merz semblait incarner le partenaire dont Emmanuel Macron rêvait pour enfin relancer l'Europe de la défense. Pendant quelques mois, la diplomatie française a cru voir émerger une Allemagne prête à briser ses tabous, prête à endosser le rôle de puissance que l'histoire et la géographie lui assignent.

Pourtant, le retournement de situation a été aussi brutal qu'inattendu. Moins de dix mois après cette lune de miel diplomatique, la relation est au point mort, et l'on parle désormais ouvertement de crise structurelle. L'espoir d'un couple franco-allemand rénové s'est évaporé au profit de querelles techniques et d'attaques publiques qui révèlent des divergences profondes sur la vision même de l'Europe. Ce n'est plus une simple incompréhension culturelle, mais un clash de modèles stratégiques qui touche au cœur de la souveraineté du continent. Pour comprendre l'ampleur du désastre actuel, il faut revenir sur les promesses trahies du printemps 2025.

Le « tournant Merz » qui a fait rêver Paris

Lors de ses premiers mois au pouvoir, Friedrich Merz a effectivement stupéfié l'observateur européen par sa volonté d'en finir avec les vieilles orthodoxes budgétaires de Berlin. En acceptant de s'endetter massivement pour financer le réarmement de son pays, il semblait acter la fin de l'époque de l'austérité qui avait tant freiné les ambitions communes. Plus encore, en critiquant ouvertement la dépendance excessive de l'Europe vis-à-vis des États-Unis, il reprenait à son compte une partie du vocabulaire néo-gaulliste chère à Paris. Pour Emmanuel Macron, c'était le signal que Berlin acceptait enfin le concept d'autonomie stratégique, cette capacité de l'Europe à se défendre seule sans s'abriter systématiquement derrière le parapluie américain.

Cet alignement apparent des astres avait suscité des espoirs considérables. En cassant le « tabou de la dette » et en parlant de « défense européenne » sans trembler, Merz donnait l'impression que l'Allemagne était prête à sortir de sa réserve traditionnelle pour devenir une puissance militaire à part entière. Paris voyait là l'opportunité de construire une Europe puissance, capable de peser face à la Chine et aux États-Unis, appuyée sur une Allemagne forte économiquement et militairement, mais guidée politiquement par une vision commune. Cet engouement, au vu de la situation actuelle, apparait aujourd'hui comme une illusion d'optique. 

Cérémonie de signature du traité de l'Élysée dans une salle ornée à Paris
Cérémonie de signature du traité de l'Élysée dans une salle ornée à Paris — Unknown authorUnknown author / CC BY-SA 3.0 de / (source)

La gifle de février 2026 et le constat d'échec

Le début de l'année 2026 a sonné comme un réveil brutal pour la diplomatie française. Les positions allemandes se sont durcies, non plus sur des détails techniques, mais sur des choix stratégiques fondamentaux. À Paris, le sentiment de trahison est palpable : l'Allemagne que l'on croyait prête à partager le fardeau de la défense européenne semble désormais vouloir construire sa forteresse seule, niant les besoins spécifiques de son partenaire historique. Ce refroidissement n'est pas une simple querelle de personnalités, mais la révélation cynique que les intérêts nationaux priment toujours sur l'idéal européen, même en temps de crise géopolitique.

Cette déception se cristallise autour d'une incapacité chronique à coordonner les positions sur la scène internationale. Là où Paris espérait un allié pour faire front commun, Berlin a multiplié les passes d'armes, bloquant les initiatives françaises et critiquant ouvertement le manque d'effort budgétaire de la France. Ce qui se joue actuellement, c'est la remise en cause de la confiance mutuelle, indispensable carburant du moteur franco-allemand. Sans cette confiance, chaque proposition est regardée avec suspicion, chaque demande analysée comme une tentative de profiter de l'autre, transformant le dialogue en une suite de marchandages stériles.

Le crash annoncé du SCAF : quand 100 milliards d'euros s'évaporent dans les airs

Si la crise diplomatique était invisible aux yeux du grand public, l'arrêt du projet de Système de combat aérien du futur (SCAF), ou FCAS en anglais, la rend tangible et financièrement mesurable. Lancé avec grand fanfare en juillet 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, ce programme devait être la pierre angulaire de l'autonomie stratégique européenne. Avec un budget initial de 100 milliards d'euros, il s'agissait du plus grand projet industriel de coopération militaire jamais imaginé en Europe. Aujourd'hui, l'engin est à l'arrêt, victime des querelles d'egos et des divergences doctrinaires, illustrant tragiquement l'incapacité de la France et de l'Allemagne à travailler ensemble.

L'impasse n'est pas seulement un revers industriel, c'est une métaphore en vol de la paralysie politique européenne. Des milliards ont déjà été engloutis dans des études et des prototypes, mais sans accord politique sur le besoin opérationnel, les ingénieurs tournent en rond. Ce blocage menace directement l'avenir de l'industrie de l'armement continentale et met en péril des milliers d'emplois hautement qualifiés, ceux-là mêmes que la jeunesse européenne espérait investir après des années d'études scientifiques. Voir ce sommet de la technologie s'étioler à cause de querelles bureaucratiques est un message désastreux envoyé aux futurs ingénieurs du continent. 

Un avion de combat militaire gris volant dans un ciel clair
Un avion de combat militaire gris volant dans un ciel clair — (source)

Dassault contre Airbus : la guerre industrielle qui paralyse l'Europe

Au cœur de ce gâchis se trouve un conflit industriel classique, mais exacerbé par le contexte politique. D'un côté, Dassault Aviation en France, de l'autre, Airbus Defence and Space en Allemagne. Chaque camp campe sur ses positions pour la maîtrise d'œuvre du programme, c'est-à-dire le leadership technique et donc commercial du futur avion de combat. La France estime que son savoir-faire inégalé en matière de chasseurs, du Mirage au Rafale, lui confère la légitimité pour diriger le projet. L'Allemagne, via Airbus, refuse de jouer un simple rôle de sous-traitant et exige une gouvernance paritaire qui reflète son poids financier.

Cette guerre industrielle a atteint un tel niveau de toxicité que les syndicats allemands, comme le puissant IG Metall, appellent désormais ouvertement à rompre avec la France. Menacer de se tourner vers le suédois Saab pour développer un avion uniquement allemand n'est plus une simple ruse de négociation, mais une hypothèse sérieusement étudiée à Berlin. Une telle rupture signerait l'échec définitif de l'autonomie stratégique européenne et condamnerait le Vieux Continent à dépendre encore un peu plus des technologies américaines. Pour les jeunes Européens avides de projets fédérateurs, ce constat d'impuissance est une désillusion amère. 

Carte de l'Europe mettant en évidence la France et l'Allemagne en violet
Carte de l'Europe mettant en évidence la France et l'Allemagne en violet — Sisyphos23 / CC BY-SA 3.0 / (source)

L'impasse du porte-avions et de la dissuasion nucléaire

Au-delà de la querelle entre industriels, c'est une divergence doctrinale fondamentale qui bloque le projet. La France est une puissance nucléaire dotée d'un groupe aéronaval, le porte-avions Charles de Gaulle, unique en Europe. Elle a donc un impératif absolu : son futur avion doit être capable d'emporter des armes nucléaires et d'apponter sur un pont d'envol. Or, l'Allemagne n'a ni l'un ni l'autre. Cette différence fondamentale rend extrêmement complexe la définition d'un cahier des charges commun sans sacrifier la dissuasion française ou forcer l'Allemagne à payer pour des capacités qu'elle n'utilisera pas.

Friedrich Merz a tranché nettement dans une récente interview, affirmant que l'Allemagne n'a « pas actuellement besoin » d'un avion capable de porter des armes nucléaires ou d'opérer depuis un porte-avions. Cette déclaration, bien que factuellement juste pour Berlin, sonne comme un camouflet pour Paris, qui voit là la preuve que l'Allemagne ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre, la nécessité de la dissuasion française comme ombrelle protectrice pour toute l'Europe. Sans accord sur ce point central, le SCAF reste une coquille vide, et les 100 milliards d'euros promis risquent de ne jamais servir qu'à payer des consultants en diplomatie.

108 milliards contre 57 : l'écart d'armement qui creuse le fossé stratégique

Alors que le projet SCAF s'enlise, la différence d'effort budgétaire entre les deux pays devient abyssale. Les chiffres du budget 2026 pour la défense parlent d'eux-mêmes et marquent une rupture historique dans l'équilibre militaire européen. L'Allemagne se lance dans une course aux armements effrénée, déterminée à se doter de l'armée conventionnelle la plus puissante du continent. De son côté, la France, malgré des efforts constants, ne peut tout simplement pas suivre ce rythme vertigineux, risquant de se voir reléguée au rang de puissance secondaire sur son propre sol.

Ce déséquilibre financier n'est pas anecdotique. Il crée une asymétrie stratégique majeure au sein de l'Union européenne. Si l'Allemagne devient, de loin, la première puissance militaire du bloc par ses seuls moyens conventionnels, elle acquiert de facto un poids politique disproportionné dans les décisions de sécurité. Pour la France, qui a toujours considéré la défense comme le cœur de sa souveraineté et le vecteur de son influence, cette évolution est inacceptable. Elle risque de transformer l'Alliance atlantique et l'UE en structures dominées par une puissance hégémonique germanique, déconnectée des réalités stratégiques de ses voisins. 

La façade moderne en verre de la chancellerie fédérale à Berlin
La façade moderne en verre de la chancellerie fédérale à Berlin — Norbert Aepli, Switzerland (User:Noebu) / Public domain / (source)

Le budget 2026 de Berlin dépasse le double de celui de Paris

Pour l'année 2026, l'Allemagne prévoit un budget de défense colossal s'élevant à 108,2 milliards d'euros. Ce montant inclut 82,7 milliards d'euros de budget classique auxquels s'ajoutent 25,5 milliards issus d'un fonds spécial. En comparaison, la France, avec 57,2 milliards d'euros, fait figure de parent pauvre. L'écart est sidérant : l'Allemagne dépense presque deux fois plus que la France pour sa sécurité. Berlin a par ailleurs annoncé la création de 10 000 postes militaires supplémentaires, concrétisant cette montée en puissance par des effectifs humains massifs.

Cette divergence redéfinit la carte militaire de l'Europe. Historiquement, la France compensait une moindre richesse économique par une supériorité technologique et une force de frappe nucléaire. Mais l'Allemagne rattrape maintenant son retard technologique à toute vitesse grâce à son pactole budgétaire. Le résultat est un basculement des rapports de force : l'Allemagne devient l'armée de référence pour la défense du territoire continental, reléguant l'armée française à un rôle de projection extérieure, certes vital, mais numériquement marginalisé face au mastodonte germanique.

L'objectif fou des 3,5% du PIB : une Allemagne qui dépasse l'OTAN

Pire encore que les chiffres actuels, ce sont les objectifs affichés par Berlin qui inquiètent les diplomates français. L'Allemagne ne se contente pas d'atteindre l'objectif symbolique de 2% du PIB imposé par l'OTAN ; elle vise désormais 3,5% d'ici 2029. Cette ambition, sans précédent pour un pays de l'Union européenne, dépasse largement les efforts demandés par les États-Unis eux-mêmes à la plupart de leurs alliés. L'objectif affiché par certains responsables allemands grimpe même à 5% du PIB pour 2035, ce qui transformerait l'Allemagne en camp militaire en temps de paix.

Cette surpuissance potentielle isole la France. Paris ne peut pas, sans détruire son modèle social, aligner un tel pourcentage de sa richesse nationale sur la défense. Le risque est réel de voir l'Europe se diviser en deux cercles : ceux, comme l'Allemagne, capables de payer pour une sécurité absolue, et les autres, contraints de choisir entre leur protection et leur protection sociale. Cette dynamique risque de casser le lien de solidarité qui sous-tend le projet européen, remplacé par une logique de « chaque pays pour soi », une vision radicalement opposée à l'idée de communauté de destin.

« Faites des économies sur le social » : la critique acerbe de Berlin envers le modèle français

La crise budgétaire ne se limite pas aux sommes dépensées, elle touche à la philosophie même de l'État. L'Allemagne ne critique plus seulement le montant des dépenses militaires françaises, mais la structure des finances publiques hexagonales. De Berlin vient un message d'une dureté sans précédent : pour payer sa défense, la France devrait réduire ses dépenses sociales. Cette ingérence dans le modèle social français, pilier de l'identité nationale, a été perçue comme une véritable déclaration de guerre idéologique, ravivant de vieilles blessures et alimentant les discours eurosceptiques des deux côtés du Rhin.

Cette confrontation met en lumière l'incompréhension croissante entre deux visions de l'Europe. Pour l'Allemagne, l'austérité reste la vertu cardinale et la clé de la compétitivité. Pour la France, le modèle social protecteur est une conquête historique et une condition de la cohésion nationale. En demandant à la France de sacrifier son social sur l'autel de l'OTAN, Berlin touche à un point rouge qui dépasse la simple querelle budgétaire pour atteindre le cœur du pacte républicain. C'est un choc des cultures politiques qui menace de désolidariser les opinions publiques.

L'appel à la rigueur budgétaire pour financer les chars et les avions

Les propos ont été rapportés par Johann Wadephul, chef de la diplomatie parlementaire du parti de Friedrich Merz. Il a jugé les efforts français en matière de défense « insuffisants » et appelé explicitement la France à « faire des économies, notamment dans le domaine social ». Ce genre de déclaration, venant d'un partenaire et voisin, est extrêmement rare dans la diplomatie européenne et témoigne de l'agacement profond qui règne à Berlin face aux contraintes budgétaires françaises. Pour la chancellerie allemande, la priorité absolue est la sécurité face à la menace russe, et tous les autres postes budgétaires doivent s'aligner derrière cet impératif.

Cette lecture est inacceptable pour Paris. Elle implique que la protection sociale des Français, leur retraite ou leur système de santé, seraient des dépenses superflues face à la nécessité d'acheter des chars Leopold ou des avions Eurofighter. Ce choc de valeurs illustre l'ampleur du fossé qui s'est creusé. L'Allemagne, prospère et peu endettée, peut se permettre le luxe de la « Canonpolitik » tout en conservant une économie saine. La France, fragilisée par une dette élevée et une croissance molle, doit jongler entre l'urgence sécuritaire et l'urgence sociale, recevant des leçons de gestion qui passent mal. 

Dirigeants assis autour d'une grande table ovale lors d'un sommet du G7 en France
Dirigeants assis autour d'une grande table ovale lors d'un sommet du G7 en France — The White House from Washington, DC / Public domain / (source)

Vers une Europe à deux vitesses sur l'effort de guerre ?

Cette divergence de perspective pourrait aboutir à une scission de l'Europe en deux blocs distincts. D'un côté, une Europe du Nord, menée par l'Allemagne, axée sur la défense et la compétitivité fiscale. De l'autre, une Europe du Sud, incluant la France, cherchant à maintenir un niveau élevé de protection sociale face à des contraintes budgétaires de plus en plus lourdes. L'objectif de 5% du PIB pour la défense évoqué par certains alliés de Berlin pour l'horizon 2035 est un chiffre que la France ne peut pas atteindre sans détruire son État-providence.

Cette perspective d'une Europe à deux vitesses, non plus économique mais stratégique, est inquiétante pour la jeunesse. Elle signifie que selon que l'on vit à Paris ou à Munich, on ne bénéficiera pas des mêmes garanties de sécurité, ni des mêmes droits sociaux. Cette fragmentation du projet européen pourrait alimenter un ressentiment croissant des populations du Sud vis-à-vis du Nord, accusé de dicter sa loi et de détourner les fonds de la cohésion vers le complexe militaro-industriel. L'Europe de la solidarité laisserait alors la place à une Europe de l'armée et du pouvoir d'achat.

Mercosur et avoirs russes : les deux coups de sang du Conseil européen de décembre 2025

Pour compléter ce tableau noir, il faut regarder les échecs récents sur la scène internationale qui ont scellé la méfiance entre Paris et Berlin. Le Conseil européen de décembre 2025 restera dans les annales comme un moment de paralysie totale, où l'absence d'accord franco-allemand a empêché l'Europe de prendre des décisions cruciales sur deux fronts : le commerce international et le financement de l'Ukraine. Ces deux épisodes montrent que la crise n'est pas seulement bilatérale, mais qu'elle contamine la capacité de l'Union européenne à agir en tant qu'acteur global.

Ces « coups de sang » diplomatiques ne sont pas des incidents mineurs. Ils démontrent que le moteur franco-allemand est en panne sèche, incapables de trouver un compromis sur des dossiers vitaux. Que ce soit pour ouvrir de nouveaux marchés face à la Chine ou pour soutenir un pays en guerre, l'Europe hésite, tergiverse et finit par ajourner les décisions. Cette indécision affaiblit le continent sur la scène internationale et envoie un signal de faiblesse à ses adversaires comme à ses partenaires.

Le blocage de l'accord Mercosur : Paris contre Berlin

Le premier dossier d'achoppement concerne l'accord de libre-échange avec le Mercosur, le bloc sud-américain composé de l'Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l'Uruguay. Pour Berlin, cet accord était une priorité absolue, une nécessité économique pour trouver de nouveaux débouchés alors que les marchés américain et chinois se ferment progressivement aux exportations allemandes. L'Allemagne voyait là une opportunité vitale pour son puissant secteur industriel, notamment l'automobile et la chimie.

C'était sans compter sur l'opposition farouche de la France, soutenue par l'Italie. Paris a bloqué l'accord, jugeant qu'il serait destructeur pour l'agriculture européenne et pour l'environnement, favorisant une concurrence déloyale de produits ne respectant pas les mêmes normes sanitaires. La confrontation a été rude. Merz a tenté de forcer la main à ses partenaires, niant la réalité politique française qui ne peut accepter la mise à mort de son agriculture pour le bénéfice des industriels allemands. Ce clash commercial a révélé que, en matière d'économie, les intérêts nationaux priment toujours sur le prétendu marché unique. 

Le bâtiment du Reichstag à Berlin avec le dôme de verre et le drapeau allemand
Le bâtiment du Reichstag à Berlin avec le dôme de verre et le drapeau allemand — Norbert Nagel / CC BY-SA 3.0 / (source)

L'impasse sur les avoirs russes pour l'Ukraine

Le second échec concerne le financement de la guerre en Ukraine. Friedrich Merz proposait d'utiliser les avoirs russes gelés en Europe pour financer directement l'aide militaire et économique à Kiev. C'était une idée audacieuse, logique sur le plan moral, mais juridiquement complexe et politiquement risquée. La proposition s'est heurtée à un refus catégorique de la Belgique, qui héberge la majorité de ces avoirs sur son territoire, mais aussi aux réticences françaises.

Paris, prudent, redoutait les conséquences juridiques et financières d'une telle saisie, craignant qu'elle ne fasse fuir les investisseurs et ne fragilise la place financière européenne. Une fois de plus, le diagnostic allemand de l'urgence s'est heurté à la prudence juridique française, créant une impasse. En conséquence, l'Europe s'est retrouvée à chercher des solutions de fortune, incapables de présenter un front uni face à Moscou. Cette incapacité à mobiliser les ressources du continent pour la défense de l'Ukraine est sans doute le symptôme le plus inquiétant de la crise actuelle.

Au-delà des diplomates : quel avenir pour Erasmus+ et la mobilité des jeunes ?

La conséquence ultime de cette débâcle politique et stratégique risque d'être payée par ceux qui en sont les moins responsables : les jeunes Européens. Tandis que les États membres se battent pour financer des avions de chasse ou sauver leur agriculture, le budget de l'Union européenne se fait la part belle. Les programmes emblématiques comme Erasmus+ ou les initiatives de santé sont sous tension, menacés par des contraintes budgétaires de plus en plus lourdes.

Si l'Europe devient une simple zone de libre-échange sans âme politique, faute d'entente entre Paris et Berlin, les programmes de mobilité et d'échange risquent de devenir les variables d'ajustement privilégiées. Pour la génération qui entre aujourd'hui sur le marché du travail, cela signifie un rétrécissement des horizons, moins d'opportunités de se former à l'étranger et une fragilisation des liens interculturels qui ont fait la force de la construction européenne. Le risque est de voir se former une jeunesse moins européenne, plus résignée aux frontières, faute de moyens pour les franchir.

Le budget 2026 de l'UE : des miettes pour Erasmus+ face au coût de la dette

L'examen du budget 2026 de l'Union européenne est édifiant à cet égard. Face à l'urgence de rembourser la dette contractée dans le cadre du plan de relance NextGenerationEU, les dépenses de fonctionnement sont sous pression. Le coût des emprunts supplémentaires pour 2026 s'élève à 4,2 milliards d'euros, une somme colossale qui rogne les marges de manœuvre pour les politiques publiques. Dans ce contexte, les 3 millions d'euros supplémentaires accordés à Erasmus+ et à EU4Health apparaissent comme des miettes symboliques, loin de répondre à la demande massive des étudiants.

Cette stagnation budgétaire intervient alors même que le coût de la vie augmente et que les frais de scolarité explosent dans certaines universités. Erasmus+, qui était autrefois un pilier de l'identité européenne, risque de devenir un programme réservé à une élite aisée, faute de bourses suffisantes pour la masse des étudiants. La promesse d'une Europe ouverte et mobile s'érode doucement sous la pression des contraintes financières nées de l'absence de solidarité entre États membres. 

L'entrée du palais de l'Élysée avec une grille ornée et des drapeaux français
L'entrée du palais de l'Élysée avec une grille ornée et des drapeaux français — Gzen92 / CC BY-SA 4.0 / (source)

La baisse inédite de la contribution française et le signal envoyé à Bruxelles

Dans ce climat morose, la décision de la France de réduire sa contribution au budget de l'Union européenne de 1,6 milliard d'euros pour 2026 est un signal très préoccupant. Passant de 30,4 à 28,8 milliards d'euros, cette baisse répond à une revendication historique du Rassemblement National, qui fustigeait depuis des années le « trop-perçu » français. Voir un gouvernement français céder à cette rhétorique a surpris et inquiété à Bruxelles.

Ce désengagement financier de la part de l'un des deux moteurs de l'Europe, alors même que les besoins d'investissement communs sont immenses (défense, énergie, numérique), est un aveu d'impuissance. Il envoie un message dangereux aux partenaires : si la France ne veut plus payer, pourquoi l'Allemagne continuerait-elle à financer seule les solidarités européennes ? Ce risque de désamorçage financier menace directement l'avenir des programmes qui construisent le lien européen de demain, mettant en péril les espoirs de mobilité de la jeunesse continentale.

Conclusion

L'analyse de la crise franco-allemande de février 2026 révèle une fracture bien plus profonde qu'un simple différend diplomatique conjoncturel. Elle met à nu l'incompatibilité croissante entre deux modèles de société et deux visions stratégiques qui s'éloignent inexorablement. L'Allemagne, forte de sa puissance économique, choisit la voie du réarmement massif et de l'hégémonie continentale, tandis que la France, tiraillée par sa dette et son modèle social, peine à maintenir son rang.

Si ce couple parvient pas à se réparer, l'Europe risque de devenir une coquille vide institutionnelle, incapable d'agir et divisée par des intérêts nationaux contradictoires. Pour la jeunesse européenne, le message est sombre : l'Europe des pionniers, celle de la mobilité et du rêve commun, risque de laisser la place à une Europe forteresse, cynique et fragmentée. Il est urgent que Paris et Berlin retrouvent le chemin du dialogue, non pas pour sauver leur ego national, mais pour préserver l'avenir de la « génération Erasmus ». Ne pas sacrifier cette jeunesse sur l'autel des querelles d'adultes devrait être la priorité absolue des décideurs d'aujourd'hui.

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Noémie Garbot @fresh-sounds

Je trouve les artistes avant qu'ils explosent, c'est mon superpouvoir. Étudiante en musicologie à Montpellier, j'écume SoundCloud à 2h du mat' pour dénicher la prochaine pépite. Mon algorithme Spotify est complètement cassé à force de lui faire écouter des trucs obscurs. Je vais à tous les concerts de petites salles, je connais les programmateurs par leur prénom. Quand un artiste que j'ai découvert passe à la radio, je dis « je l'écoutais avant » sans aucune honte.

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