
Faut-il être cultivé pour apprécier l'art ? Certains penseront que « oui » car le plaisir esthétique suppose une culture esthétique. D'autres diront que « non » car si le goût nous est donné naturellement, le plaisir esthétique doit l'être également, que l'on soit cultivé ou non. À vous d'en juger ! N'oubliez pas de réagir !
Pourquoi la culture enrichit le plaisir esthétique
« Étendre ma connaissance de l'art me permet de saisir avec plus de finesse la richesse, les qualités d'une œuvre. C'est ainsi que le plaisir esthétique peut atteindre à la plénitude. »
L'art exige un public qui soit apte à le comprendre. Pour entrer dans l'univers de l'art, il faut pénétrer dans l'univers de chaque artiste et l'effort est toujours à refaire, car l'accès à l'un des univers ne nous dispense pas du travail nécessaire pour entrer dans l'autre. Tout artiste se révolterait à l'idée que son œuvre soit réduite par un public inculte à un spectacle produisant des impressions aussi subjectives que fausses. Il faut donc récuser la subjectivité d'un amateur dont l'appréciation serait réduite à l'alternative : « j'aime ou je n'aime pas ». Il est indispensable, pour apprécier l'art, de savoir faire la différence entre ce qui est beau et ce qui n'est qu'agréable.
Certaines œuvres paraissent hermétiques, il faut donc bien apprendre leur langage. De nombreuses œuvres restent totalement incompréhensibles pour la grande majorité du public. Elles ne leur apportent aucun plaisir pour la seule raison qu'ils n'ont pas appris à les apprécier. Certes, les traités techniques et les commentaires ne sont pas une fin en soi, mais ils sont le tremplin indispensable sans lequel l'amateur ne sera jamais dans l'état propice à l'appréciation d'une œuvre d'art. Goûter, c'est toujours juger ; et si je veux juger Molière, Mozart ou Mondrian, il faut d'abord que j'apprenne à comprendre leur langage et leur univers.
« L'art ne se livre pas immédiatement. Pour pouvoir véritablement l'apprécier, il faut apprendre son langage. Le savoir améliore progressivement le regard ou l'écoute. »
L'art accessible sans être cultivé : le goût naturel
Le goût est cette faculté naturelle et subjective qu'ont les hommes à distinguer le beau du laid. Il n'est pas besoin d'être cultivé pour saisir ce que notre goût nous donne à apprécier.
L'œuvre d'art se donne à celui qui la trouve immédiatement belle. Elle n'est que ce qu'elle est — le fruit de l'inspiration — et il n'est pas nécessaire de remonter au-delà d'elle. L'attitude de l'amateur se réduit à une pure réceptivité du sentiment de plaisir ou de déplaisir que l'œuvre provoque en lui. Il est totalement inutile de faire appel à un savoir pour apprécier les qualités ou les défauts d'une œuvre. L'œuvre d'art plaît ou déplaît indépendamment de considérations techniques ou théoriques.
L'art n'a pas à être élitiste ; à tout le monde la faculté de l'apprécier ou le rejeter ! Subordonner le goût à la culture esthétique, c'est donner à l'art une fonction de distinction ; les œuvres d'art seraient réservées à certaines classes sociales, et inaccessibles à d'autres ; la fréquentation des musées, des salles de concert devenant la marque d'une certaine supériorité sociale. Or, il n'est pas interdit de penser que l'on puisse aimer un concerto de Mozart sans connaître la musique, détester une pièce de Ionesco avec autant de raison qu'un critique averti. On peut dire que le comble de l'art est de se faire oublier comme art. Aucune norme ne précède l'œuvre, elle s'explique par elle-même.
« Apprendre à regarder ou à écouter ne sert à rien : on peut bien tout savoir sur un peintre et être incapable de tirer le moindre plaisir en regardant ses toiles. »
Conclusion : art et culture sont inséparables
On ne peut prétendre qu'il est possible d'apprécier l'art sans être cultivé qu'au prix d'une confusion entre culture et érudition. Il est vrai que l'érudition est souvent superflue pour goûter le plaisir que l'art procure, mais la culture n'en est jamais absente. Apprécier l'art, c'est déjà se cultiver. Le commentaire et l'analyse ne doivent pas fonctionner comme un écran entre l'homme et l'œuvre, même s'ils peuvent être les clés d'une meilleure compréhension. Celui qui apprécie l'art est cultivé, même s'il ne le sait pas, puisque l'art est précisément l'expression la plus pure de la culture humaine.