L'annonce est tombée ce 19 février 2026 : l'Iran et la Russie vont mener un exercice naval conjoint en mer d'Oman et dans le nord de l'océan Indien. Sous le prétexte officiel de « renforcer la sécurité maritime », cette démonstration de force orchestrée par deux puissances sous sanctions internationales envoie un signal géopolitique retentissant. À l'heure où les tensions redoublent au Moyen-Orient et où la guerre en Ukraine entre dans une nouvelle phase, ce partenariat militaire actif dans une zone vitale pour l'économie mondiale marque un tournant. Il ne s'agit pas d'une simple manœuvre technique, mais d'un acte politique majeur qui redessine les alliances et place un couteau sous la gorge des flux énergétiques planétaires. Décryptage d'une guerre des influences qui se joue désormais sur les mers.

Le partenariat stratégique Russie-Iran : une alliance de circonstance
La coopération militaire entre Moscou et Téhéran n'est pas nouvelle, mais elle a connu une accélération spectaculaire ces dernières années, se muant en une alliance formelle. Le 17 janvier 2025, les deux pays signaient un Traité de partenariat stratégique global, scellant officiellement leur rapprochement. Ce traité est le fruit d'une convergence d'intérêts née de leur isolement diplomatique commun face à l'Occident. La Russie, empêtrée dans le conflit ukrainien et soumise à un régime de sanctions sans précédent, a trouvé en l'Iran un partenaire capable de fournir des technologies militaires cruciales, notamment des drones.
À l'inverse, l'Iran, asphyxié par des décennies d'embargos et confronté à une pression maximale des États-Unis, voit dans la Russie un protecteur militaire de poids et une porte d'entrée vers une certaine légitimité internationale. Cette relation reste cependant teintée de méfiance et d'inégalité. La Russie, puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, garde souvent la main haute, tandis que l'Iran cherche à préserver son autonomie stratégique. Néanmoins, la nécessité fait loi. Depuis le début de la guerre en Ukraine, Téhéran a massivement fourni à Moscou des drones kamikazes Shahed, utilisés pour frapper les infrastructures civiles ukrainiennes. En retour, la Russie a transféré son savoir-faire pour permettre à l'Iran de produire ces drones sur son sol, améliorant ainsi significativement ses capacités de défense et de projection. Cette symbiose militaire trouve aujourd'hui une traduction concrète et hautement symbolique dans les eaux de la mer d'Oman.

Une coopération née de l'isolement et de la guerre
Le conflit en Ukraine a servi de catalyseur décisif. Privée de nombreuses technologies occidentales et cherchant à contourner les sanctions, la Russie s'est tournée vers l'Iran pour combler ses lacunes en matière de drones de combat longue portée. Cette collaboration a dépassé le simple cadre d'un approvisionnement. Comme l'analyse Paul Tourret, directeur de l'Institut supérieur d'économie maritime, l'Iran a permis à la Russie de produire localement des drones améliorés, basés sur les modèles Shahed. Cette relation est devenue si vitale qu'elle structure désormais la vision géopolitique des deux régimes, qui se présentent comme les piliers d'un « monde multipolaire » en opposition à l'hégémonie américaine. Leur exercice naval conjoint est une démonstration tangible de cette vision alternative de l'ordre mondial.
La mer d'Oman et le détroit d'Ormuz : l'artère vitale de l'économie mondiale
Pour comprendre la portée de l'exercice annoncé, il faut saisir la centralité géographique du théâtre choisi. La mer d'Oman est l'antichambre du détroit d'Ormuz, un goulet d'étranglement maritime d'une importance stratégique colossale. Ce passage, large d'à peine 39 kilomètres à son point le plus étroit, est l'artère principale de l'approvisionnement énergétique mondial. Les chiffres sont vertigineux : en 2024, près de 20 millions de barils de pétrole brut transitaient quotidiennement par ce détroit, soit l'équivalent d'environ 20 % de la consommation mondiale. À cela s'ajoute environ un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), principalement en provenance du Qatar.
Cette zone est donc un point névralgique absolu. Sa perturbation ou sa fermeture aurait des conséquences cataclysmiques sur les prix de l'énergie, déclenchant une onde de choc sur l'économie globale. L'Iran, dont les côtes bordent le détroit au nord, détient de fait une « épée de Damoclès » permanente au-dessus de la tête de l'Occident et des économies asiatiques dépendantes. La menace de bloquer ce passage est, selon Paul Tourret, « un couteau sous la gorge de l'économie mondiale ». Téhéran dispose pour cela d'une panoplie d'options militaires asymétriques : sa marine conventionnelle, des essaims de petites vedettes rapides, des batteries de missiles antinavires côtières et, de plus en plus, des drones maritimes et aériens. En s'exerçant conjointement avec la Russie à proximité immédiate de cette zone, l'Iran ne fait pas que tester des procédures ; il démontre sa capacité, soutenue par une puissance nucléaire, à tenir en otage les flux maritimes internationaux.

Une démonstration de force aux multiples destinataires
Le choix de la mer d'Oman n'est pas anodin. Il s'agit d'un message adressé à plusieurs acteurs simultanément. Aux États-Unis et à leurs alliés européens, dont la France, il signifie que l'alliance Russie-Iran peut désormais projeter une menace crédible sur leurs intérêts économiques vitaux. Aux monarchies du Golfe, traditionnellement alliées de Washington, il rappelle leur vulnérabilité. Enfin, à la Chine, autre puissance majeure de la région, il montre l'émergence d'un pôle de pouvoir alternatif, bien que Pékin entretienne des relations complexes avec les deux pays. L'exercice est une pièce dans le grand échiquier de l'Indo-Pacifique, désormais considéré comme le nouveau centre du monde, où se joue une course aux armements navals intense.
La dimension symbolique et le timing de l'opération

L'annonce de cet exercice pour février 2026 est un timing calculé avec précision. Elle intervient dans un contexte de tensions régionales exacerbées, où les équilibres semblent plus fragiles que jamais. Pour la Russie, il s'agit de montrer qu'elle reste une puissance globale capable de projeter sa force bien au-delà du théâtre ukrainien, malgré les lourdes pertes et l'isolement. C'est une manière de contrer le récit d'un affaiblissement irrémédiable, un récit que des dirigeants occidentaux comme le président français Emmanuel Macron ont parfois martelé, évoquant un « échec total » de la stratégie russe en Ukraine. En déployant sa marine à des milliers de kilomètres de ses bases, Moscou affirme sa résilience et son refus d'être confinée.
Pour l'Iran, le timing est tout aussi crucial. Le pays navigue entre des négociations nucléaires au point mort et une rivalité explosive avec Israël et les États-Unis. La perspective d'un accord final entre l'Iran et les États-Unis semble plus lointaine que jamais, et les incidents militaires se multiplient. En paradant aux côtés de la Russie, Téhéran cherche à renforcer sa posture de négociation en montrant qu'il n'est pas seul et qu'il dispose d'options militaires solides. L'exercice sert de rappel à Washington que toute escalade aurait un coût démesuré, compte tenu de la capacité iranienne à perturber le trafic dans le détroit d'Ormuz. Cette démonstration intervient alors que les relations USA-Iran sont au bord du gouffre, chaque camp testant les limites de l'autre.
Un signal à l'attention de l'Occident et de l'OTAN
Le message est clairement reçu dans les capitales occidentales. Pour l'OTAN et l'Union européenne, ce rapprochement opérationnel entre Moscou et Téhéran représente une menace directe et multidimensionnelle. Il combine l'expansionnisme russe et le déstabilisateur régional qu'est l'Iran, créant un axe de nuisance capable d'agir sur plusieurs théâtres à la fois : l'Europe de l'Est, le Moyen-Orient et maintenant les voies maritimes globales. La France, en particulier, qui défend ardemment la liberté de navigation et le respect du droit international de la mer, voit dans cet exercice une provocation. Paris réitère régulièrement son attachement à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) comme cadre unique régissant toutes les activités maritimes. Une démonstration de force par deux États qui bafouent régulièrement le droit international, comme l'illustre l'invasion de l'Ukraine par la Russie, est perçue comme une menace pour l'ordre fondé sur des règles.
Les implications pour la sécurité maritime et le commerce global
Au-delà du symbole, quels sont les risques concrets ? L'exercice lui-même, s'il reste dans le cadre d'une manœuvre, n'est pas une menace directe. Le danger réside dans la normalisation et l'approfondissement de cette coopération militaire. À terme, elle pourrait conduire à un partage de technologies sensibles (comme les systèmes de missiles de croisière ou de défense anti-aérienne), à une présence navale russe plus permanente dans le Golfe, voire à une coordination des tactiques de déni d'accès maritime (A2/AD). L'Iran pourrait ainsi bénéficier de l'expertise russe pour verrouiller encore davantage le détroit d'Ormuz.
Pour le commerce mondial, l'instabilité générée est un poison. Les assureurs maritimes pourraient augmenter drastiquement leurs primes pour les navires transitant par la région, faisant grimper le coût du transport de l'énergie. Les compagnies pétrolières pourraient être contraintes de chercher des routes alternatives, plus longues et plus coûteuses, comme le contournement de la péninsule arabique par le cap de Bonne-Espérance. Dans un contexte d'économie mondiale déjà fragile, une telle pression sur les chaînes d'approvisionnement énergétique pourrait être le déclencheur d'une nouvelle crise. La sécurité maritime, comme le souligne la diplomatie française à l'ONU, repose sur le respect collectif du droit international. Lorsque des puissances majeures organisent des démonstrations de force dans des zones sensibles en dehors de tout cadre multilatéral, elles sapent les fondements de cette sécurité.

La course aux armements navals dans l'Indo-Pacifique
Cette manœuvre s'inscrit dans une tendance globale bien plus large : la militarisation accélérée des espaces maritimes, en particulier dans l'Indo-Pacifique. Comme l'analysent Valérie Niquet et Marianne Péron-Doise dans leur ouvrage L'Indo-Pacifique. Nouveau centre du monde, on assiste à une véritable course aux armements navals. Les États riverains, pour obtenir un statut de puissance ou protéger leurs intérêts, investissent massivement dans des flottes modernes, notamment des sous-marins. La rivalité sino-américaine est le moteur principal de cette dynamique, mais d'autres acteurs comme le Japon, l'Inde, la Corée du Sud et l'Indonésie émergent comme de nouvelles puissances navales. Dans ce contexte, l'exercice Iran-Russie est aussi une tentative de s'inscrire dans cette redistribution des cartes, de montrer que l'« axe de la résistance » mené par Téhéran et Moscou entend bien avoir son mot à dire dans la gouvernance des mers.
La réponse de la France et de l'Europe : entre diplomatie et dissuasion
Face à cette provocation, quelle peut être la réponse européenne et française ? La France, nation maritime de premier plan avec le deuxième domaine maritime mondial, a des intérêts directs dans la stabilité de cette région. Des milliers de navires battant pavillon français ou appartenant à des groupes hexagonaux transitent chaque année par le détroit d'Ormuz. La stratégie française repose sur plusieurs piliers.
Premièrement, le rappel incessant du droit international et la défense du principe de liberté de navigation, pierre angulaire de l'économie mondiale. Deuxièmement, la participation active aux missions de sécurisation des voies maritimes, comme l'opération EMASoH (European Maritime Awareness in the Strait of Hormuz), à laquelle la France contribue. Troisièmement, le renforcement des capacités navales nationales et européennes pour maintenir une capacité crédible de projection et de dissuasion. Cela passe par des investissements dans la modernisation de la Marine nationale, le développement de drones maritimes et le maintien d'une présence navale régulière dans l'océan Indien depuis la base française de Djibouti et La Réunion.
L'enjeu pour l'Europe est de ne pas se laisser diviser et de parler d'une seule voix. L'alliance Russie-Iran cherche, entre autres, à exploiter les failles et les divergences entre les capitales européennes. Une réponse ferme, unie et fondée sur le droit est le meilleur antidote. Cela implique également de travailler avec les partenaires régionaux modérés et de soutenir les initiatives de dialogue, aussi difficiles soient-elles, pour désamorcer les crises qui fournissent à Téhéran et Moscou des prétextes à leur militarisation.
Le défi de l'interopérabilité et des alliances
La réponse occidentale ne pourra être efficace que si elle est coordonnée au-delà de l'Europe. Le renforcement des alliances avec les puissances navales démocratiques de l'Indo-Pacifique (Japon, Australie, Inde, Corée du Sud) est essentiel. Comme le note l'extrait du livre sur l'Indo-Pacifique, l'intégration et l'interopérabilité croissantes entre les forces américaines et celles de ces alliés sont devenues un impératif stratégique face à l'expansionnisme chinois et aux nouvelles menaces hybrides. L'exercice Iran-Russie rappelle que les menaces sont interconnectées et que la défense de l'ordre maritime libre doit être une entreprise collective.
Conclusion : un nouveau front dans la guerre des influences

L'exercice naval conjoint entre l'Iran et la Russie en mer d'Oman est bien plus qu'une manœuvre militaire. C'est un acte géopolitique majeur qui cristallise l'émergence d'un axe de pouvoir hostile aux intérêts occidentaux, capable de menacer les artères vitales de l'économie mondiale. En choisissant délibérément le voisinage du détroit d'Ormuz, les deux pays envoient un message de coercition à l'Occident et à ses alliés. Ce rapprochement, né de l'isolement et forgé dans la guerre en Ukraine, représente un défi durable pour la sécurité internationale.
Pour la France et l'Europe, la réponse doit combiner une vigilance militaire accrue, une défense intransigeante du droit international et une diplomatie active pour prévenir toute escalade. La bataille pour le contrôle des récits et des voies maritimes est désormais engagée. Alors que la Russie tente de promouvoir sa vision d'un monde multipolaire chaotique, et que l'Iran joue avec le feu d'une confrontation régionale, la communauté des États attachés à un ordre fondé sur des règles ne peut se permettre de relâcher son attention. La sécurité des mers, condition sine qua non de notre prospérité, se joue aujourd'hui dans les eaux agitées de la mer d'Oman.