
Léon Daubet, en prière à quelques centaines de mètres de là, dans l'église Notre-Dame-des-Victoires, n'oubliera jamais l'événement : « Soudain, la commotion formidable d'un éclatement, répercuté par les voûtes sonores, ébranla toute l'église, ses chapelles, la statue. On eût cru qu'un tremblement du ciel venait de se produire tout près de là et qu'il allait se propager et nous engloutir. L'image de la mort, de l'anéantissement, apparut au sommet d'ondes tourbillonnantes, comparable au fracas de cent, de mille tonnerres, suivis de grondements et roulements affreux. C'était l'écroulement de la toiture de Sainte-Gervais, sous le choc d'un obus allemand. Le sacrilège était manifeste et l'intersigne patent. » Il y a là, en effet, un nouvel exemple de la barbarie allemande, après le torpillage du Lusitania, les enfants aux mains coupées, les exécutions d'otages dans les régions occupées, l'emploi d'armes prohibées : gaz asphyxiants, lance-flammes.
Comment Paris s'est adapté aux bombardements de 1918
À Paris, en dépit des efforts de la censure — qui ne parle que d'une dizaine de morts —, l'émotion est grande, encore que depuis le début de la guerre la capitale n'ignore pas les bombardements. Des Taubes ont lancé des bombes en août-septembre 1914. La capitale a reçu ensuite la visite des Zeppelins. Si 1917 est calme, les raids reprennent au début de l'année suivante avec de gros bombardiers, les Gothas. Le plus meurtrier intervient le 31 mars avec 103 morts.
Toute une série de mesures sont adoptées : implantation d'une force DCA à base de canons et de mitrailleuses et d'escadrilles de chasse. Plusieurs bombardiers sont abattus. Vingt-sept sirènes électriques annoncent l'arrivée des appareils allemands. La berloque sonnée par les clairons montés sur des voitures du corps des sapeurs-pompiers signale la fin de l'alerte. L'éclairage des rues est réduit au strict minimum. Des abris publics sont mis en place et une partie de la population, en cas d'alerte, court se réfugier dans des stations de métro ou les caves des immeubles parisiens.
La découverte du canon à longue portée allemand
La grande nouveauté intervient le 23 mars, un samedi. À 7 h 20 du matin, un engin éclate devant le numéro 6 du quai de Seine. Puis, de 20 minutes en 20 minutes, se succèdent de nouvelles explosions violentes, comparables à un tir de 75. Il fait beau. Des avions de chasse décollent mais ne trouvent qu'un ciel vide, sans le moindre appareil allemand. Les suppositions vont bon train.
En début d'après-midi, le chef du laboratoire municipal donne la clé du mystère : Paris se trouve sous le feu d'un canon allemand. Un gros éclat trouvé à proximité d'un des lieux d'explosion en apporte la preuve. Le communiqué de 15 heures avertit la population : « L'ennemi a tiré sur Paris avec une pièce à longue portée. Depuis 8 heures ce matin, de quart d'heure en quart d'heure, des obus de 240 ont atteint la capitale et la banlieue. Il y a une dizaine de morts et une quinzaine de blessés. »

Les caractéristiques techniques de la Grosse Bertha
C'est la stupeur. Furieux, le chef du gouvernement, Georges Clemenceau, parle de faire interner dans un asile psychiatrique le malheureux directeur du laboratoire. Tout le monde sait que les pièces les plus puissantes ne dépassent pas une portée de 30 à 75 kilomètres. Or le front se trouve à plus de 100 kilomètres.
Il faut bien se résigner. Une fois de plus, la technique « teutonne » affiche sa supériorité. Il s'agit d'une pièce de 210 mm dont la fabrication a eu lieu chez Krupp, à Essen, à l'initiative de l'ingénieur Rausnberger. Du coup, les Parisiens ne vont pas tarder à baptiser ce monstre « Grosse Bertha », du nom de la fille de Krupp. En revanche, les Allemands lui donnent le nom de « Max le Long ».
En fait, les Allemands ont mis en place une batterie de trois canons séparés de 800 mètres les uns des autres au nord de Crépy-en-Laonnois, avec un axe de tir nord-est/sud-ouest.
Du 23 mars au 9 août, les Berthas tirent sur Paris et sa banlieue 350 coups. Pour éviter tout repérage, les canons ne tirent que de jour. En revanche, à la faveur de la nuit, les Gothas reviennent sur Paris, amenant la plupart des gens à se réfugier dans les abris, à l'exception d'impénitents curieux, soucieux d'assister au spectacle depuis leur balcon ou même du haut des immeubles. C'est le cas d'un jeune normalien qui explore les toits de l'École par les « nuits de Gothas », où « les aboiements de la DCA, les mitrailleuses des avions de chasse, les détonations des bombes, les explosions, la lueur des balles traçantes, des projecteurs et des incendies remplissaient féeriquement l'espace et offraient un des spectacles les plus magnifiques et les mieux orchestrés auxquels j'aie jamais assisté ».
L'impact des bombardements sur la population parisienne
Quel est l'effet réel sur la population de ces bombardements aériens et de ces tirs de Berthas ? À en croire la presse germanique, la capitale serait en proie à la panique. La plupart des habitants se seraient enfuis. Ceux qui seraient restés vivraient comme des troglodytes, osant à peine se montrer dehors en plein jour. Dans les rues, la police se révélerait impuissante à l'égard des déserteurs et des malfaiteurs. Inutile de dire qu'il y a là plus qu'une exagération, de bonne guerre, il est vrai, est-on tenté de dire.
Dans l'ensemble, la population supporte beaucoup mieux les raids de Gothas que les obus de Bertha. Avec des alertes interminables pouvant durer des journées entières, il n'est pas possible de rester confiné pendant des heures dans des abris. La vie doit continuer : fonctionnaires, employés, professions libérales sont au travail. On se fie à sa chance et chacun suit le côté de la rue le moins exposé au tir de la « Grosse Bertha ». Le risque, il est vrai, apparaît minime. Rien de comparable encore aux raids aériens ou aux « bombes volantes » de la Seconde Guerre mondiale. L'emploi des bandes de papier collées sur les vitres se généralise et donne lieu à un véritable concours d'imagination. Vignettes, guirlandes, rosaces, arceaux, colonnettes décorent les bureaux, les boutiques, les grands magasins. Les vitraux de Notre-Dame, eux, ont été déposés et mis à l'abri.

L'exode temporaire des Parisiens face aux bombardements
Pour Paris et sa banlieue, les Gothas ne provoqueront la mort que de 244 personnes et les Berthas 255. Par ailleurs, la censure veille. Elle limite le nombre de victimes sans pouvoir cependant passer sous silence la mort d'un groupe d'enfants à la sortie d'une école, la destruction d'une des salles de la maternité ou de la station de métro Corvisart. Dans les premiers jours des tirs d'artillerie à longue portée, le traumatisme est le plus profond, sans que l'on puisse cependant parler de panique. Des théâtres, des restaurants, des cafés ferment leurs portes. Il en est de même de bien des magasins où des facétieux inscrivent à la craie : « Fermé pour cause de frousse. » On assiste à un nouvel exode, comparable à celui d'août 1914. Les gares sont bondées, les trains pris d'assaut. Certaines villes, proches de la capitale, comme Orléans, triplent leur population. C'est peut-être au niveau du pouvoir que l'émotion est la plus vive. Clemenceau envisage un repli des organes du gouvernement sur Tours. Poincaré, le président de la République, s'y oppose avec véhémence. On se contente finalement d'établir un plan d'évacuation des ministères en direction de certaines villes du centre de la France.
Cet exode, cette inquiétude ne tiennent pas seulement aux Gothas ou à la « Grosse Bertha ». Ils procèdent tout autant, et même davantage, de la nouvelle « ruée allemande », des grandes offensives lancées par le général Ludendorff. De gros ballots de la Banque de France partent, le 5 juin, pour l'intérieur. L'angoisse est cependant beaucoup moins vive qu'au mois de mars. Les Parisiens s'habituent. Ils ont pris la mesure du danger. Beaucoup affichent une surprenante crânerie. Restaurants, cafés, théâtres ont rouvert leurs portes. Les établissements scolaires aussi, au lendemain des vacances de Pâques. Avec les beaux jours, les promeneurs retrouvent le chemin des parcs, des bois de Vincennes et de Boulogne. À partir du mois d'août, avec l'échec des dernières attaques allemandes, l'arrêt des tirs des canons à longue portée, puis des attaques de Gothas, Paris retrouve définitivement son équilibre. Le printemps 1918 a constitué l'un des grands moments de la vie de la capitale, avec un mélange de calme et de tension, sans nulle réaction de panique.