Les leviers du pouvoir : parti, empire économique, dynastie
Raúl Castro, 94 ans, a quitté la présidence en 2018 et la direction du Parti communiste en 2021. Pourtant, il détient encore une autorité réelle. Arturo López-Levy, politologue cubain, précise que Miguel Díaz-Canel « n’est pas une marionnette », mais que « Raúl Castro détient un droit de veto sur les politiques stratégiques ». D’après Orlando Perez (Université du Texas), le pouvoir repose sur « le clan Castro, Raúl Castro et sa famille, puis GAESA ».

L’autorité morale au Parti communiste
Raúl Castro reste la référence morale du Parti communiste cubain (PCC). Son histoire avec Fidel et son passé militaire lui confèrent une légitimité institutionnelle que Díaz-Canel, issu d’une génération post-révolutionnaire, ne peut égaler. Le slogan « Somos continuidad » (Nous sommes la continuité) incarne cette dynamique. D’après un expert cité par El País, l’erreur de Díaz-Canel fut de « rester dans l’ombre de Raúl », limitant sa projection comme homme de changement.
GAESA : le conglomérat militaire au cœur de l'économie
Le levier économique est GAESA (Grupo Administrativo Empresarial S.A.), un conglomérat militaire élargi sous la présidence de Raúl Castro. Selon des estimations rapportées par The World et Al Jazeera, GAESA contrôle entre 40 % et 70 % de l’économie cubaine. Il englobe le tourisme, le commerce de détail, la logistique, les transports et la finance, avec à sa clé le Banco Financiero Internacional. Cette opacité, née de la nécessité de contourner les sanctions américaines, rend GAESA l’un des sujets les plus sensibles dans toute négociation. En 2024, Cuba a investi près de 40 % de son budget dans le tourisme (environ 1,5 milliard de dollars), alors même que l’occupation hôtelière tournait autour de 30 %.
Le réseau familial aux postes stratégiques
Raúl Castro place des proches à des fonctions clés sans mandat électoral. Son neveu, Oscar Pérez-Oliva Fraga, ancien cadre de GAESA, a pris la tête du ministère du Commerce extérieur en mai 2024, puis est devenu vice-Premier ministre en octobre 2024. Le New York Times note qu’il « porte le sang Castro sans le nom ». Son petit-fils, Raúl Guillermo Rodríguez Castro, surnommé « El Cangrejo », est l’interlocuteur principal dans les négociations avec les États-Unis, bien qu’il n’ait aucune fonction officielle. Cette présence familiale assure la continuité du contrôle.
La jeunesse cubaine entre résignation et exode
L’emprise de ce pouvoir se mesure à son impact concret sur les 18-30 ans. Trois jeunes Cubains témoignent de leur quotidien face aux pénuries. José María, 24 ans, subit des coupures de courant de 6 à 15 heures par jour. Lidia, 29 ans, a dû quitter le journalisme pour vendre des panneaux solaires. Le salaire moyen se situe entre 6 600 et 6 800 pesos cubains (environ 300 dollars), tandis qu’un kilo de poulet coûte jusqu’à 700 pesos sur le marché informel. Les médicaments se vendent au prix fort : une fiole de gentamicine peut atteindre 1 800 pesos avec livraison.
Face à cette situation, l’émigration massive est devenue la réponse principale. Entre 2021 et 2024, plus d’un million de Cubains — soit 10 % de la population — ont quitté l’île, selon Reuters. La majorité sont des jeunes adultes en âge de travailler. La population du pays est passée d’environ 11 millions à 8,5 millions. Ce départ crée un déclin démographique et brise des familles. José María, l’anthropologue,, n’a même pas regardé le discours de Díaz-Canel : « J’ai eu de la chance de ne pas le faire. »
Crises et réponse du système : les blocages d’une influence déclinante
La structure de pouvoir influence directement la réponse aux crises. En mars 2025, des manifestations pour l’électricité ont éclaté à Santiago de Cuba et Bayamo. Les cacerolazos (bruits de casseroles) se poursuivent. Le 14 mars 2026, un bureau du Parti communiste à Morón a été incendié. Pourtant, Fabio Fernández Batista, professeur à l’Université de La Havane, affirme que « le système applique la même logique qu’il y a 40 ans, comme s’il avait encore les majorités des premières décennies ». Il a fallu 60 ans pour transférer le pouvoir à une génération différente de celle de la révolution.

La réponse externe renforce cette image d’une influence déclinante mais persistante. Le 20 mai 2026, les États-Unis ont inculpé Raúl Castro pour conspiration, le traitant comme le véritable détenteur du pouvoir. Díaz-Canel a qualifié Raúl de « père » le lendemain. Cette inculpation, ciblant directement le patriarche, confirme la perception internationale. La génération des jeunes Cubains, née après la Révolution, fait face à un système dont le centre de gravité reste dans le passé, créant une tension croissante entre la pérennité de l’influence castrienne et leurs aspirations à un avenir différent.