Fin septembre 2025, des milliers de jeunes Marocains descendaient dans les rues de Rabat, Casablanca, Agadir ou Tanger. Un an plus tard, il ne reste qu'une soixantaine de personnes autour d'une table ronde dans les locaux d'un syndicat, à Casablanca, et plusieurs centaines de jeunes derrière les barreaux. Entre les deux, un basculement : la rue s'est éteinte, les tribunaux ont pris le relais.

"C'est devenu trop risqué de manifester dans la rue"
Le samedi 26 septembre 2026, veille du premier anniversaire du mouvement, ils étaient une soixantaine réunis dans les modestes locaux de la Confédération démocratique du travail (CDT), dans le centre de Casablanca. Un keffieh sur les épaules, Achraf Amzil, 24 ans, résume la situation au Monde : "On n'a plus vraiment le choix que de se retrouver dans un lieu privé, c'est devenu trop risqué de manifester dans la rue."
Le mouvement de la "gen Z" a été "quasi annihilé par des arrestations massives", selon le quotidien français. Selon Hakim Sikouk, président de la section de Rabat de l'Association marocaine des droits humains (AMDH), au moins 5 700 personnes ont été interpellées pendant et après les mobilisations. "En instillant la peur, les autorités ont réussi à paralyser le mouvement", estime-t-il. Près de 650 personnes seraient toujours détenues, d'après le décompte de l'association ; RFI évoque de son côté "plus de 600 personnes".
Ces chiffres, tous avancés par des organisations de défense des droits humains ou par les médias qui les relaient, ne se recoupent pas exactement. Ils convergent sur l'ordre de grandeur : des arrestations massives, et un noyau de détenus qui ne se réduit pas.
De la place publique au tribunal
L'histoire du mouvement tient en trois temps. D'abord la colère : le 27 septembre 2025, un collectif né sur les réseaux sociaux, GenZ 212 - du nom du groupe identifié sur Discord, qui a rassemblé jusqu'à 185 000 membres - appelle à manifester après la mort de huit parturientes à l'hôpital Hassan II d'Agadir, ville dont le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, est aussi le maire. Les revendications s'élargissent vite : hôpitaux, école, emploi, fin de la corruption, et un slogan qui résume le tout, "Nous voulons des hôpitaux, pas des stades", en référence aux dépenses engagées pour la Coupe du monde 2030.
Ensuite, la répression. Fin octobre 2025, selon l'AMDH, plus de 1 500 personnes font l'objet de poursuites, dont un millier placées en détention ; le parquet évoque alors, selon Le Figaro, plus de 2 400 poursuivis, dont environ 1 400 détenus, pour des faits de violence. La cour d'appel d'Agadir condamne 240 personnes, dont 39 à des peines de six à quinze ans, pour incendie de véhicules, dégradation de biens ou entrave à la voie publique. L'association précise elle-même que son bilan ne distingue pas les manifestants pacifiques des personnes impliquées dans les violences qui ont marqué certaines soirées - trois morts près d'Agadir, dans des circonstances dont Le Monde conteste la version officielle de la légitime défense.
Enfin, un troisième temps s'est ouvert début 2026 : l'accélération des procès. Le Monde décrit des audiences qui s'enchaînent depuis février, des "violations dans les procédures" dénoncées par les avocats et les associatifs, des prévenus jugés pour des messages publiés à l'automne précédent. Le tourbillon judiciaire a remplacé la mobilisation de rue, et il continue de tourner alors que les rassemblements, eux, ont cessé.
Deux visages de la même répression
Deux cas ont valeur de symbole. Zineb Kharroubi, 29 ans, installée en France depuis six ans, est arrêtée le 12 février 2026 à sa descente d'avion à l'aéroport de Marrakech, placée en garde à vue puis présentée au procureur sans avocat. Poursuivie pour "incitation à commettre des délits par voie électronique", elle est condamnée le 29 juin 2026 à six mois de prison avec sursis et 5 000 dirhams d'amende - pour avoir appelé à un rassemblement devant l'ambassade du Maroc en France. Le parquet a fait appel. Elle attribue ses poursuites à ses publications sur les réseaux sociaux autour de GenZ 212, et a cessé depuis de se rendre au Maroc.
Quelques jours plus tard, Mohammed Khalif, 29 ans, est arrêté à Casablanca pour des messages postés à l'automne 2025 sur Discord. Un an plus tard, ce qui était une mobilisation de rue se plaide désormais dossier par dossier, sur la base de publications en ligne.
"Free Koulchi" : les mères et les familles en première ligne
La contestation n'a pas disparu, elle a changé de forme et de porte-voix. À Rabat, une trentaine de mères se sont rassemblées devant le Parlement pour réclamer la libération de leurs fils, parfois mineurs, détenus depuis près d'un an. À Casablanca et dans plusieurs villes, la campagne "Free Koulchi" - "Libérez-les tous" - est devenue le mot d'ordre dominant, porté aussi bien au Maroc que dans la diaspora. Le soutien aux détenus et à leurs familles a remplacé la revendication de réforme : faute de pouvoir défiler, la priorité est la sortie de prison.
À Paris, la diaspora prend le relais
Le 27 septembre 2026, une trentaine de personnes se réunissent au DOC, dans le 19e arrondissement de Paris, pour une journée de solidarité avec les mouvements sociaux marocains. Quatre militantes y racontent, à Bondy Blog, ce que la répression produit à distance : la peur de rentrer, la crainte des répercussions sur les proches restés au pays, et la liberté de parole relative que procure l'exil. Yasmine, 30 ans, appréhende désormais chaque voyage. D'autres ont renoncé à revenir, raconte Souha, 32 ans, au point de manquer des funérailles. Nidal, fonctionnaire territoriale, résume l'enjeu : "Si on ne peut pas parler, on ne peut pas évoluer."

L'arrestation de Zineb Kharroubi à l'aéroport de Marrakech a une portée qui dépasse son cas : elle installe l'idée qu'un engagement en ligne depuis l'étranger peut se payer à la frontière. Le militantisme se déplace donc vers la diaspora, avec ses limites - "En poussant suffisamment, je suis sûre qu'on va changer les choses", veut croire Souha.
Une génération qui ne compte pas dans les urnes
La question de fond que le mouvement avait fait surgir avant d'être étouffé reste entière. Au moment des élections législatives, Radio France note un mouvement essoufflé par la répression et une jeunesse qui dénonce des revendications ignorées, la précarité et une défiance profonde envers les partis. Le grief économique, lui, n'a pas bougé : chômage des jeunes, inégalités, services publics dégradés.
Un chiffre éclaire ce divorce entre la jeunesse et les institutions : sur les 15,8 millions d'électeurs inscrits en 2026, à peine 4 % ont entre 18 et 24 ans. La génération qui est descendue dans la rue est, pour l'essentiel, absente du corps électoral. La comparaison s'impose avec les précédents - Mouvement du 20 février de 2011, Hirak du Rif, boycott de 2018 -, tous nés des mêmes griefs sociaux et traités tour à tour par des concessions royales et par la fermeté pénale. D'autres jeunesses ont obtenu des comptes ailleurs, comme au Népal ; le parallèle a ses limites, chaque régime ayant ses instruments. Au Maroc, l'instrument a été le tribunal.
Que reste-t-il de GenZ 212 ? Une génération politisée par l'expérience, des centaines de familles en attente d'un jugement ou d'une libération, une diaspora qui a repris le flambeau faute de pouvoir manifester, et un mécontentement intact, sans débouché institutionnel visible. La rue s'est tue, pas les raisons qui l'avaient remplie.