L'image de l'Allemagne comme forteresse industrielle inébranlable s'effrite. En 2026, une vague d'acquisitions menée par des groupes italiens transforme en profondeur le paysage économique européen. Des banques à la défense en passant par l'énergie, les entreprises italiennes rachètent des parts stratégiques dans des fleurons allemands historiquement protégés. Ce mouvement, analysé par Le Monde le 1er juin 2026, marque un basculement géopolitique : l'Italie n'est plus le maillon faible de la zone euro, mais un prédateur industriel qui profite des failles du modèle allemand ! Vue aérienne d'une vaste zone industrielle allemande avec des cheminées d'usine et des grues, ciel gris et nuageux, ambiance de déclin économique
Pour les jeunes Français, cette recomposition n'est pas un simple fait divers économique. Elle annonce des changements concrets : prix des technologies critiques, emplois dans la sous-traitance automobile et chaînes d'approvisionnement qui pourraient se tendre. Voici comment l'offensive italienne redessine la carte industrielle du continent.
Pourquoi l'Allemagne est-elle devenue vulnérable ?

Le modèle économique allemand, longtemps envié, montre des signes de fatigue profonde. Plusieurs facteurs expliquent pourquoi des entreprises considérées comme intouchables il y a dix ans sont aujourd'hui des cibles.
La fin du gaz russe bon marché
L'invasion de l'Ukraine a coupé l'Allemagne de sa principale source d'énergie industrielle. Les usines chimiques et métallurgiques allemandes, qui dépendaient du gaz russe à bas prix, ont vu leurs coûts de production exploser. Thyssenkrupp, le géant de l'acier et de l'ingénierie, en est l'exemple le plus frappant. En août 2025, le groupe a abaissé ses objectifs annuels face à « l'énorme incertitude macroéconomique », selon L'Usine Nouvelle. Les prévisions pour 2026 annoncent une perte nette et le chiffre d'affaires est revu à la baisse.
Cette fragilité financière ouvre la porte à des acquéreurs étrangers. Les groupes italiens, moins exposés à la crise énergétique grâce à leur mix électrique diversifié (hydroélectricité, gaz algérien, renouvelables), disposent de trésoreries plus solides.
La transition verte qui coûte cher
Berlin a imposé une décarbonation rapide de son industrie, mais les subventions promises tardent à arriver. Les entreprises allemandes doivent investir massivement dans l'hydrogène vert, l'électrification des procédés et le recyclage, sans filet de sécurité budgétaire suffisant. Résultat : des groupes comme Siemens Energy ou le conglomérat Thyssenkrupp cherchent des partenaires financiers, et les Italiens se présentent avec des propositions concrètes.
Le rapprochement politique entre Friedrich Merz et Giorgia Meloni, officialisé par un plan d'action bilatéral signé à Rome en janvier 2026, facilite ces opérations. Comme le rapporte Le Petit Journal de Berlin, ce nouvel axe italo-allemand se construit sur fond de désaccords répétés avec Paris, notamment sur la défense et le commerce international.
L'effet de levier politique Meloni-Merz
Ce contexte politique est crucial. Sans une volonté commune de consolider l'industrie européenne face aux menaces américaines et chinoises, des acquisitions comme celle de Leonardo dans Hensoldt n'auraient pas été autorisées par Berlin. En février 2026, L'Opinion soulignait que le sommet intergouvernemental italo-allemand avait produit une lettre commune pour renforcer la compétitivité de l'UE et alléger le marché unique. Ce cadre politique ouvre la voie aux opérations transfrontalières.
Il y a quinze ans, l'Allemagne imposait des plans d'austérité à la Grèce, à l'Espagne et à l'Italie. Aujourd'hui, la situation s'est inversée. Comme l'écrit Le Monde, ce mouvement est perçu comme « une sorte de match retour après l'épisode traumatisant de la crise de l'euro ». L'Italie, qui a assaini son système bancaire et modernisé son industrie, peut désormais acheter à bas prix des actifs allemands affaiblis.
Quels sont les secteurs stratégiques visés par l'offensive italienne ?
Trois secteurs concentrent l'essentiel des opérations : la défense, l'énergie et la banque. Chacun de ces domaines est politiquement sensible et touche directement à la souveraineté.
La défense : Leonardo prend position
Leonardo S.p.A., l'ancien Finmeccanica, est le fer de lance de cette offensive. Le groupe italien a finalisé l'acquisition de 25,1 % de Hensoldt AG, l'équipementier allemand d'électronique de défense basé à Taufkirchen, près de Munich. Cette participation, confirmée par Team France Export, a été finalisée pour 606 millions d'euros et permet à Leonardo de s'asseoir à la table des programmes européens majeurs : le radar de l'Eurofighter, le système de combat aérien du futur (SCAF) et les capteurs pour les drones.
Le symbole est fort : Leonardo détient désormais la même part que l'État allemand dans une entreprise qui conçoit les yeux électroniques de l'armée allemande. Hensoldt emploie plus de 5 600 personnes et réalise un chiffre d'affaires supérieur à 1,2 milliard d'euros ! Premier plan d'un drone de combat furtif gris sur un tarmac d'aéroport, lumière métallique, soldats en tenue militaire flous en arrière-plan
Parallèlement, Leonardo a créé une coentreprise à 50-50 avec Rheinmetall, le champion allemand de l'armement terrestre, pour produire des chars de combat destinés à l'armée italienne. Contrat : 23 milliards d'euros sur 15 ans. Cette joint-venture, baptisée LRMV, concurrence directement le français KNDS (Nexter/KMW). L'Humanité y voit « une Europe de la défense version trumpienne », où chaque pays cherche son partenaire industriel sans égard pour les solidarités traditionnelles. Le titre de cet article évoque une prise de contrôle de Leonardo par Rheinmetall, mais les faits rapportés dans le corps confirment bien une coentreprise à parts égales.
En mars 2026, Leonardo a également finalisé l'acquisition de la branche défense d'Iveco Group (IDV) pour 1,7 milliard d'euros, selon TURDEF. IDV est connu pour ses véhicules blindés LMV (Lince), utilisés par les forces européennes et internationales. Cette opération renforce la position de Leonardo dans la défense terrestre, un secteur où l'Italie était jusqu'ici peu présente.
Le secteur bancaire : UniCredit contre Commerzbank
Le bras de fer entre UniCredit et Commerzbank est peut-être l'opération la plus symbolique. La banque italienne, dirigée par Andrea Orcel, cherche à prendre le contrôle de Commerzbank, fondée en 1870. Berlin soutient la banque allemande dans sa résistance, mais Orcel resserre l'étau depuis dix-huit mois.
Cette bataille dépasse le simple cadre bancaire. Elle teste la consolidation du marché bancaire européen et met en lumière la vulnérabilité allemande. Il y a dix ans, l'idée qu'une banque italienne — issue d'un pays considéré comme un maillon faible de la zone euro — puisse avaler un monument allemand paraissait incongrue. Aujourd'hui, c'est une réalité politique.
L'énergie et l'ingénierie lourde
Eni, le géant pétrolier italien, multiplie les partenariats avec des entreprises allemandes dans l'hydrogène vert et le captage de CO₂. L'objectif : verrouiller l'accès aux technologies allemandes de pointe dans les énergies renouvelables et la chimie verte.
Thyssenkrupp, avec ses activités d'ingénierie industrielle (usines de ciment, équipements miniers, sous-marins), est une cible potentielle. Le groupe est en difficulté et cherche des partenaires. Des rumeurs persistantes dans les milieux financiers évoquent un intérêt d'Eni pour sa branche chimique, et de Leonardo pour ses activités de défense navale, sans confirmation officielle des groupes concernés à ce stade.
Qui sont les champions italiens à la manœuvre ?
Pour comprendre l'ampleur de cette offensive, il faut connaître les acteurs. Leurs profils, leurs forces et leurs stratégies révèlent une ambition industrielle de long terme.
Leonardo : le colosse de la défense
Avec un chiffre d'affaires de 15,3 milliards d'euros en 2025, Leonardo est le deuxième groupe européen de défense derrière Airbus. Il emploie 51 000 personnes. Ses domaines : hélicoptères (AgustaWestland), aéronautique (Aermacchi), électronique de défense, cyber-sécurité et espace. L'acquisition de 25,1 % de Hensoldt lui donne un accès direct au marché allemand des capteurs et des radars, un secteur où la France (Thales) était dominante.
La stratégie de Leonardo est claire : ne pas se contenter d'être un sous-traitant, mais devenir un intégrateur de systèmes capable de peser sur les programmes européens. La coentreprise avec Rheinmetall et le rachat d'IDV s'inscrivent dans cette logique de verticalisation.
UniCredit : la banque qui défie Berlin
UniCredit pèse 860 milliards d'euros d'actifs. Son PDG Andrea Orcel, ancien banquier d'affaires chez UBS, est connu pour son agressivité commerciale. La tentative de rachat de Commerzbank est son opération la plus risquée. Si elle réussit, UniCredit deviendrait la première banque de la zone euro par la capitalisation, détrônant BNP Paribas.
Le timing est savamment choisi. En profitant de la faiblesse conjoncturelle de l'économie allemande, Orcel teste les limites de la régulation bancaire européenne. Berlin résiste, mais les règles du marché unique jouent en faveur de l'acquéreur italien.
Eni : le géant de l'énergie
Eni réalise 95 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Le groupe est un leader dans le gaz naturel liquéfié et l'hydrogène vert. Ses partenariats avec des entreprises allemandes (Siemens Energy, Thyssenkrupp) visent à verrouiller l'accès aux technologies de décarbonation. Eni est aussi un acteur majeur en Afrique, ce qui intéresse Berlin pour sécuriser ses approvisionnements énergétiques.
La force d'Eni réside dans sa capacité à combiner énergies fossiles et renouvelables. Alors que les groupes allemands peinent à financer leur transition, Eni dispose de marges confortables grâce à ses activités pétrolières et gazières.
Quels changements pour la France et les jeunes Européens ?
Cette recomposition industrielle n'est pas une affaire entre Allemands et Italiens seulement. Elle a des conséquences directes pour les consommateurs et les travailleurs français.
Des prix qui pourraient grimper
Quand des entreprises stratégiques passent sous contrôle italien, les marges de manœuvre des acheteurs français se réduisent. Prenons l'exemple des capteurs radar pour l'aviation civile : Hensoldt en est un fournisseur majeur. Avec Leonardo aux commandes, les prix pour les compagnies aériennes françaises (Air France, Transavia) pourraient augmenter, car le groupe italien n'a aucun intérêt à brader ses technologies.
Même logique pour les véhicules blindés : IDV, désormais propriété de Leonardo, fournit des véhicules à l'armée française via des contrats européens. La consolidation italienne pourrait réduire la concurrence et faire monter les enchères.
Pour les jeunes, cela se traduit par des coûts plus élevés sur des biens technologiques : composants électroniques, équipements de sécurité, pièces détachées pour l'automobile. Pas de hausse spectaculaire, mais une érosion lente du pouvoir d'achat.
L'emploi dans la sous-traitance française menacé
La coentreprise Leonardo-Rheinmetall pour les chars italiens concurrence directement KNDS, le groupe franco-allemand qui produit les chars Leclerc et les canons Caesar. Si l'Italie et l'Allemagne développent leurs propres programmes d'armement sans la France, les usines françaises de sous-traitance (mécanique de précision, électronique, blindage) perdent des marchés.
Même dynamique dans l'automobile : les équipementiers italiens (Breton, Comau) rachètent des fournisseurs allemands de machines-outils, ce qui fragilise les positions des sous-traitants français. Un jeune ingénieur ou technicien en mécanique pourrait voir son bassin d'emploi se réduire.
Un rééquilibrage politique qui isole Paris
Le rapprochement Meloni-Merz marginalise la France dans les négociations industrielles européennes. Alors que Paris défendait une préférence franco-allemande, Berlin préfère désormais s'allier avec Rome sur les sujets de défense et de commerce. Le Mercosur, par exemple, est soutenu par l'axe italo-allemand, contre l'avis de la France qui craint une concurrence déloyale pour ses agriculteurs.
Pour les jeunes Français qui s'intéressent à la politique européenne, c'est un signal clair : les alliances traditionnelles ne tiennent plus. L'Italie, longtemps vue comme un partenaire secondaire, devient un poids lourd capable de dicter ses conditions.
Conclusion
L'offensive italienne sur les bastions industriels allemands n'est pas une simple opération financière. Elle révèle un basculement profond des équilibres européens. L'Allemagne, fragilisée par la crise énergétique et la transition verte, perd son statut de forteresse imprenable. L'Italie, portée par des champions comme Leonardo, UniCredit et Eni, profite de cette vulnérabilité pour prendre des positions stratégiques dans la défense, la banque et l'énergie.
Ce mouvement s'inscrit dans une logique de match retour après la crise de l'euro. Il y a quinze ans, Berlin imposait ses conditions aux pays du Sud. Aujourd'hui, Rome achète à bas prix des actifs allemands que la crise a affaiblis. La hiérarchie des puissances européennes n'est pas figée : les pays dits périphériques peuvent devenir des acteurs centraux.
Pour les jeunes Français, ce basculement a des conséquences concrètes : des prix plus élevés sur les technologies critiques, des emplois menacés dans la sous-traitance et un isolement diplomatique de Paris. La recomposition industrielle européenne est en marche, et elle ne se fera pas sans heurts. Reste à savoir si la France saura réagir à temps, ou si elle subira passivement ce nouveau partage des cartes.