Portrait d'un homme aux cheveux gris portant un costume sombre sur un fond sombre.
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Affaire Epstein : la France ouvre deux enquêtes pour traite et fraude fiscale

L'onde de choc des « Epstein Files » frappe la France : le parquet de Paris ouvre deux enquêtes majeures pour traite et fraude fiscale. Une task force de cinq magistrats doit déchiffrer 3,5 millions de documents impliquant l'élite parisienne, de...

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L'onde de choc provoquée par la libération des « Epstein Files » ne se limite plus aux frontières américaines. En ce 21 février 2026, la France fait face à une réalité implacable : l'hexagone a été, pendant des décennies, une scène privilégiée pour les agissements du prédateur financier. Le parquet de Paris a donc pris la décision historique de ne plus simplement subir l'affaire, mais de l'investir de plein fouet en lançant deux enquêtes judiciaires majeures. L'objectif est clair : faire la lumière sur les ramifications d'un réseau qui a opéré en toute impunité au cœur de la capitale, mêlant l'élite intellectuelle, politique et financière à des crimes d'une rare violence. C'est un tournant décisif dans la lutte contre le trafic d'êtres humains et la délinquance financière en bande organisée. 

Portrait d'un homme aux cheveux gris portant un costume sombre sur un fond sombre.
Portrait d'un homme aux cheveux gris portant un costume sombre sur un fond sombre. — (source)

L'offensive judiciaire française déclenchée par la libération massive des « Epstein Files »

La publication par le département américain de la Justice d'une masse abyssale de documents a agi comme un détonateur pour l'institution judiciaire française. Ce n'est plus le temps de l'attente passive, mais celui de l'action proactive et coordonnée. La procureure de Paris, Laure Beccuau, a thus tiré la sonnette d'alarme et déclenché une machine judiciaire inédite pour traiter ce qui s'annonce comme le contentieux transnational le plus complexe de la décennie.

18 février 2026 : Laure Beccuau lance deux enquêtes cadre historiques

La procureure de Paris Laure Beccuau appelle les potentielles victimes de Jeffrey Epstein à témoigner et porter plainte.
La procureure de Paris Laure Beccuau appelle les potentielles victimes de Jeffrey Epstein à témoigner et porter plainte. — (source)

Le mercredi 18 février 2026 restera gravé dans les annales judiciaires françaises comme le jour où l'affaire Epstein a changé de nature. Laure Beccuau a officiellement annoncé l'ouverture de deux enquêtes préliminaires distinctes mais complémentaires, marquant une rupture avec les années d'inertie relative. Le premier axe d'investigation vise la « traite des êtres humains en bande organisée », englobant le recrutement et la sollicitation de victimes à des fins d'exploitation sexuelle. Le second volet, tout aussi crucial, cible les « infractions financières », comprenant le blanchiment de capitaux, les atteintes à la probité et la fraude fiscale. Cette décision fait suite directe à la mise en ligne, par les autorités américaines, de plus de trois millions de pages de documents, incluant agendas, courriels et vidéos. C'est la première fois que la France lance une offensive d'une telle ampleur contre les réseaux de Epstein, passant d'une position d'observation à une posture de poursuite active.

Une task force de cinq magistrats face à un océan de 3,5 millions de documents

Pour relever ce défi titanesque, le parquet de Paris ne s'est pas contenté de mobiliser des moyens standards. Une organisation sans précédent a été mise sur pied, impliquant une task force dédiée composée de cinq magistrats référents. La répartition des tâches a été pensée pour maximiser l'expertise : trois magistrats sont spécifiquement chargés du volet « traite des êtres humains », tandis que deux autres se focalisent sur les aspects économiques et financiers. Cette équipe s'appuie sur la collaboration étroite de plusieurs forces vives de l'État : la Direction nationale de la police judiciaire pour le terrain, le Parquet national financier pour les flux d'argent, et l'Office anti-cybercriminalité pour le traitement des données numériques. Le volume d'informations à traiter est tel que le recours à des outils d'intelligence artificielle est désormais envisagé pour trier, classer et analyser cette masse de données. Laure Beccuau elle-même a qualifié cette mission de « tâche titanesque d'analyse », soulignant l'ampleur du travail qui attend les enquêteurs pour transformer ce océan de données en preuves recevables. 

Aurélia Devos assise à une table avec un micro lors d'un événement sur la justice.
Aurélia Devos assise à une table avec un micro lors d'un événement sur la justice. — Wayamo Foundation / CC BY-SA 2.0 / (source)

L'appel à témoins : une juridiction qui cherche à briser le silence

Au-delà de l'analyse froide des documents, l'enquête française possède une dimension résolument humaine. La procureure a lancé un appel vibrant aux victimes, leur demandant de franchir le pas de la justice. Consciente que la publication de ces fichiers va inévitablement « réactiver le traumatisme » de nombreuses personnes, Laure Beccuau a insisté sur le fait que certaines victimes ne sont pas encore connues des autorités françaises. L'objectif est d'encourager celles et ceux qui ont gardé le silence à se manifester, que ce soit pour déposer plainte ou simplement apporter un témoignage. Cette stratégie vise à croiser les nouvelles informations contenues dans les dossiers américains avec des plaintes déjà déposées en France ou des récits recueillis par la presse indépendante. C'est une tentative de passer de l'accumulation de preuves matérielles à la reconstruction de parcours de vie brisés, offrant ainsi une chance de justice à des victimes qui pensaient avoir été oubliées.

L'Avenue Foch et les dîners parisiens : la France comme plaque tournante du réseautage

Il ne s'agit plus de considérer Paris comme une simple étape touristique pour Jeffrey Epstein, mais bien comme le centre névralgique de sa stratégie d'influence en Europe. L'implantation du milliardaire dans la capitale française était méthodique, permanente et profondément ancrée dans le tissu social et géographique de la ville. C'est cette réalité tangible que les enquêteurs doivent désormais disséquer pour comprendre comment un réseau criminel a pu prospérer en plein cœur du 16e arrondissement.

Le 22 Avenue Foch : une base arrière de 800 m² au cœur du 16e arrondissement

L'épicentre de ce système français se situait au 22 avenue Foch, une adresse prestigieuse qui dit long sur les ambitions d'Epstein. En 2002, il a acquis cet appartement de près de 800 mètres carrés pour la somme colossale de 8,6 millions de dollars. Bien plus qu'un simple pied-à-terre, ce logement servait de véritable base arrière opérationnelle. Epstein s'y rendait régulièrement, plusieurs fois par an, voire mensuellement, jusqu'à son arrestation en 2019. C'est dans cet espace, estimé aujourd'hui à plus de 10 millions d'euros, qu'il recevait ses invités et organisait sa vie parisienne. La symbolique est forte : un espace immense et luxueux, situé dans l'un des quartiers les plus huppés de la capitale, qui a servi de décor à des actes criminels abjects. Ce lieu incarne la fusion perverse entre le prestige de l'immobilier de luxe et l'horreur de la traite des êtres humains. 

Entrée ornée et porte cochère d'un immeuble situé au 22 avenue Foch à Paris.
Entrée ornée et porte cochère d'un immeuble situé au 22 avenue Foch à Paris. — (source)

Les listes de « personnes à voir à Paris » compilées par Lesley Groff

L'efficacité du réseautage d'Epstein ne devait rien au hasard. Elle reposait sur une organisation bureaucratique rigoureuse, orchestrée par son assistante de confiance, Lesley Groff. Avant chaque déplacement à Paris, Epstein préparait méticuleusement son itinéraire en compilant des listes intitulées « people to see in Paris » (personnes à voir à Paris). Ces documents, désormais au cœur de l'enquête, révèlent une stratégie de séduction du pouvoir à grande échelle. On y trouve des noms de figures incontournables de la scène culturelle et médiatique française, tels que le réalisateur Michel Hazanavicius, l'intermédiaire David Stern ou encore le banquier Edmond Safra. Ces carnets d'adresses, publiés initialement par Gawker et analysés en profondeur par Mediapart, démontrent qu'Epstein ne se contentait pas de fréquenter l'élite, il la ciblait. Chaque rencontre était potentielle, chaque contact exploitable, transformant Paris en une chasse gardée pour ses ambitions d'influence. 

The walls of Jeffrey Epstein’s apartment on Foch Avenue in Paris  were covered with photographs of naked young women, accordi
The walls of Jeffrey Epstein’s apartment on Foch Avenue in Paris were covered with photographs of naked young women, accordi — (source)

Le carnet « Massage » et les entrées dans la haute société

Ce qui rend ces documents particulièrement troublants, c'est la porosité qu'ils révèlent entre le mondanisme intellectuel et la prédation sexuelle. Dans les carnets d'adresses d'Epstein, une section spécifique était dédiée aux « Massages », contenant des noms et des numéros de téléphone qui trahissent l'ampleur de son système de recrutement. Mais ce qui interroge, c'est la manière dont ces activités se mêlaient à la vie sociale la plus huppée. Epstein fréquentait des lieux emblématiques du pouvoir parisien, comme le restaurant L'Ami Louis, et profitait de l'ouverture de certains cercles fermés. Des figures comme Ariane de Rothschild ont joué un rôle clé dans son intégration, lui organisant des dîners et le présentant à des diplomates de haut rang comme Fabrice Aidan. Ce mélange des genres, où la haute société servait de vitrine et de facilitateur pour un réseau de traite, constitue l'un des aspects les plus choquants de l'affaire. Il n'y avait pas de séparation étanche entre la façade respectable et l'horreur des crimes ; l'une alimentait l'autre.

Jean-Luc Brunel et le pipeline du mannequinat : le « rabattage » à la française

Au centre de ce système en France se trouve une figure emblématique du milieu de la mode : Jean-Luc Brunel. Agent de mannequins influent, fondateur du groupe Karins, Brunel n'était pas un simple complice occasionnel, mais le maillon essentiel du pipeline qui alimentait Epstein en victimes françaises et européennes. Comprendre son rôle, c'est comprendre comment l'esthétique prestigieuse de la haute couture a pu masquer une machine industrielle de prédation sexuelle. 

Jeffrey Epstein's French modelling agent friend Jean-Luc Brunel (pictured) died on Saturday in an alleged prison suicide
Jeffrey Epstein's French modelling agent friend Jean-Luc Brunel (pictured) died on Saturday in an alleged prison suicide — (source)

Promesses de visa et contrats fallacieux : la méthode de l'ancien agent de Karins

La méthode employée par Jean-Luc Brunel pour recruter ses proies était aussi simple que cruelle. Ciblant des jeunes filles souvent mineures, sans ressources et étrangères, il jouait sur leur vulnérabilité et leurs rêves de gloire. Il faisait miroiter une carrière internationale de mannequin, promettait des contrats mirobolants, un hébergement à Paris et surtout, une aide pour l'obtention de visas. Le terme employé par les enquêteurs est sans appel : Brunel agissait comme un « rabatteur ». Une fois les jeunes filles piégées par ces fausses promesses, elles étaient livrées à Epstein. Les contrats de travail s'avéraient souvent inexistants ou farfelus, et l'hébergement se transformait en prison. C'est grâce à ce système manipulateur, reposant sur l'ascendant qu'un agent de mannequats prestigieux pouvait avoir sur des adolescents, que le réseau a pu prospérer si longtemps. Les victimes, isolées et dépendantes de leur bienfaiteur pour leur séjour en France, se retrouvaient sans issue. 

Thysia Huisman was an 18-year-old model in 1991 who stayed at Jean-Luc Brunel’s apartment.
Thysia Huisman was an 18-year-old model in 1991 who stayed at Jean-Luc Brunel’s apartment. — (source)

La maison close itinérante : du logement parisien à l'île privée

L'ex agent de mannequins Jean-Luc Brunel avec la complice de Jeffrey Epstein, Ghislaine Maxwell
L'ex agent de mannequins Jean-Luc Brunel avec la complice de Jeffrey Epstein, Ghislaine Maxwell — (source)

L'appartement parisien d'Epstein et les autres résidences associées à Brunel fonctionnaient comme une sorte de « maison close itinérante », pour reprendre une expression crue mais justifiée. Ces lieux n'étaient pas seulement des espaces de rencontre, mais des scènes de crime. Des jeunes femmes, victimes du système de Brunel, y étaient abusées avant ou après être déplacées vers d'autres destinations, comme l'île privée d'Epstein aux Caraïbes. L'un des témoignages les plus glaçants vient de Virginia Giuffre, qui a affirmé qu'Epstein se vantait d'avoir reçu deux filles françaises de seulement 12 ans comme « cadeau d'anniversaire ». Selon son récit, ces fillettes auraient été fournies par Brunel, soudoyant leurs parents à Paris avec de l'argent, des visas et des promesses de carrière. Ces détails horribles, autrefois relégués au rang de rumeurs insoutenables, constituent aujourd'hui le cœur des investigations pour « traite d'êtres humains en bande organisée ».

Réouvrir le dossier d'un décédé : ce que la justice espère trouver après la mort de Brunel

La mort de Jean-Luc Brunel dans sa cellule en février 2022 avait marqué la fin prématurée de son procès personnel, laissant un goût d'inachevé. Cependant, l'ouverture de ces nouvelles enquêtes en 2026 signifie que sa mort ne marque pas la fin des poursuites. Au contraire, l'équipe spéciale de magistrats a pour mission de réexaminer les dossiers de Brunel avec une nouvelle grille de lecture. L'objectif n'est pas de juger un homme déjà mort, mais de « toute pièce utile » qui pourrait incriminer ses complices vivants. En rouvrant ce dossier, la justice espère faire la lumière sur les méthodes opérationnelles du réseau et identifier les autres acteurs qui ont permis à Brunel d'opérer. C'est un travail d'archéologie judiciaire nécessaire pour comprendre l'étendue du système et, idéalement, faire porter la responsabilité sur tous les maillons de la chaîne, de l'agent à l'exploiteur.

Jack Lang et les circuits offshore : quand l'enquête financière éclabousse l'élite politique

Si le volet sexuel de l'affaire Epstein est le plus médiatique, le volet financier est tout aussi explosif et risque d'ébranler la classe politique française. L'ouverture de l'enquête pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » vise des personnalités de premier plan, illustrant comment le crime sexuel était souvent intrinsèquement lié à des montages financiers opaques. L'ancien ministre Jack Lang se trouve au centre de cette tempête, symbolisant les liens troubles entre l'argent d'Epstein et la sphère du pouvoir en France. 

La vidéo ci-dessus revient sur les liens financiers complexes entre Jeffrey Epstein et la famille Lang, une relation qui cristallise aujourd'hui l'attention des enquêteurs du Parquet national financier.

Une société aux Îles Vierges et des achats d'art : les liens soupçonnés avec Caroline Lang

L'ex-ministre de la Culture et ancien dirigeant de l'Institut du monde arabe, Jack Lang, le 14 avril 2025 à Paris
L'ex-ministre de la Culture et ancien dirigeant de l'Institut du monde arabe, Jack Lang, le 14 avril 2025 à Paris — (source)

Au cœur de cette investigation financière se trouve une société offshore établie aux Îles Vierges américaines, un paradis fiscal notoire. Selon les informations révélées par la presse, cette structure aurait été créée conjointement par Jeffrey Epstein et Caroline Lang, la fille de Jack Lang. Officiellement, la vocation de cette société était l'achat d'œuvres d'art, un domaine dans lequel la famille Lang est reputée experte. Cependant, les enquêteurs du PNF soupçonnent ce montage de servir de véhicule pour blanchir de l'argent. L'élément le plus problématique est l'absence de déclaration de cette structure aux autorités fiscales françaises. Si des flux financiers ont transité par cette entité pour alimenter des comptes ou des achats en France, sans le passage par la case déclaration, cela constitue un délit caractérisé. C'est ce maillon financier manquant qui pourrait faire basculer l'affaire du scandale mondain au délit pénal avéré.

La chute du président de l'IMA : un nom cité 700 fois

L'onde de choc de ces révélations a été immédiate pour Jack Lang. Âgé de 86 ans, l'ancien ministre socialiste a dû démissionner de la présidence de l'Institut du Monde Arabe (IMA), une institution culturelle majeure qu'il dirigeait. La raison de ce départ précipité est statistique et accablante : son nom apparaît près de 700 fois dans les fichiers Epstein récemment publiés. Une telle fréquence de mentions dans un dossier criminel ne peut être ignorée par la justice, même si elle ne présume pas de culpabilité. Pour illustrer le sérieux de l'enquête, la police française a mené une perquisition spectaculaire au sein même de l'IMA, un monument culturel situé sur les quais de Seine. C'est une image forte : les forces de l'ordre débarquant dans un temple de la culture pour y chercher des preuves de liens avec un réseau criminel. Face à l'orage médiatique et judiciaire, Jack Lang maintient une position de dénégation totale, assurant être « totalement serein » car il n'a « rien à cacher », mais les faits parlent pour lui.

Les 50 000 dollars pour le « film sur sa carrière »

Parmi les flux financiers scrutés par les enquêteurs, un paiement particulier retient l'attention : un virement de 50 000 dollars effectué par Epstein. La somme était destinée à financer la réalisation d'un documentaire sur la carrière politique de Jack Lang. La question qui taraude les juges est la suivante : s'agissait-il réellement d'une production artistique légitime ou d'un versement déguisé ? Dans le jargon de la lutte anticorruption, on parlerait de « pots-de-vin » déguisés en honoraires ou en frais de production. Ce type de transaction, qui relie directement l'argent sale d'Epstein à une figure politique de premier plan, est typique des accusations de « blanchiment de fraude fiscale aggravée ». Si l'origine de ces fonds est douteuse et que leur utilisation servait à influencer ou à rétribuer un homme politique, le délit est constitué. Ce détail financier, apparemment anecdotique, pourrait bien être la clef de voûte du dossier à l'encontre de l'ancien ministre.

Visages croisés et « cadeaux » d'anniversaire : les victimes brisent enfin l'omerta

Par-delà les noms illustres et les montages financiers complexes, il ne faut jamais perdre de vue que l'affaire Epstein est, avant tout, l'histoire de vies brisées. L'ouverture de ces enquêtes en France offre une lueur d'espoir à des victimes qui, pendant des années, ont été ignorées ou réduites au silence. La publication des « Epstein Files » agit comme un catalyseur, permettant à certaines personnes de mettre un visage sur leurs agresseurs et de trouver le courage de porter plainte.

Ebba Karlsson : la reconnaissance photo qui relance une plainte pour viol

L'histoire d'Ebba Karlsson est poignante et illustre parfaitement l'impact de la libération des documents. Cette femme suédoise de 56 ans a porté plainte à Paris le 10 février 2026 après avoir eu le choc de sa vie en parcourant les fichiers publiés par la DOJ. Sur l'une des photos présentées dans la documentation, elle a reconnu formellement son agresseur présumé : Daniel S., également connu sous le nom de Daniel Siad. Ce recruteur de mannequins, proche d'Epstein, est celui qui l'a attirée de Suède à Monaco, puis en France, dans les années 1990, avec de fausses promesses de carrière. Ebba raconte avoir été violée dans une villa à Cannes, un traumatisme qui l'a hantée pendant des décennies. Grâce aux photos publiées, son « agresseur fantôme » est redevenu une personne réelle, identifiable et justiciable. Sa plainte, déposée à Paris, est la première d'une série potentielle prouvant que les documents américains sont bien des outils de justice pour les victimes en France. 

Photo d'identité judiciaire de Jeffrey Epstein à côté d'un document d'arrestation.
Photo d'identité judiciaire de Jeffrey Epstein à côté d'un document d'arrestation. — (source)

Deux fillettes de 12 ans offertes comme « cadeau » : le témoignage choc de Virginia Giuffre

Le témoignage de Virginia Roberts Giuffre résonne avec une force particulière dans le cadre de ces nouvelles enquêtes françaises. Dès 2011, dans des dépositions judiciaires obtenues par Mediapart, elle avait raconté un détail glaçant qui prenait alors des allures de fable macabre. Epstein lui aurait affirmé avoir reçu, pour son anniversaire à Palm Beach, deux filles françaises de seulement 12 ans comme « cadeau surprise ». Virginia raconte les avoir vues, les avoir rencontrées, et décrit comment Epstein se vantait qu'elles étaient « vraiment pauvres » et que leurs parents avaient besoin d'argent. Ce récit, qui fait état de l'importation directe de mineures françaises aux États-Unis à des fins sexuelles, constitue une piste majeure pour les juges parisiens. Il suggère l'existence de victimes françaises qui, à ce jour, n'ont peut-être jamais été identifiées ni entendues. L'enquête pour « traite des êtres humains » vise précisément à retrouver la trace de ces enfants, devenus adultes aujourd'hui, pour leur offrir enfin une voix.

Le décalage #MeToo : pourquoi la justice française a-t-elle attendu 2026 ?

Cette soudaine accélération judiciaire en 2026 pose une question légitime : pourquoi avoir attendu si longtemps ? Alors que le mouvement #MeToo a ébranlé le monde entier à partir de 2017, la justice française a semblé prendre du retard sur l'affaire Epstein, malgré les alertes lancées par la presse et des associations. Les raisons sont multiples. D'une part, la complexité d'extrader ou de juger des crimes commis hors du territoire national, mais financés ou planifiés depuis Paris, constituait un obstacle juridique majeur. D'autre part, la culture de l'impunité des élites a longtemps protégé ces dossiers. Il a fallu la publication massive et incontestable de 3,5 millions de pages par le département américain de la Justice pour briser ce plafond de verre. Aujourd'hui, la France rattrape son retard, mais ce délai illustre les difficultés systémiques à appréhender des crimes d'une telle ampleur lorsqu'ils touchent aux cercles du pouvoir. L'année 2026 marque donc la fin d'une certaine tolérance et le début d'une ère de responsabilité comptable.

Conclusion : Une course contre la montre pour la justice française

L'ouverture de ces deux enquêtes majeures par le parquet de Paris représente un moment historique dans la lutte contre l'impunité des puissants. Certes, les protagonistes principaux, Jeffrey Epstein et Jean-Luc Brunel, ne sont plus de ce monde, mais cela ne signifie en aucun cas que la justice doit s'arrêter. Au contraire, ces disparitions rendent l'enquête plus nécessaire pour démanteler les structures qui leur ont permis d'agir. L'immense chantier qui s'annonce pour les cinq magistrats et les forces de police est une véritable course contre la montre technologique et humaine.

L'exploitation des 3,5 millions de documents américains constitue un défi technique inouï, nécessitant des outils d'analyse de données de pointe et une coopération judiciaire internationale sans faille. Mais au-delà de la technicité, l'issue de cette enquête dépendra de la capacité de la justice à briser le silence. L'appel à témoins lancé par Laure Beccuau est le levier essentiel : il est impératif que les victimes, qu'elles soient françaises ou étrangères, se sentent suffisamment en sécurité pour parler. Ce n'est qu'en croisant les preuves financières, les agendas compromettants et les récits de vie brisés que la France pourra enfin nettoyer les écuries d'Augias. L'espoir est que d'autres noms, aujourd'hui cachés dans les méandres de ces listes, émergent pour répondre de leurs actes. L'ère de l'impunité totale est peut-être, enfin, révolue.

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Noémie Garbot @fresh-sounds

Je trouve les artistes avant qu'ils explosent, c'est mon superpouvoir. Étudiante en musicologie à Montpellier, j'écume SoundCloud à 2h du mat' pour dénicher la prochaine pépite. Mon algorithme Spotify est complètement cassé à force de lui faire écouter des trucs obscurs. Je vais à tous les concerts de petites salles, je connais les programmateurs par leur prénom. Quand un artiste que j'ai découvert passe à la radio, je dis « je l'écoutais avant » sans aucune honte.

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