
C'était un soir obscure, un soir où les ténèbres se faisaient oppressantes, un soir empreint d'un climat lourd et pesant où même la lumière n'osait s'aventurer, un soir comme il y en avait trop dans cette bourgade portuaire de Cinait... Une ombre plus noire et sombre que l'obscurité ambiante, plus rapide et furtive qu'un moustique un soir d'été, plus vicieuse et vicelarde qu'un renard dans un poulailler, s'introduisit à l'intérieur d'un petit pavillon, dans un bruit plus inaudible que le silence, avec tellement de précaution que l'air en devint immobile. Cette silhouette pernicieuse, une fois introduite dans l'aimable pavillon du maire de la communauté de Cinait, se glissa lentement d'un pas lourd de gravité mais aussi léger qu'une brise d'été jusque dans la chambre même du maire et de sa femme.
La forme informe confondue dans les ténèbres de la chambre, scrutait de ses yeux brillants de noirceur, reflet d'une âme dénuée d'humanité, les housses d'une couette ; couette surplombant les deux masses charnues de l'administré de Cinait et de sa femme, couette bercée par le ronron du ronflement de ses habitants, couette qui en un instant fut maculée de sang !...
Puis la nuit fit place au jour, la soirée au matin, et le calme au bruit : un cri plaintif résonna dans tout Cinait, un cri dramatique qui aurait remué le cœur d'un cardio-ablaté, un cri transporteur d'une incroyable émotion, une émotion qui se communiqua à l'ensemble de la population ! Bientôt la presse fut rassemblée devant la mairie, où se tenait une conférence, elle-même tenue par... Le maire !
— Cher concitoyen... Beaucoup plus citoyen qu'autre chose je n'en doute pas ! Je m'adresse à vous car l'heure est grave (et non aiguë car il semblerait que le temps soit plus ténor que soprano !) ! Cette nuit on a non seulement cherché à me nuire, mais on y a réussi ! Un individu sournois et malsain est venu attenter, alors même que je dormais, à l'intégrité de ma personne ! Il me faut capturer et punir au plus vite cet individu. Alors je vous le demande à vous citoyens de Cinait, habitants de cette chère ville que nous chérissons tous, de m'aider à débusquer ce malfrat qui est venu jusque sous mes draps pour... pour... Ah j'en ai encore un goût amer dans la bouche... Pour me les salir ! De beaux draps tout neufs que m'avait offert ma maman injustement souillés de sang ! Et le pire c'est que ma femme n'est même plus là pour faire la lessive... car bon, l'ayant prise pour moi sûrement du fait de sa moustache, l'assassin venu me tuer l'a égorgée à ma place... Mais ce ne sont là que des détails futiles car l'assassin court toujours, le vandale de draps est encore ici parmi nous (et non par chien ou par toutou) et il faut absolument que vous lui mettiez la main dessus, ou dessous ou dedans c'est comme vous le voulez du moment que vous l'attrapez !
C'est ainsi, grâce à sa formidable éloquence, et peut-être aussi grâce à l'énorme rançon de 100 000 euros, que le maire réussit à convaincre une grande partie de la population de s'engager dans une chasse à l'homme... aux chats, aux chiens, à la femme ou à tout autre animal. En effet, le maire n'avait pas vraiment été très clair sur la nature de l'assassin : «... ce sale chien qui a osé venir me souiller... Cet insignifiant cafard qui ose s'opposer à mon autorité... ce ragondin puant et pestilentiel à la morale douteuse... ce sournois serpent venu cracher son venin sur ma personne... ». S'ensuivit donc logiquement et implacablement une battue, qui à défaut de ramener l'assassin aurait pu fournir de quoi alimenter toutes les populations anthropophages du tiers-monde durant des mois. Car les chasseurs alléchés par la rançon, n'ayant pas fait de hautes études en criminologie, ont alors pratiqué la technique du bon chasseur : « J'vois un truc qui bouge, je tire ! »
Résultat de ce carnage collectif : le maire fut réélu avec la majorité absolue largement atteinte, puisqu'il recueillit 100 % des voix. Remarquons tout de même qu'étant donné que la commune ne comptait plus que deux habitants, il fut normal que le maire arrivant à voter pour lui-même fût réélu. Le deuxième habitant n'ayant pas le droit de voter car, bien qu'il n'écopa que d'une amende d'un euro symbolique pour avoir plongé la ville à feu et à sang et avoir tué la « préposée à la lessive, au repassage et à la restauration » du maire, il fut tout de même reconnu coupable de dégradation terroriste sur propriété communale, par le nouveau maire-juge-policier-charcutier-boulanger-épiciers-papetier-éboueur-et-j'en-passe de la ville : « Le vandale, espèce d'abruti cruche fini débile profond qu'est vraiment trop un salaud présumé du fait qu'il soit le seul suspect restant de l'affaire "souillage de draps", est reconnu coupable d'avoir fait ce qu'il n'a peut-être pas fait mais dont il assumera tout de même la responsabilité, d'avoir porté atteinte au sommeil du maire. Et de ce fait moi le juré-juge je le condamne à se castrer lui-même de manière définitive et irréversible. »
Morale de cette fable
Tant devient le cruche salaud qu'à la fin il se castre !