Le 12 novembre, Le Cherche Midi publie le sixième livre de Matthieu de Boisséson. Trois personnages, un lien d'enfance, un monde adulte qui ne veut pas d'eux : le programme est romanesque, presque classique. Ce qui rend le livre intéressant, c'est aussi la façon dont il paraît : un auteur que la critique cite depuis 1989 et dont le grand public ne connaît pas le nom, chez un éditeur généraliste, une semaine après la saison des prix.

Un trio, deux géographies, un pacte
Louise, son frère Thomas et leur ami Joseph sont liés depuis l'enfance par un lien passionnel qu'ils appellent parfois leur "pacte d'innocence". Longtemps, leur vie à trois tient du conte de fées. Puis le monde contemporain s'en mêle : Louise, indépendante et rebelle, se retrouve écartée de l'université et de l'édition ; Joseph traverse une épreuve qui ébranle leur univers commun ; Thomas, humilié, engage pour les défendre "le combat de sa vie".
Le roman se déploie entre le Béarn et New York, entre l'enfance et ce que Livres Hebdo appelle "les réveils douloureux de l'âge adulte". Il interroge l'ambiguïté de l'innocence : l'amour fou y est une seconde patrie, mais aussi l'expérience de la solitude et de la mort. Le récit accorde pourtant à cet amour une victoire que l'éditeur qualifie de fragile.
Ce résumé est celui de l'argument de l'éditeur, repris tel quel par Actualitté à la veille de la parution. Il faut le prendre pour ce qu'il est : une promesse de lecture, pas un jugement critique.
Le titre mérite qu'on s'y arrête. "Sauvages" n'y désigne pas une nature exotique, mais une position : celle de ceux qui n'ont pas signé le contrat social ordinaire, qui refusent de convertir leur lien en monnaie d'échange - relations utiles, carrières, réputations. C'est en tout cas la lecture que suggère le vocabulaire de l'auteur lui-même, qui parle d'une "amitié subversive".
L'écrivain que la critique cite et que le grand public ignore
Le parcours explique beaucoup de choses. Agrégé de lettres modernes, diplômé de l'IEP de Paris, Matthieu de Boisséson a enseigné dans plusieurs universités, en France et à l'étranger ; les notices biographiques le décrivent aussi comme avocat de droit international privé. Son premier roman, Une amitié stellaire, paraît chez Denoël en 1989. Suivent Le Grand Chariot (Gallimard, 2002), un ouvrage collectif sur Roland Barthes et le Sud-Ouest (Le Festin, 2009), puis un diptyque chez Gallimard : Échapper aux tueurs (2011) et Défoncer la cage (2016), deux "livres de mélanges" où nouvelles, poèmes et essais se répondent autour de la technique, du contrôle, de la prison et de la folie.
Cette oeuvre discrète a ses fidèles, et ils pèsent. Annie Le Brun avait relevé dans Le Grand Chariot "une décisive manière de lier violence et subtilité". Frédéric Beigbeder a vu dans Échapper aux tueurs "une sorte de chef-d'oeuvre" et un "recueil de fragments raffinés" ; dans son Dictionnaire amoureux des écrivains d'aujourd'hui (Plon, 2023), il voit dans cette écriture une "résistance poétique" à la brutalité de l'époque. Olivier Mony écrivait en 2016 dans Sud Ouest : "Matthieu de Boisséson est ce secret-là que l'on voudrait garder pour soi par égoïsme de happy few." De son côté, Laurence Werner-David, dans la revue Études, vantait "la concision saisissante, à la fois charnelle et mélancolique" de sa prose.
Deux précisions s'imposent. Ces citations portent sur les livres précédents, pas sur celui-ci. Et elles sont toutes reprises dans l'article de présentation d'Actualitté, qui s'appuie visiblement sur le dossier de presse de l'éditeur : ce sont des extraits de réception choisis, pas un panorama critique.
"Aucun message", dit l'auteur
La tension est interne à l'auteur, et c'est ce qui la rend intéressante. Sur son site, Matthieu de Boisséson écrit que ses textes "n'ont aucune vocation à exprimer un message, ni à servir de miroir à un parcours social ou personnel", et que la sphère de l'écriture est, chez lui, "étanche" par rapport à ses activités professionnelles ou personnelles. Sur la même page, il présente Trois sauvages comme consacré à "une amitié subversive entre trois personnages, qui entrent en conflit avec le monde contemporain".
Refuser le roman à thèse et revendiquer un conflit avec l'époque ne sont pas contradictoires - à condition de comprendre "subversif" au sens fort mais non programmatique : ce n'est pas un projet politique, c'est un mode d'existence qui dérange. Reste que le roman place ce conflit dans des institutions très identifiées, l'université et l'édition. Selon la manière dont ce conflit est traité, ce sera une force de précision ou une limite : le fameux "monde contemporain" risque d'être réduit à une querelle de milieux lettrés, entre Paris et New York d'un côté, et une province d'origine de l'autre (le Béarn, où l'auteur est né, à Oloron-Sainte-Marie, selon les notices biographiques - détail à manier avec prudence, puisque l'auteur refuse justement la lecture autobiographique).
À quel lecteur, alors ?
Trois publics se dessinent, et ils ne se recouvrent pas.
D'abord les fidèles, ceux qui ont suivi le diptyque de Gallimard et pour qui le nom fonctionne comme un signal. Ce sont des lecteurs de fragments, de phrases travaillées, d'essais déguisés - le public des revues plus que celui des plateaux.
Ensuite les amateurs de romans d'amitié exclusive et d'idées, un genre qui a ses classiques, des Enfants terribles de Cocteau aux récits contemporains sur les trios qui se fissurent. Ce ne sont pas des comparaisons établies par la critique sur ce livre précis, seulement des repères de rayon : le lecteur qui cherche un roman où l'intelligence des personnages compte autant que leurs sentiments y trouvera a priori son compte.
Enfin le public large, celui qu'un prix ou un article enthousiaste peut faire basculer. Il faut être lucide sur les obstacles. Le livre sort le 12 novembre, après la proclamation des grands prix d'automne : il n'aura pas cette caisse de résonance. Il paraît chez un éditeur généraliste dont le catalogue mêle littérature, documents et humour - les librairies en ligne affichent Trois sauvages à environ 23 euros à côté du Meilleur du Gorafi 2026 et d'un guide vétérinaire. Ce n'est pas un reproche : c'est la réalité d'une maison de taille moyenne, où un roman littéraire est porté par la prescription, les libraires et la critique, bien plus que par un effet de marque.
Et à ce jour, aucune recension indépendante de fond n'est disponible : la couverture médiatique du livre est essentiellement paratextuelle, reprise en boucle par des agrégateurs. Ce n'est pas un détail, c'est l'information principale sur sa réception - elle reste à faire.
Trois questions en suspens
La première concerne l'équilibre géographique : la fresque Béarn-New York tiendra-t-elle, ou l'une des deux rives servira-t-elle seulement de décor ?
La deuxième porte sur le contemporain. Le conflit sera-t-il incarné - des institutions, des carrières, des renoncements précis - ou restera-t-il une ambiance, un fond de médiocrité contre lequel brille le trio ?
La troisième est la plus risquée pour un roman de ce type : l'innocence des trois personnages sera-t-elle montrée comme une richesse, ou comme une arrogance ? Un trio fusionnel qui méprise son époque peut être admirable ou insupportable, et parfois les deux à la même page. C'est là que se jouera la "victoire fragile" annoncée.
Reste un pari, celui de tout écrivain de happy few : qu'un livre sur l'intransigeance trouve, dans une rentrée littéraire saturée, les lecteurs qui feront de lui autre chose qu'un secret supplémentaire. Ceux qui aiment les romans où l'amitié tient lieu de patrie - et de politique - savent déjà où chercher.