Quand un romancier décide de se souvenir de ce que c'était que d'avoir vingt-deux ans, debout devant une classe au début de ses années d'enseignement, souvent perdu, parfois en colère, rarement écouté - il ne fait pas qu'écrire un livre. Il pose un miroir. Yannick Haenel a posé le sien avec La solitude des professeurs est infinie, paru chez Gallimard le 20 août 2026 (314 pages, 21,50 €), et ce miroir est terriblement net.

Un alter ego qui revient hanter le présent
Pour ceux qui suivent l'oeuvre de Haenel, Jean Deichel n'est pas un personnage nouveau. C'est l'alter ego romanesque de l'auteur, une figure fictionnelle qui traverse plusieurs de ses livres et permet à Haenel d'explorer, sous couvert de narration à la première personne, des zones troubles de la vie française. Dans ce nouveau roman, Deichel revient sur ses années d'enseignement, celles de sa jeunesse, et c'est cette remémoration qui donne au livre sa force : il ne s'agit pas d'un témoignage journalistique sur le terrain, mais d'un travail de mémoire littéraire, plus dérangeant encore parce qu'il s'appuie sur la distance.
Haenel a eu ce métier. Il l'a quitté. Ce double mouvement - avoir été dedans, et en être sorti - confère au récit une lucidité que bien des discours contemporains sur l'éducation ne possèdent pas. Il ne parle pas pour ou contre les grèves, il ne dresse pas un réquisitoire polémique. Il raconte ce que le métier fait à celui qui l'exerce, silencieusement, dans la durée.
La solitude comme moteur littéraire
Le titre lui-même dit tout : La solitude des professeurs est infinie. Ce n'est pas une exaggeration rhétorique, c'est une affirmation romanesque. Haenel ne se contente pas de décrire l'isolement - il le met en scène, le creuse, en fait la texture même du livre. La solitude du professeur n'est pas simplement celle de celui qui parle seul devant trente dos qui bavardent. C'est une solitude ontologique : celle de quelqu'un dont le travail consiste à transmettre un savoir qui, trop souvent, ne trouve pas preneur, dans un système qui ne lui donne ni les moyens ni le cadre pour y parvenir autrement.
Ce traitement de la solitude rappelle d'ailleurs, dans un registre différent, ce que d'autres écrivains ont fait avec l'isolement comme matériau premier - comme Stefan Zweig dans Le Joueur d'échecs, où la solitude de l'exilé devient le prisme d'une compréhension aiguë du monde. Haenel opère un geste comparable : il retourne l'expérience intime en lumière collective.
Un roman qui ne résigne pas
Ce qui frappe dans ce livre, c'est l'absence totale de complaisance. Haenel ne fait pas du professeur une victime héroïque, ni un martyr progressiste. Il montre la fatigue réelle, le doute existentiel devant une page blanche un dimanche soir, mais aussi l'enthousiasme fragile de celui qui croit encore, par instants, que la littérature peut changer quelque chose dans la tête d'un adolescent. Le malaise enseignant, chez Haenel, n'est pas un slogan : c'est un état des lieux intérieur, nuancé, parfois douloureux, toujours précis.
C'est ce qui rend le livre dérangeant pour tout le monde. Pour ceux qui idéalisaient le métier, il rappelle la réalité du terrain. Pour ceux qui le dénigrent, il rappelle ce qui s'y joue de véritablement important. Et pour les enseignants eux-mêmes - ceux qui lisent, en tout cas - il offre le rare luxe de se sentir compris sans être flatté.
L'écriture comme exigence
On sait que Yannick Haenel est un écrivain exigeant. Son style, parfois dense, ne cherche pas la facilité. Mais c'est précisément ce qui donne au livre sa crédibilité : il traite le sujet enseignant avec le même soin littéraire qu'il accorde à n'importe quel autre objet de réflexion. Le malaise n'est pas vulgarisé, il est transmis. C'est une différence considérable.
Le roman s'inscrit dans un contexte où la question éducative est omniprésente dans le débat public - réformes, pénurie de professeurs, violence dans les établissements. Mais Haenel ne court pas après l'actualité. Il écrit un livre qui, demain comme aujourd'hui, parlera toujours de la même chose : ce que signifie occuper une place impossible dans une société qui ne sait plus très bien ce qu'elle attend de l'école.
Pourquoi ce livre compte
La solitude des professeurs est infinie n'est pas un roman de plus sur l'éducation. C'est peut-être le roman qui manquait - celui qui ne se contente pas de dénoncer ou de documenter, mais qui fait l'expérience, page après page, de ce que c'est que d'être confronté à l'indifférence d'un système et à la fragile espérance de compter, ne serait-ce qu'un instant, pour quelqu'un.
Si vous enseignez, lisez-le. Si vous n'enseignez pas, lisez-le quand même. Ce livre ne concerne pas que les professeurs. Il concerne tous ceux qui se demandent encore à quoi sert de transmettre.