Il y a des livres qu'on pose sur la table basse et qu'on n'ouvre jamais vraiment. Et puis il y a ceux qui vous attrapent par le col et vous traînent dehors, avec une envie soudaine de respirer l'air du large. Skating Wilder, qui paraît le 18 mars 2026 chez Casterman, appartient à cette deuxième catégorie. Ce roman graphique signé Brandon Dumais et AJ Dungo ne raconte pas seulement l'histoire du skateboard : il capture quelque chose de l'adolescence, de la liberté, et de ces amitiés qui vous poussent à tenter des figures impossibles.

Le projet d'une vie né sur les trottoirs de Los Angeles
Le skateboard, c'est d'abord une question de géographie. On ne peut pas comprendre cette culture sans penser au macadam californien, aux trottoirs usés par des milliers de roues, à cette lumière dorée qui transforme chaque parking en terrain de jeu infini. C'est dans ce décor que grandissent AJ Dungo et Brandon Dumais, deux gamins de Los Angeles qui partagent bien plus qu'un quartier : ils partagent une passion, des chutes, des rires, et cette volonté farouche de repousser leurs limites.
Des années plus tard, cette amitié d'enfance devient le terreau d'un projet créatif commun. Skating Wilder n'est pas n'importe quelle bande dessinée : c'est un récit semi-autobiographique qui puise dans les souvenirs de ses deux auteurs pour dresser un portrait sensible et documenté du skateboard. Brandon Dumais signe ici son premier scénario BD, tandis qu'AJ Dungo, déjà auteur du remarqué In Waves, en assure le dessin et les couleurs. Une collaboration naturelle entre deux amis qui connaissent leurs forces respectives.
L'ouvrage paraît en France le 18 mars 2026 chez Casterman, dans une traduction d'Audrey Dinghem. Avec ses 208 pages au format comics, il s'inscrit dans la lignée des romans graphiques documentaires qui ont fait le succès de la maison d'édition. Mais Skating Wilder apporte sa propre tonalité : celle d'une déclaration d'amour au skateboard, écrite à deux voix par ceux qui l'ont pratiqué toute leur vie.
AJ Dungo : de Nike à In Waves, le parcours d'un illustrateur qui ne quitte jamais sa planche
AJ Dungo n'est pas un inconnu dans le monde de l'illustration. Diplômé de l'Art Center College of Design en Californie, il a construit une carrière solide entre publicité et presse, collaborant avec des marques comme Nike, Vissla ou Skechers, et signant des illustrations pour The New York Times, Esquire, et bien d'autres. Son travail a été reconnu par American Illustration, la Society of Illustrators, et AD&D.
Mais derrière ce parcours professionnel impressionnant, il y a un homme qui reste fondamentalement attaché à ses passions. Si vous le cherchez un jour de congé, vous le trouverez probablement en train de surfer quelque part près de Los Angeles. Cette proximité avec l'océan et le bitume transparaît dans chaque ligne de son travail. Ses influences artistiques — Raymond Pettibon, figure emblématique de la scène punk californienne, et James Jean, illustrateur renommé — se mêlent à son rapport intime au mouvement et à la glisse.
Son premier roman graphique, In Waves, avait marqué les esprits en 2019. Ce récit qui entrelaçait l'histoire du surf avec une méditation personnelle sur le deuil avait remporté le Prix BD Fnac France Inter 2020 et figuré dans les sélections du Grand Prix de la Critique et du Fauve d'or. Une consécration pour un auteur qui prouvait qu'on pouvait parler de sport et d'émotion avec la même profondeur.
Brandon Dumais : le copain d'enfance qui signe ici son premier scénario BD
Si AJ Dungo était déjà un nom familier des amateurs de bande dessinée, Brandon Dumais débarque avec un profil différent. Son parcours n'est pas celui d'un auteur de BD chevronné, mais celui d'un skateur passionné qui a grandi avec une planche sous le bras et une envie de raconter.
C'est précisément cette fraîcheur qui fait la force de Skating Wilder. Brandon Dumais n'écrit pas en expert technique ni en historien du skateboard. Il écrit en pratiquant, en ami, en témoin d'une culture qu'il a vue évoluer de l'intérieur. Sa voix apporte au récit une authenticité palpable — celle de quelqu'un qui a connu les blessures, les frustrations, les triomphes et surtout la camaraderie qui définit la communauté skate.
Leur collaboration créative fonctionne comme une extension naturelle de leur amitié. Les deux hommes se connaissent depuis des décennies, et cette familiarité se lit dans la fluidité du récit. On sent qu'ils n'ont pas eu besoin de longues explications pour se comprendre : le skateboard a été leur langage commun bien avant qu'ils ne décident d'en faire un livre.
Après In Waves, AJ Dungo surfe sur le bitume avec la même formule magique
Quand In Waves est paru, il a surpris par sa structure narrative audacieuse. AJ Dungo y entrelaçait deux récits : d'un côté, une histoire documentée du surf, de ses origines polynésiennes à sa démocratisation mondiale ; de l'autre, une histoire intime, celle de sa relation avec une femme qu'il aimait et qui est morte d'un cancer. Les deux fils se tissaient ensemble, créant une œuvre hybride qui parlait de passion et de perte, de vagues et de deuil.
Skating Wilder reprend cette structure en double narration, mais avec une tonalité différente. Le skateboard remplace le surf, le bitume succède à l'océan, et l'amitié prend la place du deuil. Ce n'est pas une suite au sens strict, mais plutôt un compagnon spirituel — ce qu'on pourrait appeler un « petit frère urbain ».
La filiation est évidente pour qui a lu In Waves. On retrouve la même intelligence dans la manière d'articuler le documentaire et le personnel, la même sensibilité graphique, cette façon de faire vivre le mouvement sur la page. Mais là où le premier livre était traversé par la mélancolie, Skating Wilder vibre d'une énergie plus solaire. C'est un livre sur la vie, sur l'amitié, sur ces moments où tout semble possible.

In Waves : la BD qui avait conquis la critique en mêlant surf et deuil
Pour comprendre Skating Wilder, il faut revenir un instant sur le parcours d'In Waves. Ce premier roman graphique d'AJ Dungo avait frappé par sa maturité narrative. Raconter l'histoire du surf tout en explorant le deuil de sa compagne, c'était un pari audacieux — celui de faire dialoguer l'universel et l'intime, l'histoire d'un sport et l'histoire d'un cœur brisé.
La critique avait salué cette ambition et cette réussite. Le Prix BD Fnac France Inter 2020 avait consacré un livre qui sortait des sentiers battus, proposant une expérience de lecture unique. Les sélections au Grand Prix de la Critique et au Fauve d'or confirmaient qu'AJ Dungo avait trouvé une voix singulière dans le paysage de la bande dessinée contemporaine.
Ce succès avait aussi établi une méthode : celle de la double narration. Plutôt que de choisir entre le documentaire et le personnel, Dungo montrait qu'on pouvait faire les deux, et que l'un pouvait enrichir l'autre. L'histoire du surf devenait une métaphore des vagues de deuil qui déferlent sur nous, et le récit personnel donnait une chair émotionnelle à l'histoire documentaire.
Skating Wilder : le « petit frère urbain » qui troque les vagues pour les trottoirs
Avec Skating Wilder, AJ Dungo et Brandon Dumais appliquent cette formule à un nouveau territoire. Le skateboard et le surf partagent des racines communes — on pense souvent aux surfeurs californiens des années 60 qui, les jours sans vagues, bricolaient des planches à roulettes pour continuer à glisser. Mais le skate a développé sa propre culture, ses propres codes, sa propre esthétique.
Le passage de l'océan à la ville n'est pas anodin. Là où le surf nous confronte aux forces de la nature, le skateboard nous fait dialoguer avec l'architecture urbaine. Trottoirs, rampes, piscines vides, parkings souterrains : la ville entière devient un terrain de jeu, et chaque obstacle une invitation à l'inventivité.
Cette transition se retrouve dans le ton du livre. Skating Wilder est plus léger, plus enjoué que son prédécesseur. L'ombre du deuil s'est dissipée pour laisser place à la célébration d'une amitié. Les deux auteurs ne racontent pas une perte, mais une richesse — celle d'avoir grandi ensemble, d'avoir partagé une passion, d'avoir appris à tomber et à se relever.
Deux histoires en une : l'épopée collective et les souvenirs intimes
La force de Skating Wilder réside dans sa structure à deux voix. D'un côté, les auteurs nous entraînent dans une exploration de l'histoire du skateboard — ses origines mystérieuses, son évolution, ses légendes. De l'autre, ils nous font partager leurs souvenirs personnels, ces moments glanés au fil des années passées sur leurs planches.
Cette double narration crée un effet de miroir constant. L'histoire collective du skateboard éclaire les expériences individuelles d'AJ et Brandon, et leurs anecdotes personnelles donnent vie à l'histoire abstraite du sport. On passe sans effort du général au particulier, de l'épopée culturelle à la petite histoire d'une après-midi d'été.
Le résultat est un livre qui ne ressemble à aucun autre sur le sujet. Ni manuel technique, ni encyclopédie historique, ni simple autobiographie, Skating Wilder est tout cela à la fois, sans jamais perdre son fil conducteur : la passion du mouvement et de la liberté.
« Personne ne sait exactement qui l'a inventé » : les origines floues du skate
Le skateboard est un de ces phénomènes culturels dont les origines restent floues. Comme le rappellent les auteurs dès les premières pages, personne ne peut dire avec certitude qui a inventé le skateboard. Plusieurs théories coexistent, plusieurs communautés revendiquent la paternité de cette invention.
Ce qui est certain, c'est que le skateboard est né d'une envie de glisse. Les surfeurs californiens des années 1950 et 1960, frustrés par les jours sans vagues, ont commencé à clouer des patins à roulettes sur des planches en bois. L'idée était simple : reproduire sur le bitume les sensations de l'océan. De cette bricole initiale est née une culture mondiale, avec ses héros, ses contests, ses modes, ses controverses.
Les auteurs ne prétendent pas livrer une histoire définitive du skateboard. Ils racontent ce qu'ils ont appris, ce qui les a fascinés, les anecdotes qui ont marqué leur imaginaire. Cette approche humble rend le récit plus accessible : on n'est pas dans un cours magistral, mais dans une conversation entre passionnés.
Les meilleurs et pires souvenirs d'AJ et Brandon : l'intime au service du collectif
C'est dans les passages autobiographiques que Skating Wilder prend toute sa dimension émotionnelle. AJ Dungo et Brandon Dumais ne se contentent pas de raconter l'histoire du skateboard : ils nous font vivre leurs propres expériences, les moments de grâce comme les moments de douleur.
Il y a les chutes, bien sûr. Ces gamelles qui vous laissent des cicatrices et des souvenirs. Mais il y a aussi les réussites, ces instants où tout s'aligne et où une figure devient possible. Et surtout, il y a les rires, les encouragements, cette camaraderie qui transforme chaque session en aventure collective.
Cette dimension personnelle donne au livre une chaleur que n'aurait pas une histoire purement documentaire. On comprend que le skateboard n'est pas seulement un sport : c'est un vecteur de socialisation, un moyen de se construire, une façon d'habiter le monde. À travers les souvenirs d'AJ et Brandon, c'est toute une culture qui se dévoile, avec ses rituels, ses valeurs, sa poésie.
Ollie, frontside 180 et contreculture : une plongée dans l'esprit skate
Le skateboard a développé au fil des décennies un vocabulaire qui lui est propre. Des termes comme « ollie », « frontside 180 », « kickflip » ou « grind » peuvent sembler obscurs pour les non-initiés. Skating Wilder intègre naturellement cet apprentissage linguistique dans son récit, sans jamais donner l'impression d'un cours forcé.
La différence entre un ollie et un frontside 180 ? Elle est expliquée au fil des pages, dans le contexte de l'action. Le lecteur apprend en suivant les personnages, en comprenant les enjeux de chaque figure. C'est une pédagogie par l'exemple, beaucoup plus engageante qu'une liste de définitions.
Mais au-delà du vocabulaire technique, c'est tout un esprit que les auteurs transmettent. Le skateboard comme contreculture, comme façon de s'approprier l'espace urbain, comme art de vivre en marge des chemins battus.
Apprendre la différence entre ollie et frontside 180 sans s'ennuyer
L'ollie est la figure fondamentale du skateboard moderne. C'est cette technique qui permet de faire décoller la planche du sol sans les mains, en utilisant une combinaison de mouvements précis. Le frontside 180, lui, consiste à effectuer un ollie tout en faisant pivoter son corps de 180 degrés. Ces bases, Skating Wilder les explique sans pédanterie, en les intégrant dans le récit.
Les auteurs ne sont pas des experts techniques, et ils le revendiquent. Ils sont des pratiquants passionnés qui partagent ce qu'ils savent et, surtout, ce que le skateboard représente pour eux. Cette humilité rend le propos accessible même à ceux qui n'ont jamais posé le pied sur une planche.
Le livre ne se transforme jamais en manuel d'instruction. Les figures sont évoquées comme des moments de l'histoire, comme des défis que les personnages tentent de relever. On comprend les mécaniques sans avoir l'impression d'étudier, et c'est tout l'art de la narration.
Le skateboard comme art de vivre et symbole de contreculture
Le skateboard a toujours été plus qu'un sport. Né dans les marges, adopté par des communautés qui ne se reconnaissaient pas dans les compétitions traditionnelles, il a développé une identité culturelle forte. Skating Wilder explore cette dimension avec sensibilité, montrant comment le skate a façonné des générations de jeunes en quête de liberté.
La pratique du skateboard transforme la ville. Un banc devient un obstacle à rider, une rampe d'accès un spot potentiel, une piscine vide un terrain d'aventure. Cette réappropriation de l'espace urbain est au cœur de la culture skate, et les auteurs la capturent avec justesse.
Le livre montre aussi comment différentes communautés ont adopté et transformé le skateboard, l'adaptant à leurs propres contextes et en faisant un vecteur d'expression. C'est cette richesse culturelle que Skating Wilder célèbre, au-delà de la simple pratique sportive.

« Do it with your friends » : l'amitié comme moteur créatif
Au cœur de Skating Wilder, il y a une idée simple mais puissante : le skateboard est fondamentalement une pratique sociale. On ne progresse pas seul dans son coin, on progresse avec ses potes, qui vous poussent à tenter des figures que vous n'auriez jamais osées seul.
AJ Dungo résume cette philosophie en quelques mots : « Do it with your friends. You won't regret it. » Un conseil qui vaut pour le skateboard comme pour la création artistique. C'est ensemble que les deux auteurs ont conçu ce livre, et c'est cette amitié qui lui donne sa chaleur particulière.
Brandon Dumais insiste dans les interviews sur l'importance du lien de groupe dans la culture skate. Les amis se poussent mutuellement vers l'expérimentation, vers le dépassement de soi. Cette dynamique est au cœur du livre, et elle explique en grande partie pourquoi le skateboard a perduré et évolué au fil des décennies.
Comment la dynamique de groupe a perpétué la culture skate depuis des décennies
Le skateboard n'est pas un sport solitaire. Bien sûr, on peut pratiquer seul, mais c'est dans le groupe que la culture se transmet, que les figures s'inventent, que les styles émergent. Les auteurs de Skating Wilder le montrent à travers leurs propres expériences : c'est ensemble qu'ils ont appris, ensemble qu'ils ont progressé, ensemble qu'ils ont vécu leurs meilleurs souvenirs.
Cette dimension collective explique en partie la longévité de la culture skate. Les générations se succèdent, mais le mécanisme reste le même : les plus expérimentés transmettent aux débutants, les pairs s'encouragent mutuellement, une émulation saine se crée. Le livre capture cette dynamique avec justesse.
On peut voir des parallèles avec d'autres formes de transmission culturelle, comme celles évoquées dans cet article sur les dons anonymes en Inde, où la générosité silencieuse construit des liens communautaires forts. Dans le skate comme dans d'autres domaines, c'est souvent dans l'échange et le partage que les choses les plus précieuses se construisent.
AJ et Brandon : deux décennies d'amitié racontées en images
L'amitié entre AJ Dungo et Brandon Dumais ne date pas d'hier. Les deux hommes se connaissent depuis l'enfance, ayant grandi ensemble à Los Angeles. Cette longue relation transparaît dans chaque page de Skating Wilder, donnant au livre une authenticité impossible à fabriquer.
Leur collaboration créative est une extension de cette amitié. Ils n'ont pas eu besoin de s'expliquer longuement ce qu'ils voulaient transmettre : ils le savaient intuitivement, parce qu'ils l'avaient vécu ensemble. Cette complicité se lit dans la fluidité du récit, dans la justesse des dialogues, dans l'équilibre entre l'humour et l'émotion.
Skating Wilder est donc aussi, peut-être surtout, un livre sur l'amitié masculine. Sur ces liens qui se forgent dans l'adolescence et qui peuvent durer toute une vie. Sur la façon dont une passion commune peut souder deux êtres au-delà des distances et des années. C'est ce qui rend le livre touchant au-delà du seul public des skateurs.
Entre couleurs vibrantes et influence punk : le style graphique d'AJ Dungo
Le dessin d'AJ Dungo est immédiatement reconnaissable. Ses influences — Raymond Pettibon, figure iconique de la scène punk californienne, et James Jean, illustrateur contemporain reconnu — se fondent dans un style personnel qui allie expressivité et mouvement.
Les couleurs de Skating Wilder sont vibrantes, chaudes, presque tangibles. On ressent la chaleur du soleil californien, la texture du bitume, la poussière qui se lève après une figure. Le trait est dynamique, capturant l'énergie du mouvement sans la figer dans une pose artificielle.
Cette qualité graphique n'est pas surprenante quand on connaît le parcours d'AJ Dungo. Ses années de travail en publicité et en illustration éditoriale lui ont donné une maîtrise technique solide, qu'il met au service d'une vision personnelle et authentique.
Raymond Pettibon, James Jean : les maîtres qui ont façonné le trait d'AJ Dungo
Raymond Pettibon est une figure incontournable de l'art punk californien. Ses dessins, souvent associés à la scène musicale (il a créé les pochettes de Black Flag, le groupe de son frère), se caractérisent par un trait expressif et une esthétique brute qui a profondément influencé AJ Dungo.
James Jean, de son côté, représente une autre facette de l'illustration contemporaine. Son travail, plus léché mais tout aussi expressif, a marqué Dungo par sa maîtrise technique et sa capacité à créer des images à la fois oniriques et ancrées dans le réel.
Ces deux influences, apparemment contrastées, se retrouvent dans le trait d'AJ Dungo : la spontanéité punk d'un côté, la sophistication de l'autre. Le résultat est un style qui respire, qui bouge, qui vit — parfaitement adapté au sujet du skateboard.
Une BD qui respire le mouvement : comment le dessin rend compte de l'énergie du skate
Le défi de représenter le mouvement dans une image fixe est aussi vieux que l'art lui-même. Pour un livre sur le skateboard, ce défi est central : comment rendre la vitesse, la fluidité, la tension d'une figure en cours d'exécution ?
AJ Dungo relève ce défi avec brio. Ses planches ne sont pas des illustrations statiques : elles débordent d'énergie. Les lignes de vitesse, les compositions dynamiques, les angles de vue audacieux — tout concourt à donner l'impression que les personnages sont en mouvement.

On peut penser à la façon dont les technologies modernes capturent et préservent le mouvement, comme ce projet de Microsoft pour stocker des données sur verre pendant 10 000 ans. Dans un registre différent, AJ Dungo trouve lui aussi le moyen de figer l'éphémère, de capturer l'instant de grâce d'une figure de skate.
Pourquoi Skating Wilder te concerne même si tu ne skates pas
Skating Wilder n'est pas un livre réservé aux skateurs. C'est un livre sur la passion, sur l'amitié, sur la façon dont une pratique peut façonner une vie. Les thèmes qu'il aborde sont universels : la transmission, l'apprentissage, le dépassement de soi, la construction identitaire.
Pour les lecteurs qui s'intéressent à l'histoire des cultures urbaines, c'est une plongée documentée et passionnante. Pour ceux qui aiment les récits d'amitié, c'est une histoire touchante de deux gosses qui ont grandi ensemble. Pour les amateurs de belle bande dessinée, c'est un objet graphique remarquable.
Le livre s'adresse aussi à tous ceux qui ont déjà eu une passion dans leur vie — qu'il s'agisse de sport, d'art, de musique, ou de toute autre pratique. On se reconnaît dans les moments de frustration, dans les progrès lents, dans les joies soudaines d'une réussite.
Une porte d'entrée vers l'histoire des cultures urbaines pour non-initiés
On n'a pas besoin de connaître le skateboard pour apprécier Skating Wilder. Les auteurs prennent le temps d'expliquer, de contextualiser, de faire comprendre pourquoi cette pratique a captivé des millions de personnes à travers le monde.
L'histoire du skateboard se confond avec l'histoire de la jeunesse américaine de la seconde moitié du XXe siècle. De la Californie des années 50 aux skateparks du monde entier, c'est tout un pan de l'histoire culturelle qui se dévoile. Les auteurs montrent comment le skate a interagi avec d'autres mouvements — punk, hip-hop, graffiti — pour créer une culture alternative riche et diverse.
Pour le lecteur français, c'est aussi l'occasion de découvrir une facette de la culture américaine souvent méconnue. Au-delà des clichés sur les adolescents en planche, il y a une histoire complexe, des communautés soudées, une esthétique affirmée.
Les lecteurs d'In Waves retrouveront-ils leurs sensations ?
Les fans du premier livre d'AJ Dungo se poseront forcément la question : Skating Wilder tient-il la comparaison avec In Waves ? La réponse est nuancée. On retrouve la même intelligence narrative, la même sensibilité graphique, la même capacité à entrelacer le documentaire et le personnel.
Mais la tonalité est différente. In Waves était marqué par le deuil, traversé par une mélancolie qui lui donnait une profondeur particulière. Skating Wilder est plus lumineux, plus enjoué, tourné vers la célébration plutôt que vers la perte. Ce n'est ni mieux ni moins bien — c'est simplement un autre registre émotionnel.
Ceux qui avaient aimé la structure en double narration retrouveront ce qui avait fait la force d'In Waves. L'histoire du skateboard et les souvenirs personnels se répondent, s'éclairent mutuellement, créant une lecture riche et stimulante.
Conclusion : une invitation à glisser vers la créativité
Skating Wilder est de ces livres qui vous donnent envie d'agir. En refermant ses 208 pages, on a soudainement envie de chausser des rollers, de sortir son vieux skateboard du garage, ou simplement d'appeler un ami pour aller traîner dehors. C'est peut-être le plus beau compliment qu'on puisse faire à une bande dessinée : vous pousser vers le monde réel.
Le livre paraît le 18 mars 2026 chez Casterman, dans une traduction d'Audrey Dinghem qui restitue avec justesse la voix chaleureuse des auteurs. Le format comics permet une lecture fluide, et les couleurs vibrantes d'AJ Dungo donnent envie de s'attarder sur chaque page. L'ISBN 9782203282018 permettra de le commander dans toutes les bonnes librairies.
Ce qui reste en mémoire, après la lecture, c'est l'invitation qui traverse tout le livre : faites-le avec vos amis. Que ce soit du skateboard, de la création artistique, ou n'importe quelle passion qui vous anime. Le bonheur n'est pas dans la performance solitaire, mais dans le partage, l'entraide, les rires communs. Skating Wilder nous le rappelle avec une sincérité désarmante.