Japonais né en Belgique, Gen Ueda signe une réflexion tendre et ironique sur son identité à travers la carrière belge du footballeur Takayuki Suzuki. Publié par L'Île aux Fleurs, Shōganai n'est pas un livre de football au sens strict. C'est un récit d'identification manquée, puis réparée autrement : comment vivre quand le modèle vacille, quand le pays d'origine et le pays de naissance ne coïncident pas tout à fait, et quand l'attente dure plus longtemps que prévu.

Que veut dire vraiment "shōganai" ?
En japonais, Shōganai (しょうがない) se traduit littéralement par : "il n'y a rien à faire", ou "cela ne peut pas être aidé".
La formule est souvent mal comprise en français. Elle ne désigne pas l'abandon ou la fatalité, mais plutôt l'acceptation calme d'une situation sur laquelle on n'a aucun contrôle. C'est cette nuance qui donne au livre son fil philosophique : reconnaître ce qui échappe, pour revenir à ce qui dépend encore de nous.
Ueda en fait un art de traverser l'incertitude sans se raidir ni se résigner. Le mot ne clôt pas la réflexion, il l'ouvre. Que faire de l'écart entre ce que l'on espérait être et ce que la vie permet ?
Suzuki, du modèle à la désillusion
Le point de départ est précis et très visuel. Le 4 juin 2002, Takayuki Suzuki marque pour le Japon contre la Belgique. Pour le jeune Ueda, partagé entre deux appartenances, le choc est immédiat. Il écrit, dans des propos rapportés par Denny Connolly :
Avec ce but, Suzuki devient mon idéal et je m'identifie naturellement à lui. Dans ma quête d'identité, il devient mon plus grand espoir, mon meilleur représentant.
Suzuki incarne alors une solution : un Japonais qui s'impose en Belgique, donc la preuve que l'on peut tenir ensemble les deux bouts de sa propre histoire.

La suite défait cette belle construction. Après la Coupe du monde, Suzuki passe par Genk puis Heusden-Zolder sans convaincre. Ce but contre la Belgique était en réalité son dernier avant 46 longs matches sans marquer, rappelle le récit rapporté par Denny Connolly. L'idole ne s'effondre pas dans le scandale, elle s'enlise dans la disette, le banc de touche et l'indifférence. C'est une désillusion d'autant plus parlante qu'elle est ordinaire.
C'est là que le livre touche juste, sans gâcher la lecture : Ueda ne remplace pas un héros par un autre. Il suit la courbe descendante de Suzuki pour interroger sa propre attente. Que reste-t-il de l'identification quand le modèle cesse de gagner ?
L'attente comme école de résilience
Shōganai fait de cette traversée une leçon discrète de résilience. Non pas tenir bon par héroïsme, mais apprendre à durer, à regarder ailleurs, à supporter que la joie tarde.
Dans le récit rapporté par Denny Connolly, Ueda résume ainsi ce renversement :
L'habitude de l'attente et la résilience allaient rendre les beaux moments plus forts encore.
La phrase est belle parce qu'elle ne promet rien d'assuré. Elle dit seulement que l'épreuve de la frustration change le goût des éclaircies, quand elles viennent. Ce rapport au football, fait de ferveur et de tenue jusque dans la défaite, évoque aussi cette autre image familière du supportérisme japonais décrite dans Pourquoi les supporters japonais nettoient les tribunes après les matchs de la Coupe du monde 2026 : rester digne quand on ne maîtrise pas le score.
On comprend alors pourquoi le livre éclaire l'incertitude : l'identité, comme une carrière sportive, n'est jamais fixée une fois pour toutes. Elle se négocie, se perd, se reformule. Le shōganai offre un cadre pour ne pas transformer cette instabilité en angoisse permanente.
Pour qui est ce livre ?
Il faut aimer les récits qui avancent lentement et qui préfèrent l'ironie à la démonstration. Ueda écrit avec humour sur lui-même, sans pathos, et laisse au lecteur la place de projeter sa propre expérience du déracinement, du sport ou simplement de l'admiration déçue.
Recommandation simple : si vous cherchez une histoire d'identité racontée par le détour du football, avec une philosophie du quotidien plutôt qu'une grande théorie du Japon, ouvrez Shōganai. Si vous attendez des révélations sur les coulisses du foot professionnel ou un récit tendu par le suspense sportif, vous serez ailleurs - le match n'est ici qu'un miroir.
L'édition française en bref
- Auteur : Gen Ueda
- Éditeur : L'Île aux Fleurs
- Format : broché, 184 pages, 200 g
- Dimensions : 13 cm x 21 cm
- ISBN : 978-2-9596273-5-4
Un livre court, à lire d'une traite puis à reprendre par fragments.