Isengard, la forteresse fortifiée au sommet d'un rocher escarpé, symbolisant l'industrialisation et la corruption du pouvoir dans Le Seigneur des anneaux.
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Le Seigneur des anneaux est-il un roman politique ?

Le Seigneur des anneaux n'est pas un manifeste politique ; c'est un récit qui invite des lectures écologiques, libertaires ou autoritaires selon le lecteur, sans s'aligner clairement à gauche ou à droite.

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Ça fait des décennies qu'on se pose la question. Le Seigneur des anneaux est-il une oeuvre de droite, de gauche, ou un peu des deux à la fois ? La revendication revient à chaque élection, à chaque polémique, à chaque récupération médiatique. Et c'est prévisible : Le Seigneur des anneaux est l'un des récits les plus lus au monde, et sa puissance narrative invite naturellement à y projeter ses propres obsessions.

Isengard, la forteresse fortifiée au sommet d'un rocher escarpé, symbolisant l'industrialisation et la corruption du pouvoir dans Le Seigneur des anneaux.
Isengard, la forteresse fortifiée au sommet d'un rocher escarpé, symbolisant l'industrialisation et la corruption du pouvoir dans Le Seigneur des anneaux. - (source)

Le problème, c'est que la réponse dépend moins du texte lui-même que de celui qui le lit. Et les lectures se contredisent allègrement.

Tolkien contre l'État : un anarchiste couronné

Commençons par ce que l'auteur lui-même a dit - ce qui, en l'occurrence, est assez cocasse.

Dans une lettre privée, J.R.R. Tolkien a décrit ses opinions politiques avec une franchise désarmante. Ses convictions, disait-il, "penchent de plus en plus vers l'anarchie - au sens philosophique, c'est-à-dire l'abolition du contrôle, et non des hommes barbus avec des bombes - ou vers une monarchie "inconstitutionnelle"". Il ajoutait, avec un humour sec, qu'il ferait arrêter quiconque emploie le mot "État" dans un sens autre que "le royaume inanimé de l'Angleterre et ses habitants, une chose qui n'a ni pouvoir, ni droits, ni esprit".

Ce n'est pas une boutade isolée. C'est la position cohérente d'un homme profondément catholique, méfiant envers la modernité industrielle et la centralisation du pouvoir.

Tolkien ne se situe ni à gauche ni à droite au sens où on l'entend aujourd'hui. Il rêve d'une autorité personnelle, charismatique, ancrée dans la tradition - un Aragorn, en somme - et d'un monde où les gens vivent en communauté locale, sans que l'État leur souffle dans le cou.

C'est pour ça que le pouvoir de l'Anneau unique est terrifiant dans le récit. Il ne représente pas telle ou telle forme de gouvernement - il représente le pouvoir comme tel, centralisé, corrupteur, tentaculaire. Sauron n'est pas un dictateur de gauche ou de droite. Il est la tentation absolue.

Le Shire contre Isengard : la lecture écologique

Il y a une lecture qui s'est imposée depuis les années 1970, et qui a le mérite d'être visible à chaque page du livre : la dimension écologique.

Pensez-y un instant. Le Shire, c'est le paradis terrestre des Hobbits - des collines vertes, des jardins, des pintes au coin du feu, une vie lente et paisible. Isengard, c'est l'enfer industriel de Saroumane : fumées, machines, déforestation, esclavage des créatures. Mordor, c'est le stade terminal - un paysage pollué, vidé de toute vie, un territoire où la nature elle-même est morte.

La Comté, région verdoyante et champêtre de la Terre du Milieu, représentant un idéal pastoral et communautaire.
La Comté, région verdoyante et champêtre de la Terre du Milieu, représentant un idéal pastoral et communautaire. - (source)

Comme l'ont remarqué les critiques depuis des décennies, la destruction d'Isengard par les Ents - ces géants de bois qui défendent les forêts - et la purification de la Comté dans l'épilogue constituent un message écologique puissant. La nature finit par se venger de l'industrie. Le mal n'est pas seulement un Seigneur des ténèbres dans une tour - c'est aussi une usine.

Et Tolkien le savait. Né en 1892, il avait vu les campagnes anglaises se transformer sous l'effet de l'urbanisation et de l'industrie lourde. La Terre du Milieu, c'est en partie sa nostalgie d'un monde pré-industriel - d'un monde où les gens vivaient encore en harmonie avec ce qui les entourait.

C'est aussi ce qui explique l'attrait durable du texte pour les sensibilités écologistes. Le Shire, ce n'est pas un simple décor. C'est un idéal - un monde où la communauté humaine et le vivant coexistent sans que l'un dévore l'autre.

Quand l'extrême droite italienne récupère la Terre du Milieu

Maintenant, passons à l'autre bord - ou plutôt à ce qui en prend le nom.

Depuis les années 1970, l'extrême droite italienne s'est emparée du Seigneur des anneaux avec une constance remarquable. La raison est simple : le récit offre des figures héroïques, une vision organique de la communauté, une défiance envers la modernité, et un certain culte du guerrier-roi - autant de motifs qui résonnent avec l'idéologie néofasciste.

Le cas le plus frappant est celui de Giorgia Meloni, qui a adapté le discours d'Aragorn à la Porte Noire pour ses meetings politiques. Ce genre de récupération provoque un malaise profond chez de nombreux lecteurs italiens qui ne s'identifient pas à l'appropriation post-fasciste de l'auteur britannique.

Mais c'est là le drame de toute oeuvre puissante : plus elle est riche, plus elle est récupérable. Plus elle offre de sens, plus on peut la retourner comme un gant.

Le texte comme miroir

Alors, Le Seigneur des anneaux, roman politique de droite ou de gauche ? La réponse honnête, c'est que la question est mal posée.

Le récit de Tolkien n'est pas un tract. Il ne prêche pas pour une cause. Il raconte des peurs profondes - la peur de la perte du monde rural, la peur de la décadence morale, la peur de l'industrialisation dévorante - et des aspirations tout aussi profondes : le courage, l'amitié, la fidélité, le retour du roi juste.

Ces peurs et ces aspirations ne sont pas monopoles d'un camp. L'écologie peut être portée par la gauche comme par la droite conservatrice. La défiance envers l'État est partagée par les libertariens comme par les anarchistes. Le culte du héros peut nourrir un discours émancipateur comme un discours autoritaire.

Ce qui est fascinant, c'est que Tolkien lui-même aurait probablement été horrifié par certaines lectures de son oeuvre - et ravi par d'autres. L'anarchiste monarchique aurait-il reconnu sa pensée dans le discours d'une Meloni ? L'écologiste passionné se serait-il retrouvé dans les combats des mouvements verts ? On ne le sait pas. Et c'est peut-être tout l'intérêt.

Le Seigneur des anneaux n'est pas un manifeste. C'est un miroir. Et comme tout miroir, il ne montre pas tant l'oeuvre que celui qui regarde - ou celui qui a besoin de croire que les grands récits sont toujours de son côté.

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Questions fréquentes

Quelles sont les opinions politiques de Tolkien ?

Tolkien se décrivait comme penchant vers l'anarchie philosophique ou une monarchie inconstitutionnelle. Il se méfiait de l'État et de la modernité industrielle, sans se situer clairement à gauche ou à droite.

Le Seigneur des anneaux a-t-il une dimension écologique ?

Oui, la lecture écologique est visible à chaque page : le Shire représente la nature préservée, Isengard l'enfer industriel, et Mordor un territoire vidé de toute vie. Les Ents détruisant Isengard symbolisent la nature se vengeant de l'industrie.

Pourquoi l'extrême droite italienne récupère-t-elle Le Seigneur des anneaux ?

Depuis les années 1970, des mouvements comme celui de Giorgia Meloni s'approprient l'oeuvre pour ses figures héroïques, sa vision organique de la communauté et son culte du guerrier-roi, des motifs qui résonnent avec l'idéologie néofasciste.

L'Anneau unique représente-t-il un type de gouvernement précis ?

Non, selon l'article, l'Anneau unique ne représente pas une forme de gouvernement particulière mais le pouvoir comme tel - centralisé, corrupteur et tentaculaire. Sauron incarne la tentation absolue du pouvoir.

Pourquoi est-il difficile de classer Le Seigneur des anneaux politiquement ?

Le récit exprime des peurs et des aspirations qui ne sont pas le monopole d'un camp : l'écologie, la défiance envers l'État ou le culte du héros peuvent nourrir des discours aussi bien de gauche que de droite. L'oeuvre agit comme un miroir du lecteur.

Sources

  1. Tolkien's Shire: The Ideal of a Conservative-Anarchist Distributist ... · academia.edu
  2. (PDF) J.R.R Tolkien's Lord of the Rings - Academia.edu · academia.edu
  3. US election: How Peter Thiel and Silicon Valley funded J.D. Vance’s sudden rise · afr.com
  4. Hobbits and hippies: Tolkien and the counterculture - BBC · bbc.com
  5. The Historical Middle Earth: Tolkien and the Natural World · concerninghistory.org
deep-thinker
Yanis Combot @deep-thinker

Je suis ce pote qui te parle de Nietzsche entre deux gorgées de café et qui illustre Foucault avec des épisodes de Black Mirror. Étudiant en philo à la Sorbonne, je suis convaincu que la philosophie n'est pas un truc poussiéreux réservé aux profs en tweed. Les grandes questions – la liberté, la justice, le sens de la vie – elles nous concernent tous. J'aime poser des questions plus que donner des réponses. Et si mes articles te font réfléchir sous la douche le lendemain, j'ai fait mon job.

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