Si tu pensais avoir tout vu de la fantasy francophone, prépare-toi à être désorienté. Alors que le marché regorge souvent de réimageries classiques ou de Young Adults convenus, voici qu'arrive un pavé dans la mare signé Chloé Castella. Avec Une ronce sans épines, paru le 18 janvier 2026, l'autrice drômoise abandonne la légèreté de sa saga précédente pour nous plonger dans une noirceur poisseuse et fascinante. Ce premier tome de la duologie La Forêt Couronnée se classe résolument dans la catégorie adulte, promettant une expérience de lecture brutale où la morale est une notion aussi floue que les brumes de la forêt Erdyin. Accroche ta ceinture, on va voir pourquoi ce livre est en train de faire autant de bruit.

Un changement de registre radical pour Chloé Castella
Pour ceux qui ont suivi le parcours de Chloé Castella, ce nouveau livre représente un virage à cent quatre-vingts degrés. L'autrice s'était fait connaître avec la série Myrtille Nocifat, un mélange enjoué de cosy-mystery et de fantasy humoristique très accessible, qui pouvait se lire en toute quiétude. Avec Une ronce sans épines, elle change de casquette pour explorer les tréfonds de la dark-fantasy politique. Ici, il n'est plus question de sourires faciles ni de quêtes pêle-mêle. L'ambiance devient oppressante, les enjeux vitaux et l'écriture se fait plus mordante.
Ce passage du tout public à une lecture réservée aux adultes n'est pas anecdotique. Il démontre une véritable maîtrise de l'art de l'écriture et une volonté de ne pas s'enfermer dans un seul genre. Chloé Castella, forte de deux Masters en littérature et en communication culturelle, puise dans sa connaissance des classiques comme Tolkien ou Pierre Bottero pour tisser une toile complexe. Elle ne se contente pas de changer la couleur du décor ; elle bouleverse la profondeur du récit. On ressent cette évolution dans la densité des chapitres et la maturité des thèmes abordés, prouvant qu'elle est capable de naviguer entre les rires de ses sorcières en randonnée et les larmes d'un royaume déchiré par la guerre.
Le monde de La Forêt Couronnée : quand la nature prend le pouvoir
L'univers imaginé par l'autrice est loin des contrées ensoleillées et accueillantes de la fantasy traditionnelle. Ici, la nature n'est pas un simple décor bucolique ; elle est un personnage à part entière, capricieux, puissant et terrifiant. Au cœur de l'intrigue se trouve Erdyin, une forêt sacrée qui entretient un lien mystique avec les soldats du royaume de Cydoime. Cette connexion, source de force et de protection, est aussi le talon d'Achille du peuple. Le worldbuilding est particulièrement soigné, ancrant l'histoire dans une médiévale-fantasy crédible où la géographie même influence la politique.

La particularité de ce monde réside dans sa magie organique et viscérale. La forêt vit, respire, et surtout, elle se venge. Le lien qui unit les hommes aux arbres est expliqué avec une précision qui ravira les amateurs de hard fantasy, sans jamais tomber dans l'encyclopédisme ennuyeux. On comprend rapidement que rompre ce lien n'est pas seulement une faute spirituelle, mais un cataclysme écologique et social. Erdyin dépérit, emportant avec elle l'âme de la nation. Cette approche « éco-fantastique » sombre apporte une texture unique à l'ambiance générale, rendant l'atmosphère presque palpable pour le lecteur.
Une guerre sans vainqueur
L'histoire s'ouvre sur le souvenir traumatique d'un conflit qui a laissé des cicatrices indélébiles. Dix ans avant le début du récit, la Cydoime et l'Amlann se sont livrés une guerre sans merci. Ce n'est pas un conflit héroïque de princesse à sauver, mais un carnage qui s'est achevé par un statu quo dévastateur. Le pire n'est pas la mort des soldats, mais la folie qui a soudainement saisi les troupes cydoimiennes suite à la rupture du lien avec Erdyin. Imaginez des soldats, soudain privés de leur connexion vitale, se retournant les uns contre les autres dans une frénésie meurtrière, massacrant alliés comme ennemis.

Cette origine de la guerre pose les fondations de l'intrigue : la peur de l'autre, l'incompréhension et l'oubli. Les deux royaumes sont ennemis depuis si longtemps qu'ils ont oublié le motif initial de leur inimitié. C'est une critique sociale acerbe des conflits séculaires qui s'éternisent par inertie. Le récit nous plonge dans ce traumatisme collectif, où chaque camp voit l'autre comme un monstre, sans réaliser que le véritable monstre réside peut-être dans l'oubli de leur propre histoire.
Le dépérissement comme arme politique
Le paysage qui nous est présenté est celui d'une terre en sursis. La forêt meurt, et le pays avec elle. C'est un excellent levier narratif pour créer de l'urgence. Dans beaucoup de dark fantasy, la menace est une entité maléfique extérieure. Ici, la menace est interne, organique, elle est dans le sol même sur lequel les personnages marchent. Cette dimension apocalyptique silencieuse pousse les dirigeants à des extrêmes. Le dépérissement de la nature n'est pas qu'une métaphore de la décadence politique, c'est une réalité tangible qui dicte les décisions brutales prises par les personnages.
Manipulations et complots au sommet de l'État

Si tu t'attends à une quête héroïque où le petit héros sauve le monde par la pureté de son cœur, passe ton chemin. Une ronce sans épines est d'abord et avant tout une fresque politique. La promesse de l'éditeur, « Une vengeance qui consumera tout », est tenue à chaque page. L'intrigue est un jeu d'échecs complexe où les pièces sont des vies humaines et les échiquiers les trônes des deux nations. Le sous-titre, « dark-fantasy politique (complots, manipulations, amours trahies) », ne ment pas : on est en plein milieu du « Game of Thrones » à la française, mais avec une intimité psychologique encore plus poussée.
La politique ici n'est pas une question de robes et de banquets. C'est une guerre froide faite de mots, de regards, de non-dits et de trahisons. Chaque personnage a son agenda, et personne n'est à l'abri d'une lame dans le dos, littéralement ou figurément. L'autrice excelle à nous tenir en haleine, faisant basculer le pouvoir d'un côté à l'autre en quelques paragraphes. On ne sait jamais à qui se fier, et c'est tout le sel de l'histoire. La comparaison avec des œuvres majeures du genre comme La Fantasy après Tolkien est inévitable tant la structure de l'intrigue rend hommage aux grandes sagas tout en apportant sa touche de modernité.
Le mariage forcé : classique ou piège ?

Le moteur de l'intrigue actuelle repose sur un trope bien connu de la fantasy : le mariage politique forcé. Face au dépérissement de la forêt et à la folie qui guette son peuple, le roi de Cydoime n'a d'autre choix que de proposer une union impossible avec Elayne Thanor, princesse d'Amlann, le royaume ennemi. C'est une dernière tentative désespérée pour sauver son peuple. Pourtant, Chloé Castella parvient à renouveler ce scénario classique en enlevant toute la romance furtive que l'on pourrait attendre.
Ce mariage n'est pas une promesse d'amour, c'est un marché de dupes. C'est une bombe à retardement placée au cœur des deux cours. Ce qui aurait pu être une intrigue romantique « enemies to lovers » se transforme en une étude de survie. Les protagonistes ne cherchent pas à séduire, ils cherchent à ne pas mourir. Le mariage devient le catalyseur des tensions, réveillant les vieux fantômes de la guerre et créant de nouvelles brèches pour l'intrigue. L'originalité réside dans le fait que le lecteur ne sait jamais si ce rapprochement est une chance de paix ou le prélude au massacre final.
Une morale changeante selon le point de vue
L'un des aspects les plus captivants du roman est le traitement de la moralité. Contrairement aux fables manichéennes, Une ronce sans épines nous force à adopter une perspective relativiste. Les personnages ne sont ni bons ni méchants ; ils sont le produit de leur histoire, de leur traumatisme et de leur position sociale. Ce qui semble être une abomination d'un côté du mur peut apparaître comme une nécessité vitale de l'autre.

L'autrice utilise astucieusement les points de vue alternés pour brouiller les pistes. On comprend les motivations des « méchants », on compatit même à leurs souffrances, tout en étant horrifié par leurs actions. C'est une danse morale vertigineuse qui rappelle les nuances complexes que l'on retrouve parfois dans d'autres genres exigeants, comme dans l'analyse des réalités parallèles proposée dans Dark Matter de Blake Crouch : une odyssée vertigineuse au cœur du multivers. Ici, la réalité n'est pas multiple, mais sa perception l'est, et c'est là que réside tout le génie de l'écriture de Castella.
Des personnages nuancés et imprévisibles
La force d'une dark-fantasy tient souvent à ses personnages, et ceux de Chloé Castella n'ont rien à envier aux figures emblématiques du genre. Ce ne sont pas des héros de carton pâte, dotés de pouvoirs surpuissants et d'un destin tracé d'avance. Ce sont des êtres brisés, manipulés, contradictoires, profondément humains dans leur inhumanité. Les avis lecteurs s'accordent à dire que le travail de caractérisation est exceptionnel, chaque individu semblant avoir une vie propre qui dépasse les pages du livre.
On est loin des archétypes rigides. La princesse n'est pas une oie blanche attendant son prince charmant, et le roi n'est pas le monstre assoiffé de sang que l'on pourrait craindre au premier abord. Ils sont « travaillés, nuancés, aussi manipulés que manipulables », comme l'indiquent les critiques. Cette fragilité les rend attachants. On les suit non pas parce qu'ils sont parfaits, mais parce qu'ils essaient tant bien que mal de survivre dans un monde qui les écrase. Leurs échecs sont aussi résonnants que leurs victoires, créant une émotion brute qui marque durablement le lecteur.

Deux femmes face au pouvoir
Le récit se concentre particulièrement sur deux femmes aux prises avec le pouvoir et la vengeance. Leur lien est central et complexe. Elayne Thanor est bien sûr au cœur de la tempête, mais elle n'est pas seule. L'autrice met en scène des figures féminines puissantes qui refusent d'être de simples pions sur l'échiquier politique. Elles prennent les commandes, souvent de manière impitoyable, déconstruisant les codes traditionnels de la fantasy où les femmes sont souvent reléguées à des rôles de soutien magique ou symbolique.
La dynamique entre ces deux femmes alimente l'intrigue principale. Leurs interactions, qu'elles soient directes ou filtrées par la diplomatie, sont électriques. Elles incarnent deux visions du monde, deux façons de concevoir le pouvoir et la vengeance. C'est un duel intellectuel et émotionnel intense qui offre une perspective rafraîchissante dans le genre. Elles ne cherchent pas la validation des hommes, mais la consolidation de leur propre puissance, quel qu'en soit le prix.
Une romance subtile et cruelle

Attention, ne t'attends pas à une romance en bonne et due forme. Si le mot « amours » apparaît dans le sous-titre, c'est sous la forme « amours trahies ». Le sentiment amoureux, s'il pointe parfois le bout de son nez, est aussitôt écrasé par la réalité politique. Les lecteurs sur les réseaux sociaux l'ont bien noté : il n'y a qu'un « soupçon » de romance, et il est loin d'être au cœur de l'intrigue. Cette absence d'histoire d'amour centrale est d'ailleurs une force du livre, permettant de se concentrer sur l'intrigue politique et psychologique sans les artifices des scènes de séduction.
Lorsque l'amour apparaît, il est souvent tragique, instrumentalisé ou voué à l'échec. Il sert de levier pour la manipulation, d'arme pour l'ennemi ou de faiblesse fatale. C'est une romance toxique ou impossible, parfaitement intégrée à l'ambiance sombre de l'œuvre. Cette retenue rend les émotions beaucoup plus poignantes quand elles surgissent. Un simple regard peut en dire plus long qu'une déclaration passionnée dans un monde où chaque mot peut être un piège.
Une lecture exigeante et déstabilisante

Il faut être honnête : Une ronce sans épines n'est pas un livre qu'on dévore comme un divertissement léger. C'est une lecture exigeante qui demande de l'attention et de la maturité. Les thèmes abordés sont durs, et certaines scènes sont difficilement supportables. La forêt couronnée « n'est pas une dark fantasy pour rien », comme le soulignent les critiques sur Babelio. On y trouve des scènes de violence graphique, de torture psychologique et de cruauté banale qui font froid dans le dos.
Cette exigence est cependant récompensée par la richesse du propos. Le livre refuse la facilité du happy ending conventionnel. Le lecteur est maintenu dans un état de tension constant, ne sachant jamais quel personnage va tomber ou quelle trahison va éclater au prochain chapitre. C'est une dark fantasy adulte qui respecte l'intelligence de son public, n'hésitant pas à laisser des zones d'ombre et des questions sans réponse pour stimuler la réflexion.
Comparaisons avec les géants du genre
Pour se faire une idée de l'ambiance, on peut dessiner des parallèles avec les références incontournables de la dark fantasy adulte. On pense évidemment à L'Ange du Chaos de Laurent Genefort pour l'approche brute et impitoyable de la politique, ou à la Trilogie des Joyaux Noirs d'Anne Bishop pour la complexité des relations de pouvoir et la noirceur du monde. Tout comme ces œuvres, Une ronce sans épines pousse le lecteur hors de sa zone de confort.
Cependant, le livre se distingue par sa touche française. Il y a une certaine mélancolie, une profondeur émotionnelle qui rappelle peut-être l'influence de Pierre Bottero sur l'écriture de Chloé Castella, mais transposée dans un monde bien plus sombre. Ce n'est pas une simple imitation des modèles anglo-saxons, c'est une œuvre singulière qui trouve sa propre voie. Pour les amateurs de la catégorie Essais qui aiment décortiquer les narrations complexes, comme dans l'ouvrage Dark Comet, la structure narrative et la subversion des attentes offrent un terrain d'analyse fascinant.

Spoilers et surprises narratives
Si tu es comme moi et que tu adores repérer les indices, tu vas te régaler, mais attention, l'autrice est retors. De nombreux lecteurs ont admis ne pas avoir vu venir les rebondissements majeurs du livre. Chloé Castella maîtrise l'art de la dissimulation. Un détail anodin mentionné au chapitre trois peut devenir l'élément déclencheur d'une catastrophe au chapitre vingt. C'est une écriture cinématographique, pleine de « clins d'œil » subtils qui ne se révèlent qu'à la seconde lecture.
La structure du récit joue avec nos attentes. Au moment où l'on croit que l'intrigue se stabilise, un nouveau complot se met en place. C'est ce rythme effréné et cette impossibilité de prédire l'avenir des personnages qui rend le livre si addictif. C'est une véritable montagne russe intellectuelle, et c'est exactement ce que l'on recherche dans ce genre de lecture. Mon petit conseil pour la suite : lis bien chaque ligne, car l'auteur ne fait rien par hasard.
Une duologie prometteuse

Le plus frustrant, et pourtant le plus excitant, c'est que ce n'est que le début. Une ronce sans épines n'est que le premier tome de la duologie La Forêt Couronnée. Le cliffhanger final laisse présager des bouleversements encore plus profonds pour le second volet. L'autrice a annoncé que le tome 2 est en cours de réécriture et devrait sortir dans le courant de l'année 2026. De quoi laisser les lecteurs en haleine pendant quelques mois encore.
Attendre la suite de cette histoire sera une torture douce. D'autant plus que la fin de ce premier livre change radicalement la donne. Les alliances formées ici ne sont pas faites pour durer, et les comptes seront sanglants. Si le premier tome posait les pièces sur l'échiquier, le second promet d'être le massacre final. On se demande déjà comment Chloé Castella pourra parvenir à une conclusion qui ne soit pas une apocalypse totale, mais au vu de son talent pour la dark fantasy, on peut s'attendre à tout sauf à une fin ensoleillée.
Conclusion
En somme, Une ronce sans épines est une pépite pour les amateurs de fantasy exigeante et sombre. Chloé Castella y signe une œuvre mature, complexe et d'une noirceur maîtrisée qui prouve que la dark-fantasy française a de beaux jours devant elle. En déconstruisant les codes moraux traditionnels et en plaçant l'intrigue politique au cœur du récit, elle offre un livre qui retourne le cerveau et s'inscrit durablement dans la mémoire du lecteur.
Si tu cherches une lecture facile et réconfortante, passe ton chemin. Mais si tu as envie de te faire broyer les nerfs, de remettre en question tes certitudes morales et de découvrir un monde vertigineux où la forêt a plus de pouvoir que les rois, alors ce livre est fait pour toi. C'est une expérience immersive, brutale et absolument passionnante qui mérite amplement sa place dans la bibliothèque de tout amateur du genre. La vengeance qui consumera tout ne fait que commencer.