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Problématique de l'interprétation

De la catharsis d'Aristote aux théories d'Eco et Barthes, explorez la quête de sens chez Mohamed Dib, entre écriture de l'absence et universel.

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La problématique de l'interprétation ne puise pas sa source uniquement dans les théories littéraires : elle constitue une préoccupation humaine millénaire. Depuis les origines, l'homme s'est toujours attaché à interpréter. Interpréter d'abord ses rêves — car le rêve n'est-il pas l'origine de toute écriture ? Dans toute écriture, il y a une inscription de cette origine, aussi Smullyan avait-il raison de dire : « Je suis solipsiste, comme tout le monde. »

Interpréter un texte : entre conventions et solipsisme

Pour interpréter un texte, l'homme puise non seulement dans des conventions issues des théories de la réception — qui vont de l'interprétation adamique de l'interdit originel à celles d'aujourd'hui — mais aussi dans ce solipsisme qui est une partie intégrante de son être.

L'écriture procède donc de cette situation onirique où la signifiance ne résulte plus de la linéarité des signifiants, mais d'une poussée se développant en germe. Ce qui faisait dire à Barthes dès 1953 que « l'écriture irrévocablement enracinée dans un au-delà du langage se développe comme un germe et non comme une ligne ». Aussi, si « l'écriture n'est pas la simple peinture de la voix », comme l'affirmait Voltaire, elle est l'espace dans lequel, dit Merleau-Ponty, « l'écrivain est lui-même comme un nouvel idiome qui se construit ».

Théories de l'interprétation : d'Aristote aux esthétiques contemporaines

Si les théories de l'interprétation se sont efforcées d'apporter des outils théoriques permettant la réception des textes, l'effet provoqué par l'œuvre sur le destinataire reste un paramètre majeur dans le processus de lecture. De la catharsis aristotélicienne aux différentes poétiques qui se sont succédées au cours des siècles, jusqu'aux esthétiques contemporaines — phénoménologie, herméneutique, sémiotique — les apports en matière d'interprétation ont été abondants.

De Husserl à Umberto Eco : le sens en question

Notre propos n'est pas d'exposer ces différentes théories, mais d'esquisser un préambule menant à l'écriture de Mohamed Dib et, par là, à son interprétation. Car si Husserl dit dans L'Origine de la géométrie que « le sens doit attendre d'être écrit pour s'habiter lui-même et devenir ce qu'à différer de soi il est : le sens », nous posons que le sens attend d'être lu pour se libérer et se dire, se renouvelant à chaque lecture.

Actuellement, nous assistons à une situation dialectique entre l'approche générative (qui prévoit les règles de production de l'objet textuel analysable indépendamment des effets qu'il provoque) et l'approche interprétative (qui se focalise sur le destinataire). Umberto Eco pose cette opposition comme une trichotomie entre : l'interprétation comme recherche de l'intentio auctoris, l'interprétation comme recherche de l'intentio operis et l'interprétation comme prescription de l'intentio lectoris. Pour lui, un texte possède des possibilités incontestables de susciter des interprétations infinies. Il propose aussi une distinction entre l'interprétation et l'utilisation d'un texte.

Roland Barthes et la productivité du texte

L'incontournable Barthes affirme que le texte est une productivité qui ne cesse, même figé, de travailler, d'entretenir un processus de production. Lire un texte, c'est donc retrouver ce travail qu'il a effectué en traversant les dynamiques du chronotope. Interpréter un texte, c'est trouver ce que le texte a produit dans la distanciation opérée depuis sa création.

Miroir brisé, réification, homologie structurale, déterminisme psychique, texte ouvert… tous ces concepts nous mènent de la signification à la signifiance.

L'écriture de Mohamed Dib : une quête de sens

Pour en venir à notre sujet — le texte de Dib —, ce dernier, une fois le devoir national assumé, entre résolument dans la problématique moderne de l'écriture. Il ne donnera désormais plus de représentation du réel, mais ira vers une organisation signifiante qui, bien que rendant compte du réel, va s'écarter du vraisemblable. En suivant l'itinéraire commençant déjà dès son œuvre Qui se souvient de la mer jusqu'à la dernière œuvre parue, L'Arbre à dires, on assiste à ce que Barthes appelait « une passion de l'écriture, suivant pas à pas le déchirement de la conscience bourgeoise ».

L'écriture dibienne, au fur et à mesure de son avancée, se dépouille des artifices de la doxa et, s'épurant, entame sa quête de ce rêve orphéen : une écriture sans littérature (littérature lue dans son sens de présence, de patrimoine social). Une écriture en quête d'absolu, d'absence.

Ainsi va apparaître progressivement dans le texte dibien la quête du sens. La lecture va donc devenir errance à travers un itinéraire labyrinthique où temps et espace, se trouvant confondus, vont créer une rupture chronotopique rendant la langue autarcique. Les dimensions vont puiser dans l'espace onirique pour créer un fantastique, un lendemain apocalyptique, une dimension de Youm El Kiama, espace de seule vérité donc de seule réalité ?

Mystique et universalisme chez Mohamed Dib

Nous assistons de plus en plus à une représentation de la chose mystique dans une ésotérisation textuelle évolutive. Une pléthore de mythes constituant une tour de Babel va inscrire la méditation de l'auteur sur le fait existentiel. Le texte dibien est cette philosophie dite par Montaigne comme étant « l'apprentissage de la mort ». Une mort donnée comme celle d'un réel non conforme aux vœux de vie, un réel ne portant ni la nostalgie du passé ni l'espoir du futur : une mort identitaire.

Aussi va apparaître dans le texte dibien une inscription du manque qui, se développant, exprime que le Même ne peut atteindre sa plénitude qu'à travers sa complémentarité avec l'Autre. Appelant ainsi à l'échange entre les cultures, Dib va se faire le chantre de l'universalisme. Ainsi, symbolisme et universalité vont joncher le texte dibien où l'on verra se succéder des mythes aussi bien arabes, tel celui de Madjnoun et Leïla, qu'universels, tels ceux d'Abel et Caïn ou de l'amour-loup.

Vie, mort et folie dans l'écriture dibienne

Cette quête du soi à travers l'autre procède d'un romanesque puisant aussi bien dans la mystique religieuse que dans l'androgynisation qui posait dans la tradition antique le modèle de la plénitude. C'est une écriture qui fait se côtoyer les dimensions majeures de l'humain : la vie, la mort, la folie.

L'écriture dibienne procède d'une trichotomie dédoublée : errance/absence/mort et amour/présence/folie, où présence et absence vont s'androgyniser dans la folie. L'italique qui, dans les premiers textes de Dib, constituait un espace du Moi se disant dans son originalité, évolue au fil de l'écriture en une parole originelle doublant une parole tourmentée réfractant un réel pas encore dit, une écriture en quête de se dire. L'italique va donc surgir pour bouleverser l'ordre formel et se poser en oracle récitant la parole sacrée.

Pour n'en citer qu'un exemple, nous nous référerons à l'œuvre Le Sommeil d'Ève, dans laquelle l'italique vient dans le texte étoffer l'aspect profane de ce dernier d'un double sacré. On retrouve ainsi des versets de deux sourates contemporaines : Maryam et En-Nour. Parfois, Dib intertextualise la parole sacrée, l'actualisant dans son texte.

Conclusion : vers une écriture de l'absence

L'écriture dibienne s'enfonce au fur et à mesure des œuvres dans un espace où la littérature est placée à son niveau le plus mythique. Les derniers textes de Dib sont, pour reprendre la célèbre expression de Khatibi, des « textes limites ». Des textes limites qui ne s'ouvrent désormais plus sur cette quête identitaire tant menée par Dib, mais se ferment sur un silence irréversible : celui de la folie — les héros de Dib sombrant dans la démence. Silence consommant la rupture identitaire.

Ainsi, l'écriture en crise d'identité va se mettre en quête de ce sens qui, ne pouvant être dit, tend à rejoindre ce rêve flaubertien : une écriture sur rien, un rien fait d'absence, cette absence dont Derrida dit qu'elle est « une absence de tout où s'annonce toute présence ». L'écriture ne rejoint-elle pas ainsi ce lieu de l'absence où tout peut se dire : l'espace onirique ?

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boulefrade
boulefrade @boulefrade
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