Le 6 novembre 2026, les éditions IMHO publient Paraíso, de Machiko Kyô, traduit par Kallie Lagorce : 166 pages, 21 × 14,7 cm, dans la collection BD de l'éditeur. L'occasion de revenir sur un livre souvent mal étiqueté en France, et qui mérite mieux.

Deux mises au point avant d'entrer. Paraíso n'est pas une autobiographie : Machiko Kyô n'y raconte pas sa vie, elle y construit une fiction. Et rien, dans la bibliographie documentée de l'autrice, ne correspond à un album intitulé "Skyhawk" : ses livres s'appellent Cocoon, Anone, Paraíso, Orizuru et Kamimachi, auxquels s'ajoute une série d'essais. Son grand titre antérieur, c'est Cocoon.
Cela dit, la confusion n'est pas absurde. Le livre est né d'une enquête : des voyages répétés à Nagasaki, une impression de départ toute simple ("Nagasaki, c'est un bel endroit"), puis une série de textes, Paraíso sagashi ("En quête de Paraíso"), publiés dans la revue littéraire Bungei, dont la dernière livraison paraît à l'été 2016 et que l'autrice décrit comme un complément du manga, propre à "mettre de l'ordre dans sa tête". Du terrain, donc, et de la documentation. Mais le résultat est une fiction, et même une fiction qui assume le fantastique.
L'atelier, le lac, la guerre
La présentation de l'éditeur français pose le décor : "Dans une église isolée au bord d'un lac, à l'atelier Paraíso, des jeunes filles s'appliquent à apprendre la peinture. Ce serait un parfait havre de paix..." On devine la suite : "Alors que la guerre hante les corps et les esprits". Le titre claque comme une promesse ironique - Paraíso, le paradis en espagnol et en portugais, collé sur un lieu qui n'a du refuge que l'apparence.
Le cadre n'est pas reconstitué au hasard : Machiko Kyô le dit elle-même, "Paraíso prend Nagasaki pour modèle". C'est à partir de cette ville, et du bombardement atomique du 9 août 1945, qu'elle a construit son récit. Mais le bombardement n'est pas le sujet du livre : il en est l'arrière-plan, la pression qui monte, ce qui reste hors champ pendant que les personnages s'occupent d'autre chose. Le personnage central, Yûkari, est une adolescente tourmentée par un penchant compulsif pour le vol.
La meilleure phrase pour résumer l'entreprise est celle que l'autrice a longtemps accolée à son livre : "Pourquoi ne peut-on pas s'arrêter - le vol, l'adultère, le mensonge, et la guerre." Quatre éléments sur le même plan, la guerre à la fin, comme si elle était de la même famille que les petites fautes. En février 2015, en pleine prépublication, elle décrivait "une histoire de filles et de guerre autour du blanc", "probablement une histoire sur le passé, le présent et l'avenir".
Le blanc, dans un livre où des jeunes filles apprennent la peinture sous un ciel qui va s'embraser, n'est pas un détail décoratif. C'est le geste central : peindre, c'est produire du vide, du non-peint, de la place laissée. Le livre joue de cette tension entre ce qu'on recouvre et ce qu'on laisse blanc.
Trois filles, trois guerres, un magazine pour adultes
À sa sortie japonaise, en juin 2015 chez Akita Shoten, Paraíso est présenté comme le tome qui clôt une trilogie "filles × guerre × fantastique" ouverte par Cocoon - des lycéennes infirmières à Okinawa en 1945 - et poursuivie par Anone,. Le magazine de prépublication n'est pas anodin : Elegance Eve, mensuel josei d'Akita Shoten, destiné à un lectorat féminin adulte. Voilà la première réponse, la plus solide, à la question du destinataire : au Japon, ce manga n'a pas été écrit pour des adolescents en quête d'émotion historique, mais pour des adultes, souvent des femmes, lectrices d'un magazine qui parle de vies ordinaires et compliquées.

Un manga sur Nagasaki prépublié dans un josei ne peut pas être un album de commémoration : c'est un récit de caractères, avec des héroïnes qui mentent, volent et couchent, dans un cadre où la catastrophe arrive de toute façon. La comparaison avec les classiques du genre le montre bien : chez Keiji Nakazawa (Gen d'Hiroshima) ou Fumiyo Kōno (Dans un recoin de ce monde, Le Pays des cerisiers, chez Kana), la matière est la survie, la faim, le deuil, la transmission. Chez Machiko Kyô, la matière est la mauvaise conduite - et c'est précisément ce qui rend le livre intéressant.
Ce que l'autrice en dit aujourd'hui
Le plus frappant est la manière dont Machiko Kyô a déplacé son propre livre. Dans un texte publié le 9 août 2025, puis à nouveau le 9 août 2026, jour anniversaire de la bombe, elle explique que Paraíso est parti d'une contrariété : après Cocoon et Anone,, elle supportait mal que les victimes soient reçues comme de "pauvres petites filles à plaindre" (kawaisô na shôjo). D'où son envie de montrer des jeunes filles qui cherchent à sortir de ce rôle - non pas des héroïnes, mais des filles qui refusent d'être le personnage attendu.
Et elle ajoute une information qui vaut de l'or pour situer le livre dans son oeuvre : Paraíso était alors "l'un des volets de la trilogie de guerre" ; avec le recul, elle y voit surtout "le prédécesseur de Kamimachi", dont il reprend le duo principal et les motifs chrétiens - le paradis, Dieu, la Divine Comédie. Le glissement est éclairant : une oeuvre change de sens quand son autrice change de regard sur la représentation des victimes.
Un autre texte, en 2017, complète le tableau. Elle y observe que les manières de dépeindre la guerre dépendent d'une idée de "justesse" qui règne un temps puis s'efface, et elle assume de continuer à charger ses personnages de "lâcheté, roublardise et faiblesse". On peut lire cette phrase comme un programme esthétique : refuser l'héroïsme, refuser la figure de l'innocence écrasée, et travailler plutôt la petitesse ordinaire des gens pris dans l'histoire.
À quel lecteur, en France
Reste la question française, qui n'a pas la même réponse que la question japonaise. Onze ans séparent la sortie du volume nippon de son arrivée chez IMHO, éditeur indépendant qui a déjà donné Cocoon au public français. Ce décalage n'est pas un accident : traduire un josei de 2015 sur Nagasaki, c'est parier sur un lectorat de niche, celui du manga d'auteur, qui achète des albums à l'unité, accepte les récits non linéaires et les registres mêlés, et ne se recrute pas dans les mêmes rayons que les shônen à grand tirage. Un tel livre ne vit pas sur le volume ; il vit sur la prescription, les libraires indépendants et cette frange de lecteurs qui suit les catalogues plutôt que les tendances.
Concrètement, à qui le conseiller ?
Aux lecteurs de Cocoon, d'abord, qui retrouveront la même manière de filmer la guerre à hauteur de jeunes filles. Aux amateurs de manga d'auteur européen ou japonais qui attendent d'un album autre chose qu'un récit de genre bien calibré - ici, un récit qui mélange la chronique d'atelier, la culpabilité intime et une imagerie mystique assez inattendue. Aux lectrices et lecteurs d'essais, ensuite : la démarche d'enquête qui entoure le livre, ces Paraíso sagashi publiés dans une revue littéraire, raconte quelque chose de rare - une mangaka qui documente son propre travail d'écriture en dehors de la bande dessinée. Enfin à ceux qui s'intéressent à la mémoire de Nagasaki et qui trouvent que le registre du témoignage édifiant a ses limites : ce manga propose autre chose, une version où les victimes ne sont pas sages.
À qui je ne le conseillerais pas ? À ceux qui cherchent un récit autobiographique, un témoignage direct, un album pédagogique sur le 9 août 1945, ou une histoire de résilience lumineuse. Paraíso ne console pas, ne documente pas au sens strict, et ne demande pas qu'on aime ses personnages. Il demande qu'on accepte de les regarder mentir.
C'est un livre sur le fait de peindre pendant que tout brûle, écrit par une autrice qui a passé des années à revenir sur place pour comprendre ce qu'elle voulait éviter : la pitié.