« Ce livre est un livre de la vérité. » Cette phrase, limpide et radicale, ouvre les Mémoires des années de jeune fille d'un homme, paru en 1907 sous le pseudonyme de N.O. Body. Plus d'un siècle plus tard, alors que les débats sur l'identité de genre structurent une partie majeure du discours social et politique, cette déclaration résonne avec une force inouïe. Ce texte, que l'on peut considérer comme le tout premier récit trans de l'histoire, fait enfin son entrée dans la langue française grâce aux éditions du Seuil, dans une édition qui tient davantage du pont temporel que de la simple réédition. Il offre aujourd'hui au lecteur contemporain une plongée vertigineuse dans la vie d'un homme qui, au tournant du XXe siècle, a dû batailler pour que son identité sociale et légale corresponde à sa vérité intérieure.
Ce qui frappe immédiatement à la lecture de ces pages, c'est l'étrange familiarité des sentiments décrits. La souffrance du décalage, l'injonction à une norme qui ne va pas, et le soulagement de l'alignement entre le corps et l'esprit sont des émotions qui traversent les décennies sans prendre une ride. En redécouvrant N.O. Body, nous ne faisons pas seulement de l'archéologie littéraire ; nous sommes confrontés aux fondations mêmes de ce que l'on nomme aujourd'hui l'expérience transgenre. Ce texte pionnier nous rappelle que la quête d'authenticité face à l'assignation n'est pas un phénomène de mode récent, mais une composante profonde et durable de la condition humaine.

L'événement éditorial aux éditions du Seuil
Le paysage éditorial est marqué par une publication attendue par les militants, les chercheurs et les curieux : la première traduction française des mémoires de N.O. Body. Cette édition ne se contente pas de proposer une simple version linguistique du texte original allemand ; elle se présente sous la forme d'un diptyque audacieux. Le volume contient, d'une part, les Mémoires des années de jeune fille d'un homme, ce texte autobiographique semi-fictionnel qui a bouleversé les conceptions médicales et sociales de son époque. D'autre part, il propose un essai inédit du philosophe et théoricien du genre Paul B. Preciado, intitulé Mon nom est Body. Ce face-à-face entre deux époques, deux styles et deux expériences du genre crée un objet littéraire unique, conçu pour dialoguer avec un lecteur moderne, souvent jeune, avide de repères sur les questions d'identité et les textes fondateurs des luttes LGBTQIA+.
Un diptyque entre passé et présent
Le choix de l'éditeur de marier ces deux textes n'est pas anodin. Il répond à une demande croissante pour une littérature qui ne raconte pas seulement l'histoire du genre, mais qui l'interroge aussi à la lumière des théories contemporaines. Le format, accessible et soigné, vise un public large, allant au-delà du cercle universitaire pour toucher directement les jeunes adultes de 18 à 25 ans qui s'interrogent sur leur propre identité ou sur celles de leurs proches. C'est une manière de dire que l'histoire de la transidentité ne doit pas rester confinée aux rayons poussiéreux des bibliothèques spécialisées, mais doit circuler, vivre et nourrir les débats actuels.
Une œuvre au carrefour des genres
Cette publication se situe précisément à la croisée du témoignage personnel et de l'œuvre militante. Si N.O. Body raconte son parcours intime avec une sincérité déchirante, le texte devient également un outil de combat contre les préjugés de son temps. L'édition du Seuil conserve cette dualité en proposant un ouvrage qui est à la fois un document historique passionnant et un essai philosophique sur la construction des identités. C'est cette hybridité qui rend la lecture si nécessaire pour quiconque s'intéresse à la « théorie queer » et aux études de genre actuelles.

Pourquoi lire ce livre fondateur aujourd'hui ?
La redécouverte de N.O. Body s'inscrit dans un mouvement plus large de récupération des archives queer et trans. Nous vivons une période où la nécessité de se doter d'une histoire, d'une généalogie, se fait sentir de manière urgente face aux attaques répétées contre les droits des personnes trans. Dans ce contexte, faire revivre ce texte de 1907, c'est affirmer que les personnes transgenres ont toujours existé et ont créé, depuis des décennies, des outils de résistance et d'expression. Le regain d'intérêt pour les textes fondateurs n'est pas une simple nostalgie ; c'est une stratégie politique. En situant le combat contemporain dans une continuité historique, les auteurs et activistes démontrent que la demande de reconnaissance n'est pas un caprice passager, mais une lutte séculaire pour la dignité humaine.
Une généalogie pour le présent
De plus, ce texte vient enrichir une bibliothèque déjà fournie en autobiographies et essais contemporains. On ne peut s'empêcher de le rapprocher d'œuvres majeures comme Un appartement sur Uranus de Paul B. Preciado, qui, plus d'un siècle plus tard, raconte également une transition, mais avec le vocabulaire et les outils conceptuels du XXIe siècle. La lecture croisée de ces deux œuvres, séparées par plus d'un siècle, révèle à la fois les immenses progrès accomplis en matière de visibilité et le triste constat de certaines structures oppressives qui semblent se reproduire à l'infini. N.O. Body est à la fois un document historique et un étonnant miroir tendu à notre actualité.
Répondre aux enjeux contemporains
La résurgence de ce texte intervient à un moment où la transidentité est souvent au cœur des débats médiatiques, parfois employée dans un sens si vague qu'elle finit par désigner tout et n'importe quoi. En retournant aux sources, en lisant le récit brut de Karl M. Baer, le lecteur peut se réapproprier une histoire qui échappe aux simplifications politiciennes. C'est une manière de lutter contre l'effacement des mémoires et de consolider un corpus identitaire souvent fragilisé par les attaques extérieures.

N.O. Body : un récit pionnier avant Lili Elbe
Il est crucial de remettre les pendules à l'heure en ce qui concerne l'histoire des récits trans. Bien des noms viennent immédiatement à l'esprit lorsque l'on évoque la transition : Lili Elbe, la fameuse peintre danoise dont l'histoire a été popularisée par le film La Fille unique, ou encore Christine Jorgensen, l'Américaine dont la transition fit la une des journaux dans les années 1950. Pourtant, le récit de N.O. Body, publié en 1907, les précède de plusieurs décennies. Il devance de vingt-six ans l'autobiographie de Lili Elbe, parue en 1933, et de soixante ans celle de Christine Jorgensen, parue en 1967. Ce décalage chronologique confère au texte de Baer un statut particulier : il est l'ancêtre, le point de départ d'une littérature de soi centrée sur l'identité de genre.
La primauté du témoignage écrit
Ce qui distingue également ces mémoires, c'est qu'ils relatent non seulement un parcours intime, mais aussi un parcours de reconnaissance médicale et légale. Contrairement à des récits purement fictionnels ou fantastiques, l'histoire de N.O. Body est ancrée dans une réalité administrative et biologique complexe pour l'époque. Il raconte comment, dès 1904 et 1907, il a obtenu le changement de ses papiers d'identité et une forme de validation médicale. C'est ce mélange de récit personnel et de bataille juridique qui en fait un texte unique, le premier témoignage publié d'une personne ayant réussi à faire reconnaître son identité masculine par les autorités de son temps.
Une transition médicalement assistée ?
L'autobiographie de Karl M. Baer constitue le premier récit littéraire relatant le parcours trans en termes de transition médicalement assistée, bien que les interventions chirurgicales modernes n'existaient pas encore sous cette forme. La médecine de l'époque jouait un rôle d'expertise et de validation sociale plutôt que de modification corporelle invasive. Ce texte permet de comprendre comment, dès le début du XXe siècle, la relation entre le sujet trans et le corps médical s'est structurée, une dynamique qui continue d'interroger les chercheurs en études trans aujourd'hui. Il illustre cette tension historique entre le maintien des personnes trans du côté de la pathologie et leur volonté de s'en extraire pour devenir sujets politiques.
De Martha à Karl : qui est N.O. Body ?
Derrière le pseudonyme énigmatique de N.O. Body se cache une vie fascinante et complexe, celle de Karl M. Baer. Né dans une Allemagne en pleine mutation, Baer n'est pas un écrivain de métier, mais un homme d'action, un travailleur social, un militant. Pour comprendre la portée de ses écrits, il faut remonter le fil de son existence, depuis sa naissance dans une famille juive berlinoise jusqu'à sa mort en Israël. Sa biographie ressemble à un roman d'aventures, traversée par les grands bouleversements du XXe siècle : la Première Guerre mondiale, l'ascension du nazisme, l'exil et la fondation d'un nouvel État. Mais c'est aussi une vie marquée par une quête personnelle obstinée pour que son être intérieur soit enfin reconnu par le monde extérieur.

20 mai 1885, Arolsen : une naissance et une assignation
L'histoire commence le 20 mai 1885 à Arolsen, une petite ville de la principauté de Waldeck-Pyrmont, dans l'actuelle Allemagne. À sa naissance, l'enfant est déclaré fille et reçoit le prénom de Martha. Il naît au sein d'une famille juive berlinoise, insérée dans la bourgeoisie de l'époque, ce qui lui garantit une éducation soignée mais aussi un respect strict des normes sociales. L'Allemagne wilhelmienne, à cette époque, est une société rigide, hiérarchisée, où le rôle de chacun et de chacune est défini par des codes très précis. Pour une jeune fille de la bourgeoisie, l'avenir est tout tracé : mariage, gestion du foyer, charité, sans accès réel à l'université ou à l'indépendance financière.
Études à Berlin et Hambourg : le futur travailleur social
Martha Baer ne se contente pas de subir le destin tracé pour son sexe. Elle poursuit des études supérieures, un exploit pour une femme de l'époque, en économie politique, sociologie et pédagogie, entre Berlin et Hambourg. C'est durant cette période de formation intellectuelle qu'elle devient « Volkspflegerin », ce qui peut se traduire par travailleur social. Son engagement est profond : elle milite activement pour le droit de vote des femmes et s'implique dans la lutte contre la traite des femmes. Il y a là une ironie historique poignante : elle se bat pour les droits des femmes et contre l'exploitation féminine, tout en ressentant profondément qu'elle n'appartient pas à cette catégorie. Cette période montre la complexité de son positionnement, à cheval entre deux mondes et deux luttes.
Galice, mai 1904 : le voyage qui change tout
Si l'enfance et les années d'études sont marquées par le questionnement intérieur, l'année 1904 marque un tournant décisif, le passage à l'acte. C'est un peu comme si la pièce de théâtre que jouait Martha Baer changeait soudain de décor, lui permettant d'endosser enfin le costume qu'elle désirait. Ce moment charnière se déroule loin de Berlin, dans une région périphérique et un peu sauvage de l'Empire austro-hongrois : la Galice. Ce voyage, initialement professionnel, devient le théâtre d'une métamorphose personnelle et sociale radicale. C'est dans cet espace intermédiaire, loin des jugements de la famille et des connaissances, que l'homme qu'il est vraiment commence à émerger au grand jour.
La mission contre la traite des femmes
En mai 1904, Martha Baer est envoyée en mission par l'organisation juive B'nai B'rith. L'objectif de cette mission est louable et périlleux : lutter contre la traite des femmes dans la région de Galice. Cette zone frontalière est à l'époque un point de passage important pour les réseaux de prostitution internationale. En tant que « Volkspflegerin », Martha est censée enquêter, recueillir des informations et organiser l'aide aux victimes. C'est une mission qui demande du courage, de la diplomatie et une grande force de caractère, des qualités que Martha possède déjà en abondance.
C'est là qu'il commence à vivre comme homme
Cette mission a une importance capitale dans le récit de sa vie. Elle place la jeune femme dans une position d'autorité et de mobilité inhabituelle pour l'époque. Elle voyage, elle rencontre des gens de toutes conditions, elle gère des situations d'urgence. Cette autonomie fonctionnelle prépare le terrain pour son autonomie identitaire. C'est au cours de ce séjour en Galice que se produit le basculement. Selon les notes du célèbre sexologue Magnus Hirschfeld, que Baer rencontrera plus tard, c'est durant cette période que Martha commence à vivre ouvertement comme homme. Loin de Berlin, où tout le monde la connaissait en tant que femme, il devient possible d'expérimenter une nouvelle présentation de genre. Il adopte des vêtements masculins, utilise un prénom masculin et se présente aux autres comme un homme.
8 janvier 1907 : une première reconnaissance légale ?
Le retour de Galice marque le début d'une nouvelle bataille : celle pour la reconnaissance légale. Il ne suffit plus de vivre comme un homme en province ; il faut devenir Karl aux yeux de la loi. C'est une entreprise titanesque dans une Allemagne du début du XXe siècle, où l'état civil est sacré et immutable. Pourtant, Karl M. Baer va réussir là où beaucoup échoueraient même aujourd'hui. Il va obtenir des tribunaux non seulement le droit de changer de prénom, mais une reconnaissance officielle de son appartenance au sexe masculin. Cette victoire juridique, obtenue le 8 janvier 1907, est considérée par les historiens comme l'une des premières, sinon la première, reconnaissance légale d'une identité de genre dans l'histoire occidentale.
Décembre 1906 : le certificat médical qui change un statut
La première étape de cette bataille juridique est médicale. En décembre 1906, Karl M. Baer obtient un certificat médical attestant officiellement de son sexe masculin. Ce document est la clé qui va lui ouvrir les portes des tribunaux. Dans le contexte de l'époque, la médecine et la psychologie commencent à s'intéresser aux questions d'identité de genre, notamment grâce aux travaux pionniers de Magnus Hirschfeld et d'autres sexologues. Baer, qui a rencontré Hirschfeld en 1905, bénéficie probablement de son soutien et de son réseau pour obtenir ce diagnostic précieux. Ce certificat ne se contente pas de décrire des symptômes ; il affirme une vérité : Karl est un homme.
Les tribunaux d'Arolsen valident la nouvelle identité
Fort de ce certificat médical, Karl M. Baer porte l'affaire devant les tribunaux de sa ville natale, Arolsen. Le 8 janvier 1907, le tribunal rend sa décision : il confirme officiellement l'identité masculine de Karl M. Baer et ordonne la modification de son acte de naissance. C'est une victoire éclatante. Dès lors, Martha n'a plus existé aux yeux de la loi ; seule compte Karl. Cette décision ne concerne pas seulement le prénom, mais bien le marqueur « sexe » de l'état civil, ce qui est beaucoup plus rare et plus difficile à obtenir. Ce jugement est historique. Il établit un précédent juridique remarquable en reconnaissant que l'identité de genre peut prévaloir sur l'assignation de naissance, et ce avec le soutien de la science médicale.
Les limites de cette reconnaissance pionnière
Cependant, il faut nuancer ce triomphe juridique et ne pas projeter trop rapidement nos catégories actuelles sur une décision de 1907. La reconnaissance obtenue par Baer est le produit d'une époque et d'un système médical bien spécifiques. Ce qui a été possible en Allemagne en 1907, grâce à la conjonction de facteurs uniques (le cas physique de Baer, la science émergente, l'ouverture relative de certains juges), ne le fut peut-être plus quelques décennies plus tard, notamment sous le nazisme. La reconnaissance légale n'est pas un droit acquis une fois pour toutes ; elle peut être remise en cause par l'histoire. De plus, il est important de noter que cette reconnaissance s'est faite sur un modèle pathologique ou médicalisé. Baer a dû se soumettre à des examens, des expertises, et être « diagnostiqué » comme homme pour être accepté comme tel.
Le pseudonyme N.O. Body et le sens du titre
Parallèlement à sa bataille juridique, Karl M. Baer entreprend de raconter son histoire par écrit. En 1907, sous le pseudonyme de N.O. Body, il publie ses mémoires. Ce livre est né de la rencontre avec Magnus Hirschfeld, qui voit dans ce cas unique une opportunité fantastique pour faire avancer la compréhension des sexualités et des identités « marginales ». Le choix du pseudonyme, le titre du livre et le genre hybride du texte sont autant d'indices de la complexité de la tâche : raconter une vérité intime sans se mettre en danger, tout en participant à un effort pédagogique collectif. C'est un exercice d'équilibre sur le fil, entre révélation et protection.
« Aus eines Mannes Mädchenjahren » : le titre original allemand
Le titre original allemand, Aus eines Mannes Mädchenjahren, se traduit littéralement par « Des années de jeune fille d'un homme ». C'est un titre au parfum oxymorique qui résume à lui seul toute la tension du récit. Il juxtapose deux temporalités et deux identités qui semblent inconciliables : « les années de jeune fille », qui renvoient au passé, à l'enfance et à l'assignation forcée, et « d'un homme », qui affirme la vérité présente et la revendication identitaire. C'est un titre qui ne cache rien de la complexité du parcours : il ne s'agit pas de nier le passé féminin, mais de le réintégrer dans l'histoire d'un homme.
Semi-fictionnel, semi-autobiographique : un genre hybride
Le livre est présenté par son éditeur comme une « autobiographie semi-fictionnelle ». Cette catégorie hybride est essentielle pour comprendre la nature du texte. Baer ne se contente pas de consigner ses souvenirs jour après jour. Il reconstruit son passé, le met en scène, invente peut-être des dialogues ou des situations pour rendre son propos plus percutant. Ce processus de réécriture est nécessaire pour donner une cohérence narrative à une vie qui a pu sembler chaotique ou incompréhensible. C'est aussi une façon de protéger sa vie privée et celle de ses proches en modifiant certains détails. Mais la part de fiction ne doit pas nous faire douter de la vérité du fond. Comme le souligne la première phrase du livre, « Ce livre est un livre de la vérité ».

L'influence de Magnus Hirschfeld
La publication de ces mémoires doit beaucoup à la rencontre entre Karl M. Baer et Magnus Hirschfeld en décembre 1905. Hirschfeld, qui fondera l'Institut de sexologie de Berlin quelques années plus tard, est un pionnier de l'étude des sexualités. Il est convaincu que l'éducation et la diffusion du savoir sont les meilleures armes contre l'ignorance et l'intolérance. Lorsqu'il rencontre Baer, il comprend immédiatement qu'il tient un cas d'école exceptionnel. Il encourage alors Baer à mettre par écrit son expérience, proposant sans doute son aide pour la structure et la publication. Hirschfeld voit dans ce livre plus qu'un simple témoignage : c'est un outil politique et pédagogique.
Peut-on lire N.O. Body avec nos catégories actuelles ?
À l'ère où les étiquettes identitaires sont omniprésentes, il est tentant de vouloir classer N.O. Body dans nos cases contemporaines. Serait-il transgenre ? Intersexe ? Ou un mélange des deux ? La question est complexe et les réponses varient selon les interprétations des chercheurs et des militants. Ce qui est sûr, c'est que les catégories médicales et sociales de 1907 ne recouvrent pas exactement celles d'aujourd'hui. Tenter de faire entrer de force l'expérience de Baer dans nos cases actuelles risque de passer à côté de la singularité de son parcours et de la richesse de son témoignage.
Le corps qui transitionne sans intervention médicale
Un des aspects les plus fascinants du récit de N.O. Body concerne la description de sa puberté. Le narrateur raconte comment, à l'adolescence, son corps a commencé à « transitionner » spontanément, sans aucune intervention médicale hormis l'observation. Voix qui mue, absence de menstruation, développement d'une pilosité faciale : ces signes physiques suggèrent que son corps présentait des caractéristiques intersexuées. Le chercheur Orlando Meier-Brix, parmi d'autres, a souligné que ces éléments pourraient indiquer que Baer avait ce qu'on appellerait aujourd'hui une variation du développement sexuel. Cela pose la question de la définition même de la transition. Pour Baer, la transition n'a pas été seulement une démarche administrative ou sociale ; elle a aussi été, dans une certaine mesure, une « révélation » biologique.
Trans, intersexe, ou au-delà des catégories ?
Faut-il donc considérer Karl M. Baer comme une personne transgenre ou comme une personne intersexe ? La réponse n'est probablement ni l'un ni l'autre, ou peut-être les deux à la fois, tant ces catégories sont poreuses. D'un côté, il a vécu une grande partie de sa vie en tant que femme, avant de revendiquer une identité masculine et de transitionner socialement et légalement : c'est le cœur de l'expérience transgenre. De l'autre, son corps présentait des ambiguïtés biologiques qui ont joué un rôle clé dans son parcours et qui le rattachent à l'histoire des personnes intersexes. L'important n'est peut-être pas de trancher une querelle de mots qui n'aurait pas eu de sens pour lui-même à l'époque. Karl M. Baer a utilisé les outils qu'il avait à disposition — science, droit, littérature — pour naviguer entre ces catégories et se construire une vie digne.
Paul B. Preciado répond à N.O. Body
L'édition française des mémoires de N.O. Body ne se contente pas de ressusciter un fantôme du passé ; elle tisse un dialogue explicite avec le présent. C'est tout l'objet de l'essai inédit de Paul B. Preciado qui accompagne le volume, intitulé Mon nom est Body. Preciado, figure incontournable de la philosophie contemporaine du genre et de la théorie queer, n'est pas un simple préfacier. Il se positionne en interlocuteur direct, en héritier spirituel, et parfois en critique bienveillant de N.O. Body. Ce dialogue à plus d'un siècle de distance est la clé de voûte de cette édition, lui conférant une densité intellectuelle et politique rare.
« N.O. Body est à la fois notre ancêtre et notre contemporain »
Cette citation de Paul B. Preciado résume parfaitement l'ambition du projet éditorial. Elle refuse de considérer Baer comme une curiosité historique, un fossile poussiéreux que l'on observerait derrière la vitrine d'un musée. Au contraire, Preciado l'inscrit dans la chaîne du vivant, dans la lignée de ceux et celles qui, hier comme aujourd'hui, résistent à la norme. Dire qu'il est notre ancêtre, c'est reconnaître sa place dans la généalogie du combat trans ; dire qu'il est notre contemporain, c'est affirmer que sa parole nous parle encore directement, que ses émotions et ses luttes sont encore les nôtres. Cette parenté intellectuelle et affective permet au lecteur de s'approprier le texte. On ne lit plus N.O. Body comme on lirait un document d'archives froid et distant. On le lit comme on lirait une lettre d'un ami venu d'ailleurs.
Critique des systèmes binaires d'assignation sexuelle
L'apport le plus précieux de l'essai de Preciado réside sans doute dans la critique qu'il développe à partir du cas de Baer. Il montre comment le parcours de N.O. Body révèle par l'absurde l'arbitraire des systèmes binaires d'assignation sexuelle. Si une personne peut vivre comme femme puis comme homme, si son corps peut présenter des signes ambigus, c'est que la division stricte de l'humanité en deux catégories étanches — hommes et femmes — est une construction sociale et non une vérité naturelle intangible. Baer est la preuve vivante que le genre est un spectre et non une dichotomie. Preciado pousse l'analyse plus loin en montrant comment le droit et la médecine ont tenté de « réparer » cette anomalie, de la recaser dans une des deux boîtes disponibles, même au prix de paradoxes incroyables.
Du livre au film perdu : une résilience face à l'histoire
L'histoire des mémoires de N.O. Body ne s'arrête pas à la publication du livre en 1907. Ce texte a eu une vie riche et mouvementée, traversant le XXe siècle et ses traumatismes. Il a connu des rééditions, des traductions, et a même été adapté au cinéma dans les années folles. Mais cette postérité n'a pas été sans heurts. L'histoire de la transmission de ce texte est aussi une histoire de destruction, de perte et de résilience. Elle illustre la fragilité de la mémoire queer face aux régimes totalitaires et à la guerre, mais aussi la ténacité nécessaire pour faire survivre les idées.
1919 : Karl Grune adapte le livre en film muet
En 1919, douze ans après la publication du livre, le réalisateur Karl Grune décide d'adapter les mémoires de N.O. Body à l'écran. Le film, intitulé Aus eines Mannes Mädchenjahren comme le livre original, est une production allemande muette. Le rôle principal est tenu par l'actrice Erika Glässner. Cette adaptation est un événement en soi. Elle témoigne de l'impact culturel du livre de Baer et de la curiosité du public pour les questions d'identité de genre à cette période charnière de l'histoire allemande. L'Allemagne de Weimar, née de la défaite de 1918, est une période d'effervescence culturelle et de relative libération des mœurs. Berlin devient une capitale des arts et de la nuit, où les minorités sexuelles commencent à se faire voir un peu plus.
Les rééditions et traductions qui ont sauvé le texte
Malheureusement, cette œuvre cinématographique n'a pas traversé les épreuves du temps. Aucune copie du film de Karl Grune n'a survécu à la période nazie et à la Seconde Guerre mondiale. Comme de nombreuses œuvres qualifiées de « dégénérées » par le régime hitlérien, le film a probablement été détruit ou a disparu lors des bombardements qui ont ravagé l'Allemagne. C'est une perte irréparable pour le patrimoine cinématographique mondial. Heureusement, le livre a survécu grâce à une série de rééditions et de traductions qui ont assuré sa transmission jusqu'à nous. Le texte a été réimprimé plusieurs fois au cours du XXe siècle, ce qui a également permis à Baer de toucher des revenus continus. Chaque édition apporte sa touche : en 1993, une nouvelle version est publiée avec un commentaire éclairant de l'historien Hermann Simon, intitulé Wer ist Nobody?, qui relance l'intérêt académique pour le cas Baer.
Conclusion
Nous voici arrivés au terme de ce voyage à travers le temps et l'espace, de Berlin à la Galice, de 1907 à aujourd'hui. La redécouverte de N.O. Body nous rappelle avec force que la lutte pour la reconnaissance des identités de genre a une histoire longue et digne. Ce texte fondateur, désormais accessible en français, résonne avec une urgence particulière. Tandis que les débats sur le genre continuent de structurer le champ social et politique, la voix de Karl M. Baer nous parvient comme un message d'espoir et de courage, venant du fond des âges.
Un pont entre les époques
Pourquoi devrions-nous lire ces mémoires aujourd'hui ? D'abord pour leur valeur historique inestimable. Ce livre est une source unique pour comprendre comment les questions d'identité de genre ont émergé, bien avant les mouvements sociaux modernes. Lire N.O. Body, c'est comprendre d'où l'on vient, quelle est la généalogie des luttes que l'on mène encore aujourd'hui. C'est une manière de rendre justice à un pionnier qui a ouvert des brèches là où il n'y avait que des murs. L'édition du Seuil, en mettant en regard le texte de Baer et l'essai de Preciado, crée un pont entre deux époques, nous invitant à voir dans l'histoire non pas une suite révolue, mais un réservoir de stratégies et de pensées pour le présent.
Une voix qui questionne nos certitudes actuelles
Ensuite, pour sa résonance contemporaine étonnante. Malgré les différences de langage et de contexte, le récit de Baer parle à nos sensibilités actuelles. La quête d'authenticité, le rejet des assignations arbitraires, le courage d'être soi-même face au jugement des autres sont des thèmes universels qui traversent les époques. Ce texte nous questionne dans nos certitudes et nos catégories, nous invitant à plus de nuance et d'humilité face à la diversité des expériences humaines. Le parcours de Baer, avec sa part d'ambiguïté entre transidentité et intersexuation, nous refuse les facilités des étiquettes simplificatrices et nous rappelle que la vie est souvent plus riche que les modèles que nous tentons de lui imposer. Alors que la transidentité est parfois vue comme un sujet de polémique, retourner à la source, à ce récit brut et sincère d'un homme qui a tout risqué pour être lui-même, est un acte de résistance.