
L'histoire est belle. Poétique. Originale. Le style, irréprochable. Charles Robert Maturin y mêle philosophie, esthétique et poésie dans une langue soutenue et travaillée. Il est des romans dont le temps n'altère pas l'image que l'on garde en tête. Des œuvres inoubliables. Des livres après lesquels, durant un certain temps, il est impossible de lire toute autre chose, sous peine de la comparer, et donc de la sous-estimer. Melmoth m'a fait une telle impression. Plus qu'une fascination.
Résumé de l'intrigue : six histoires entrelacées
L'ouvrage comporte en réalité six histoires qui s'entrecroisent, se fondent et s'enchaînent. J'ai essayé de les résumer au mieux, mais seule une lecture de l'œuvre peut témoigner de ce qu'elle est vraiment. Ce résumé n'a donc qu'une valeur bien faible comparé à la réalité :
John Melmoth se rend au chevet de son vieil oncle, un homme solitaire et avare, qui va mourir. Dans son testament, il recommande à son neveu de brûler un tableau, conservé dans une pièce adjacente à sa chambre. Il doit également détruire un manuscrit. À la mort de son oncle, le neveu brûle l'étrange tableau. Il représentait un de ses ancêtres, un homme dont le regard, malgré le fait qu'il ne soit qu'une peinture, reste étrangement pénétrant. John trouve le manuscrit et décide de le lire… Il s'agit de l'aventure de Stanton, un homme qui rencontra l'Homme Errant.
Peu après, John recueille un Espagnol rescapé d'un naufrage, qui lui conte l'histoire de sa vie : son enfance, son existence, ses tourments, et la présence du mystérieux Melmoth.
Qui est Melmoth, l'Homme Errant ?
Celui qui ne connaît pas le temps. Celui qui traverse les époques, parcourt le monde, erre désespérément. Il cherche quelqu'un pour prendre sa place. Empli de haine et d'indifférence, il connaîtra pourtant l'ombre de sentiments humains…
Origine et inspiration du roman gothique
Voici le passage du sermon qui inspira Maturin pour l'écriture de son œuvre :
« Est-il parmi nous, en dépit de nos écarts, de nos désobéissances à la volonté du Seigneur, de notre indifférence à Sa parole, est-il à cet instant un seul d'entre nous, qui en échange de tout ce que la terre et l'homme peuvent dispenser, serait prêt à renoncer à l'espoir de son salut ?… »
Une dimension fantastique et symbolique
Si l'inspiration provient d'un sermon religieux, l'œuvre n'est absolument pas fondée dans cet esprit. D'ailleurs, Maturin semblait plutôt opposé à certaines croyances. Il s'agit d'un roman fantastique, poétique (je me répète), et d'aventure, ayant d'ailleurs certainement une valeur symbolique…
Mon avis sur Melmoth, l'Homme Errant
Je ne saurais dire précisément pourquoi j'ai tellement aimé ce livre. Peut-être parce qu'il représentait là un modèle de ce que j'aurais voulu écrire ? Je ne pense pas. Pas seulement. Plus que ça. En fait, j'ai été séduite par l'histoire. Elle n'était pas écrite au dos du livre. Je l'ai découverte au fur et à mesure. Encore mieux.
Melmoth, cet « homme », ce « démon », peut lui aussi éprouver des sentiments humains. C'est ça qui m'a paru si beau. Il y a un romantisme touchant. L'amour qui naît entre Immalee (Isidora), l'incarnation de l'innocence, presque un ange, et cet homme froid, cruel, associé à l'ennemi du genre humain…
Extrait du roman : Melmoth explique l'amour
Un bref extrait pour que vous vous fassiez une idée du style. J'ai choisi ce passage car je le trouve particulièrement beau. Il se déroule vers la fin de l'œuvre. Isidora (ou Immalee) prend conscience de ses sentiments pour Melmoth et lui demande de lui expliquer ce qu'est l'amour…
« Aimer, belle Isidora, c'est vivre dans un monde que nous avons créé nous-même, et dans lequel les formes et les couleurs des objets sont aussi brillantes que décevantes. Pour ceux qui aiment, il n'y a ni jour ni nuit, ni été ni hiver, ni société ni solitude. […] Le monde pour eux ne renferme qu'un individu, et cet individu est pour eux le monde lui-même. L'atmosphère de sa présence est le seul air dans lequel ils puissent vivre, et la lumière de ses yeux est le seul soleil de leur création. »
« J'aime ! » se dit intérieurement Isidora.
« Aimer, continua Melmoth, c'est vivre dans une existence remplie de contradictions perpétuelles ; sentir que l'absence est insupportable ; souffrir presque autant de la présence de l'objet aimé ; être rempli de dix mille pensées quand nous sommes loin de lui : songer au bonheur que nous éprouverons à lui en faire part en le voyant : et, quand le moment de notre réunion arrive, nous sentir par une timidité également oppressive et insupportable, hors d'état d'exprimer une seule de ces pensées ; être éloquent en son absence et muet en sa présence ; attendre le moment de son retour comme l'aurore d'une nouvelle existence […]. »
« Ah s'il en est ainsi, je crois bien que j'aime ! » dit à mi-voix Isidora.
« Aimer, poursuivit Melmoth avec une énergie toujours croissante, c'est sentir que notre existence est tellement absorbée dans celle de l'objet aimé que nous n'avons plus de sentiments que celui de sa présence, de jouissances que les siennes, de maux que ceux qu'il souffre. […] Aimer, c'est n'être que par ce qu'il est et n'user de la vie que pour la lui conserver […] »