
Dans cette contre-utopie visionnaire écrite dès 1932, Aldous Huxley imagine une société qui utiliserait la génétique et le clonage pour le conditionnement et le contrôle des individus...
Résumé de l'intrigue du roman
L'histoire se déroule dans les années 2050 environ, dans un Londres et un monde dominés par l'uniformisation de la pensée et le clonage. Lénina, jeune femme d'une vingtaine d'années appartenant à la caste Alpha, a été conditionnée comme les autres et travaille au Centre d'Incubation et de Conditionnement. Bernard, lui aussi un Alpha, présente une anomalie : il est de plus petite taille que ses compatriotes et donc considéré comme inférieur, soi-disant parce que, lors de son développement embryonnaire, de l'alcool avait été versé dans son pseudo-sang.
Lénina et Bernard font une excursion au Mexique où ils visitent une réserve de « sauvages ». C'est par un heureux hasard qu'ils y trouvent le « fils » (dans ce monde, la procréation est interdite) du directeur du Centre d'Incubation et de Conditionnement. Afin de mener une expérience, ils ramènent ce sauvage dans le monde civilisé. Celui-ci s'y sent très mal à l'aise, traqué par les journalistes et d'autres ; il finit par se suicider.
Société dystopique : castes et conditionnement
Dans un futur plus ou moins proche, la société a évolué dans un sens plus que contestable : tout est planifié, tout est régulé. Le Meilleur des Mondes a pour devise « Communauté, Identité, Stabilité », et la stabilité est considérée comme le pilier principal de la société, aussi bien financière que personnelle.
Suivant une méthode imaginée par le génial précurseur Ford, appelé « Notre Ford », tout a été pensé de manière à donner une société au rendement optimal. Les futurs citoyens sont conçus dans des cuves, au Centre d'Incubation et de Conditionnement de Londres-Central. Dès leur création cellulaire, ils sont conditionnés physiquement et psychologiquement par un programme génétique à faire partie de l'une des castes :
- Les Alphas : destinés aux plus hautes sphères
- Les Bêtas : fort bien traités, devant donner de futurs dirigeants
- Les Gammas : caste intermédiaire
- Les Deltas : travailleurs subalternes
- Les Epsilons : ne sachant ni lire ni écrire
À l'intérieur de ces mêmes castes, il existe des sur et sous-catégories (par exemple, Delta plus ou Bêta moins). Chacun a sa place et sa caste hiérarchique avant même d'être né.
Sexualité et reproduction dans le monde d'Huxley
La sexualité, apprise dès l'enfance sous forme de cours pratiques, est vivement encouragée. Le fait que la sexualité enfantine ait pu être un jour interdite dépasse tout entendement pour ces hommes ne sachant plus penser par eux-mêmes, ni imaginer que cela ait pu être différent. Tous les termes se rapportant à une notion familiale sont désormais inconnus de la majorité de la population : il est fort impudique d'en parler, ce que les gens font très rarement vu la gêne ressentie. La conception est interdite et les citoyens sont génétiquement programmés pour être stériles.
Le Soma et le bonheur artificiel
Les loisirs se rapportant aux plaisirs sont sollicités (par exemple le Cinéma sentant) et toutes choses procurant du bonheur, tout en faisant marcher la consommation. Théoriquement, on ne peut pas être malheureux dans de telles conditions, quand on a reçu une vie idéale dans une caste idéale. Mais si jamais un individu a le malheur d'avoir quelque état d'âme pour une raison quelconque (et qui souvent lui échappe), il existe le « Soma », appelé aussi pilule du bonheur, dont chacun se gave abondamment. En effet, il est fort mal vu d'être malheureux : ce n'est pas l'attitude du bon citoyen, ce n'est pas NORMAL.
L'interdiction de la littérature et de la pensée libre
L'Histoire est critiquée en tous points et considérée sans intérêt, de même que tout écrivain ou artiste d'une manière générale. Toutes les religions ont bien entendu été éradiquées ; la seule religion est étatique. Au lieu de dire « Mon Dieu ! », les gens s'écrient « Mon Ford ! » (le livre à l'origine est écrit en anglais, appréciez donc le jeu de mots : au lieu de dire « My Lord ! », ils s'exclament « My Ford ! »).
Est interdit tout ce qui pourrait amener les individus à penser librement, à briser leurs chaînes, en particulier tous les anciens écrivains dont les romans renferment les normes en vigueur, beaucoup trop d'obscénités, sous forme d'idées ou de sentiments. Le chapitre 12 illustre parfaitement ceci : tout au long du livre, Aldous Huxley rend hommage aux « œuvres shakespeariennes » qu'il exprime à travers la bouche du « sauvage ». Celui-ci, lisant un passage tragique de Roméo et Juliette, se voit outré par « l'éclat d'un gros rire » du personnage Helmholtz, qui trouve que cet extrait se rapproche plus de l'absurde que de la réalité.
De plus, Mustapha Menier, haut administrateur mondial, se voit refuser la publication d'un livre sur la Nouvelle théorie de la Biologie, car bien que ce soit un travail magistral, il pourrait être dangereux pour l'ordre social et déconditionner les esprits les moins solidement arrêtés, ainsi leur faire perdre la foi dans le bonheur. Donc, le pouvoir est aux mains des plus hauts administrateurs qui peuvent manipuler à leur guise l'esprit humain.
Message et critique du totalitarisme
Le Meilleur des Mondes est un ouvrage cruellement visionnaire écrit avant la Seconde Guerre mondiale. Huxley y dénonce les premières formes des sociétés totalitaires que recèlent le progrès des sciences du vivant et l'esprit de consommation. À l'heure de la mondialisation et du multimédia, Huxley annonce les dangers du totalitarisme à venir.
Cette œuvre est d'abord le tableau d'une société capitaliste triomphante : la machine de production-consommation à son plus haut degré. Le Meilleur des Mondes illustre un totalitarisme du parfait bonheur. La cité y est une « mère », mais une mère terroriste qui infantilise et animalise les citoyens-bébés au nom d'un Bien communautaire auquel nul n'a droit d'échapper.
Huxley dénonce aussi le développement de la sexualité dans la vie quotidienne (consommation, publicités...), et la joie artificielle due au conditionnement et à la drogue qui permet de priver les êtres de leur liberté. Pour illustrer ceci, une citation de l'auteur lui-même :
« Le véritable danger pour les idées risquait davantage de venir d'un ennemi au visage souriant et doucereux qu'un adversaire inspirant la terreur et la haine. »
Cette contre-utopie est donc une leçon : une leçon sur la tolérance, une leçon sur le droit à la différence, et sur les dangers que représentent la pensée unique et l'uniformisation des êtres.
Avis : pourquoi lire cette contre-utopie ?
Quoi qu'il en soit, pour moi, Aldous Huxley est un véritable génie qui a créé de toutes pièces un monde terrifiant, mais terriblement proche du nôtre. Cette œuvre est LA contre-utopie du 20e siècle, à lire absolument ! Même si le début est un peu long et très descriptif, n'abandonnez pas votre lecture, car la suite est fantastique !
Je pense que le citoyen qui médite sur cet ouvrage apprend ainsi qu'il n'y a de libération collective sans reconquête de la libération intérieure. Il y a matière à penser que chacun en tire ses propres conclusions...